Le RN ouvre la voie à un « accord de gouvernement » potentiellement inédit avec la droite
Dans l’hypothèse d’une nouvelle dissolution, Marine Le Pen et Jordan Bardella n’ont pas écarté une future alliance avec des élus extérieurs au parti d’extrême droite pour constituer une majorité absolue à l’Assemblée.
Par Clément Guillou, Corentin Lesueur et Alexandre Pedro
Publié aujourd’hui à 06h15, modifié à 10h38 https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/10/10/le-rassemblement-national-tend-la-main-a-la-droite-pour-un-accord-de-gouvernement-potentiellement-inedit_6645573_823448.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20251010&lmd_link=tempsforts-title&M_BT=53496897516380
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Elle, de droite ? « J’aurais l’impression de trahir ma nature profonde », campait Marine Le Pen, en décembre 2024, auprès du Monde. A choisir, elle se situait plutôt « au centre » : « On est moins à droite que la droite sur les questions économiques et moins à gauche que la gauche sur l’immigration : il n’est pas tout à fait fou de dire qu’on a une position centrale. » A défaut de trahir sa nature, la députée du Pas-de-Calais est désormais prête à la forcer pour accéder au pouvoir.
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Dans la foulée du président du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella, la cheffe de file de l’extrême droite a ouvert la voie, mercredi 8 octobre, à un « accord de gouvernement » si une nouvelle dissolution n’offrait à son parti qu’une majorité relative. Une main tendue qui, dans les faits, ne tenterait que des élus Les Républicains (LR), sans égard pour ce qu’il reste encore du cordon sanitaire qui, jadis, séparait la droite de l’extrême droite.
Pour l’instant, le RN se garde bien de préciser les contours de son entreprise de débauchage. Le parti n’a pas tranché les grandes lignes d’un futur accord, ni la possibilité – ou non – pour les ralliés de rester dans le groupe LR, ni le seuil à compter duquel Jordan Bardella ouvrirait les négociations – de « quelques » sièges manquants, selon les uns, à près de 60, pour le vice-président du RN, Sébastien Chenu.
Une « petite musique » qui monte
Favorable jusqu’ici au ralliement individuel d’une poignée d’élus de tous horizons – même « divers gauche » –, Marine Le Pen a dû endosser une proposition d’accord que Jordan Bardella ne destine, lui, qu’à la droite. Si elle devait aboutir, l’offre d’alliance poursuivrait la « dislocation » du parti gaulliste, longtemps rêvée par Marine Le Pen et brièvement entrevue en juin 2024 par l’accord scellé avec Eric Ciotti, alors président de LR et maintenant chef de l’Union des droites pour la République (UDR).
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Même floue, la perspective d’une telle coopération ne renverse pas moins la stratégie du RN, en défiant les convictions de ses adversaires de droite. Aux législatives anticipées de 2024, Jordan Bardella avait jusqu’au bout conditionné son arrivée à Matignon à l’obtention d’au moins 289 députés. « La maturation [de ce changement] vient de la volonté de couper court à la petite musique qui voudrait qu’on refuserait le pouvoir sans majorité absolue, comme à celle qui voudrait que notre victoire passerait par une “union des droites” » dès le premier tour, justifie le secrétaire général du groupe RN à l’Assemblée nationale, Renaud Labaye. En renvoyant les hypothétiques tractations au soir d’un second tour, le parti balaie les appels de ses concurrents d’extrême droite – Eric Zemmour, Marion Maréchal – à conclure une « union » en amont du scrutin.
L’érection du RN en force centrifuge de la droite entérinerait aussi un nouveau rapport de force dans les rangs lepénistes. L’ambition de Jordan Bardella – unir sa base populaire à la « droite orléaniste » – prendrait alors définitivement le pas sur l’obsession de Marine Le Pen d’échapper au clivage gauche-droite pour coaliser les « patriotes » contre les « mondialistes ». « Jordan Bardella aspire à Matignon et il considère que sa majorité sera à droite ; Marine Le Pen aspire à l’Elysée et veut rassembler tout le monde », distinguait, dès le mois de février, Renaud Labaye. Une répartition des rôles rendue plus précaire depuis la condamnation de Marine Le Pen dans l’affaire des assistants parlementaires européens – le procès en appel se tiendra en janvier et février 2026 – et la possibilité d’une candidature du « dauphin » à la prochaine présidentielle.
