Utilisation de l’hexane par l’agroalimentaire : « Un produit ne doit être autorisé que si les avantages sont supérieurs aux risques pour la santé publique. Ce n’est pas le cas ici »
Tribune
Un collectif de médecins, de chercheurs et d’experts, parmi lesquels David Devos, Mathilde Touvier et Jean-David Zeitoun, alerte, dans une tribune au « Monde », sur les dangers du neurotoxique présent dans de nombreux produits alimentaires. Ils proposent de revoir les seuils autorisés, voire d’interdire ce solvant au profit d’autres solutions déjà disponibles.
Publié le 07 octobre 2025 à 15h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/10/07/utilisation-de-l-hexane-par-l-agroalimentaire-un-produit-ne-doit-etre-autorise-que-si-les-avantages-sont-superieurs-aux-risques-pour-la-sante-publique-ce-n-est-pas-le-cas-ici_6644953_3232.html
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La France connaît une hausse des maladies neurodégénératives, une crise historique de la natalité et une progression inquiétante des troubles endocriniens tels que l’obésité infantile et l’infertilité masculine. Dans ce contexte sanitaire préoccupant, l’hexane, solvant pétrochimique omniprésent dans notre alimentation, apparaît comme un des suspects qu’il est urgent de contrôler.
Neurotoxique avéré, il est toxique pour le système reproducteur chez l’homme et la femme, et, perturbateur endocrinien, l’hexane fait depuis dix ans l’objet d’alertes de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) et de l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS). Il reste pourtant massivement utilisé par l’industrie agroalimentaire, essentiellement pour l’extraction d’huiles végétales – des graines de soja, de tournesol, de colza – et la production de tourteaux à destination des animaux d’élevage.
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Dès 2014, l’Anses rappelait que l’hexane provoque des atteintes irréversibles du système nerveux périphérique. L’INRS confirme qu’une exposition chronique entraîne des polynévrites périphériques pouvant évoluer vers des paralysies. Le 30 septembre 2024, l’Agence européenne des produits chimiques a reclassé l’hexane en « neurotoxique avéré ».
Lien avec la maladie de Parkinson
Des études récentes suggèrent même un lien avec la maladie de Parkinson, qui touche déjà près de 300 000 personnes en France, avec 26 000 nouveaux cas par an et dont le nombre pourrait doubler d’ici à 2050, d’après la stratégie nationale des maladies neurodégénératives présentée il y a quelques semaines.
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L’hexane est aussi suspecté d’affecter la fertilité, notamment par l’atteinte à la spermatogenèse chez l’homme et aux ovocytes chez la femme, et d’être nocif pour le développement embryonnaire durant lequel est construit le système nerveux. L’Anses recommande aux femmes enceintes d’éviter les produits qui en contiennent. Ces alertes interviennent dans un contexte où 3,3 millions de personnes sont déjà concernées par l’infertilité en France, soit plus d’un couple sur six, d’après le rapport sur les causes d’infertilité du professeur Samir Hamamah publié en 2022.
Si l’exposition à l’hexane est listée comme cause de maladies professionnelles dans plusieurs pays européens dont la France, la réglementation sur l’exposition par l’alimentation est très faible. Elle repose sur des études datant de 1996, fournies par les industriels eux-mêmes. Pire encore : l’hexane échappe à l’étiquetage, car il est considéré comme simple « auxiliaire technologique ». Les consommateurs sont exposés et l’ignorent.
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En septembre 2024, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a jugé indispensable de réévaluer la sécurité de l’hexane, précisant que les données qui fondent la réglementation sont insuffisantes et soulignant un risque d’exposition accrue pour les nourrissons et les jeunes enfants par rapport à la période où cette réglementation a été construite.
Un enjeu de finances publiques
En mai, une investigation révélait des résidus d’hexane dans 25 produits sur 54 testés, du beurre aux œufs en passant par le poulet. Plus récemment, des analyses, menées par Greenpeace France en lien avec un laboratoire universitaire indépendant, détectent de l’hexane dans de très nombreux produits alimentaires de consommation courante.
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Ce débat dépasse la technique : il s’agit d’un enjeu de santé publique. Les produits doivent être autorisés uniquement si les avantages sont supérieurs aux risques encourus pour la santé publique. Ce n’est de toute évidence pas le cas s’agissant de l’hexane. Il s’agit aussi d’un enjeu de finances publiques : alors que l’épidémie de maladies chroniques pèse de plus en plus lourdement sur le budget de l’Assurance-maladie – 66 % des remboursements – et que le gouvernement s’apprête, dans un contexte budgétaire tendu, à présenter son projet de loi de financement pour la Sécurité sociale, il est nécessaire de réduire à la source, et dans l’assiette, les risques pour la santé publique.
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Il est possible de réduire l’exposition des Français à l’hexane. Cela suppose de revoir les seuils autorisés, voire d’interdire purement et simplement ce solvant au profit d’alternatives déjà disponibles et fonctionnelles, qu’elles soient mécaniques ou biosourcées et biodégradables. L’agriculture biologique, seul label public garanti sans intrant chimique de synthèse et dont le cahier des charges interdit son utilisation, prouve chaque jour qu’il est possible de se nourrir sans hexane.
Nous, médecins, scientifiques, chercheurs, mutualistes et acteurs de la santé, ne pouvons tolérer que nos assiettes soient contaminées par ce neurotoxique reprotoxique.
Parmi les signataires : Guillaume Coudray, journaliste d’investigation et auteur du livre De l’essence dans nos assiettes. Enquête sur un secret bien huilé (La Découverte) ; David Devos, médecin chercheur pour la maladie de Parkinson et la maladie de Charcot ; Jean-Louis Dufloux, président de France Parkinson ; Ghislain Grodard-Humbert, diététicien nutritionniste, président de l’Association française des diététiciens nutritionnistes (AFDN) ; Serge Hercberg,épidémiologiste et nutritionniste, professeur à l’université Sorbonne-Paris Nord ; Laurence Huc, toxicologue, directrice de recherche à l’Inrae ; Joël Jaouen, président de France Alzheimer ; Martin Rieussec-Fournier, président des Mutuelles pour la santé planétaire ; Mathilde Touvier, directrice de l’équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (Cress-Eren, Inserm, Inrae, CNAM, université Sorbonne-Paris Nord, université Paris Cité) ; Jean-David Zeitoun, gastro-entérologue et hépatologue. Liste complète à retrouver ici.
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