Avant même cette main tendue par Jordan Bardella, un député LR avouait, dès le mois de juillet, entendre « monter la petite musique de l’“union des droites” » chez ses électeurs. Rien de nouveau, à en croire Jean-François Copé. « Il y a quinze ans, j’avais déjà ces discussions dans les meetings et, déjà, j’expliquais pourquoi la droite ne devait pas se compromettre dans cette alliance, explique le maire (LR) de Meaux (Seine-et-Marne). On peut rappeler l’histoire de l’extrême droite, expliquer à quel point leur programme est “déconnant” et, quand on est fatigué, on dit : “On ne va pas le faire, et c’est comme ça.” »
Et si l’ancien président de l’Union pour un mouvement populaire (UMP), l’ancêtre de LR, dit ne pas être seul sur cette ligne et cite « des personnalités comme Gérard Larcher, Xavier Bertrand ou Valérie Pécresse pour tenir la maison », l’idée prospère, ces derniers jours. Suspecté d’ambiguïté sur le sujet par certains, Bruno Retailleau nie toute alliance possible. Pour le président de LR, « l’union des droites », c’est toujours non. « Ma ligne est claire, on a tranché quand Eric Ciotti est passé l’arme… à droite », lâchait-il, lundi, en privé, souriant de son propre lapsus à propos de l’alliance surprise de son prédécesseur avec le RN en juin 2024.
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Cette ligne consiste à présenter le programme de Marine Le Pen comme « social-étatiste » – une description très infidèle d’un projet où ne demeurent que de rares marqueurs sociaux, modérant une réelle dominante libérale. « Les députés du RN n’ont pas voté la réforme des retraites, les quinze heures [de travail obligatoire] en contrepartie du RSA [revenu de solidarité active], la réforme de l’assurance-chômage », égrenait encore le chef de la droite, lundi, sur France 2. Chez les adversaires résolus à cette union, on met en garde contre la plasticité programmatique d’un RN tout à fait capable de venir coller encore davantage à la ligne économique d’une droite libérale classique.
« Piège »
Malgré cet avertissement, l’idée continue à gagner du terrain dans les discours. Mardi, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy Henri Guaino estimait, sur BFM-TV, qu’il n’était « pas anormal » que LR, « sous certaines conditions », gouverne avec le RN pour permettre au parti lepéniste de disposer de la majorité à l’Assemblée nationale. Le même jour, Sophie Primas, ancienne sénatrice (LR) des Yvelines, plaidait aussi pour travailler avec l’extrême droite dans le cadre d’un contrat de gouvernement. « Nous n’avons pas que des désaccords avec le RN », avançait-elle, sur RTL, avant de rétropédaler le lendemain : « De tout temps, opposée à l’“union des droites”, je n’ai jamais changé de position. » « Ils sont dans un piège dont ils n’arrivent pas à sortir et qui les gangrène de l’intérieur, déplore le délégué général de l’UDR et ancien cadre de la droite sarkozyste Arnaud Dassier. Si l’on devait s’interdire de s’allier avec les gens avec qui on s’est castagné, pourquoi LR discute avec la Macronie ? C’est enfantin comme attitude… »
Une position ne change plus chez LR : ériger La France insoumise (LFI) en repoussoir absolu. Et quand certains excluent LFI de l’arc républicain, c’est pour mieux y faire de la place au RN, comme Roger Karoutchi, sur CNews, le 30 septembre. « J’espère un front républicain contre LFI aux prochaines élections », lançait le sénateur (LR) des Hauts-de-Seine. « Sa réaction m’attriste, souffle Aurélien Pradié, député du Lot en rupture de ban avec LR. Le Karoutchi que j’ai connu était l’un des seuls, lors d’un comité exécutif, à prendre la parole pour dénoncer les propos d’Eric Zemmour, qui assurait [en 2019] que Philippe Pétain avait sauvé les juifs français. Sa sortie et celle d’autres dirigeants LR, ce sont des réactions de morts-vivants. »
Les idées de l’extrême droite seraient-elles préférables à celles d’une gauche présentée comme « mélenchonisée » ? Un cas pratique se présente, dimanche. Dans le Tarn-et-Garonne, le second tour de la législative partielle oppose une candidate socialiste, Cathie Bourdoncle, à un représentant de l’UDR, Pierre-Henri Carbonnel, soutenu par le RN. « Pas une voix pour la gauche », a déjà prévenu Bruno Retailleau. Sans être un appel à voter pour le candidat d’Eric Ciotti, il s’agit bien de faire barrage à la gauche. « Il n’y a rien de nouveau là-dedans, assure l’entourage du Vendéen, alors que le candidat LR, Bernard Pécou, éliminé au premier tour, a refusé de donner des consignes à ses électeurs. L’avenir politique de la droite, c’est aussi de récupérer ceux qui nous ont quittés. On ne peut pas considérer les gens de l’UDR comme des pestiférés. »
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Ni sanctionner des cadres locaux LR tentés d’accepter des alliances avec le RN. « S’ils ont 250 députés, il faut faire un contrat de gouvernement avec eux, tout simplement », explique à Mediapart Jean-Hubert Lelièvre, président de la fédération LR de la Charente. Seules lignes rouges qui pourraient compromettre un accord, selon le conseiller départemental de Cognac : le retour à la peine de mort, qui ne figure pas dans le programme du RN, ou d’un « antisémitisme à la papa façon Maréchal, nous voilà ! ». La préférence nationale, matrice anticonstitutionnelle du logiciel lepéniste, n’en serait donc pas une.