». Alain Duhamel : « Nous vivons à la fois une crise de régime et une crise de société »
Dans un entretien au « Monde », le journaliste estime que la situation française est d’une gravité inédite, « pire » que celle de 1958, et pose la question « de la survie même du système politique ».
Propos recueillis par Abel Mestre et Thomas Wieder
Publié le 07 septembre 2025 à 06h00, modifié le 08 septembre 2025 à 07h10 https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/09/07/alain-duhamel-nous-vivons-a-la-fois-une-crise-de-regime-et-une-crise-de-societe_6639258_823448.html?M_BT=53496897516380
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Journaliste et éditorialiste politique, Alain Duhamel est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, dont les deux derniers, Emmanuel le Hardi (L’Observatoire, 2021) et Le Prince balafré. Emmanuel Macron et les Gaulois (très) réfractaires(L’Observatoire, 2023), sont consacrés à l’actuel président de la République. Il a également publié ses souvenirs, sous le titre Journal d’un observateur (L’Observatoire, 2018).
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Sur l’échelle de Richter des crises politiques de ces dernières décennies, où situez-vous celle que traverse la France avant le vote de confiance organisé à l’Assemblée nationale, lundi 8 septembre, qui devrait provoquer la chute du gouvernement de François Bayrou ?
Cela me fait beaucoup penser à 1958, mais en pire. Comme en 1958, l’instabilité gouvernementale est devenue caricaturale. Comme en 1958, la question qui se pose est celle de la survie même du système politique. Mais contrairement à ce qui était le cas en 1958, la France traverse aujourd’hui une crise économique et budgétaire profonde. Et puis, surtout, en 1958, il y avait une alternative, qui était le général de Gaulle. On l’appréciait ou on le détestait, mais au moins il était porteur d’un projet.
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Pour ces raisons, je pense qu’on vit à la fois une crise de régime et une crise de société. Le rejet par les Français des institutions, des partis et des responsables politiques atteint un niveau inédit, avec la tentation, très préoccupante à mes yeux, de remplacer la démocratie représentative par la démocratie d’opinion.
Ce projet, justement, était d’en finir avec l’instabilité de la IVᵉ République, arrivée à bout de souffle avec la guerre d’Algérie. Soixante-sept ans plus tard, comment expliquez-vous que la Vᵉ République soit rattrapée par les mêmes travers ?
Il y a d’abord les erreurs d’Emmanuel Macron. La dissolution de l’Assemblée nationale de juin 2024, bien sûr, une dissolution d’humeur qui, à mes yeux, reste incompréhensible. Mais avant cela, il y avait eu son refus de mener campagne pour les législatives de 2022. Cela a complètement déréglé le système qui avait été mis en place avec la réforme du quinquennat et dont l’objectif était qu’il y ait une identité entre majorité présidentielle et majorité parlementaire.
Mais, au-delà d’Emmanuel Macron, ce qui me frappe, c’est l’irresponsabilité des politiques. Ceux des oppositions, qui ne semblent pas prendre la mesure de la gravité de la situation économique, financière et budgétaire. Ceux du centre – ou plutôt des centres, tellement cet espace est composite –, qui se comportent comme des amateurs désinvoltes, en faisant du mauvais Marivaux alors qu’on est en pleine tragédie.
Et puis, il y a les Français, qui savent que la situation est difficile mais refusent d’en tirer les conséquences. Comme si la France était une île. Comme si elle pouvait éternellement échapper aux décisions, parfois désagréables mais souvent salvatrices, qui ont été appliquées dans d’autres pays, comme l’Espagne, le Portugal, l’Italie ou la Suède.
Comment analysez-vous l’échec annoncé de François Bayrou ?
Avant de parler de son échec, je voudrais quand même dire un mot de son mérite, qui est d’avoir essayé de faire prendre conscience à l’opinion de l’extrême difficulté de la situation. Soit dit en passant, c’est le président de la République qui aurait dû dire ce genre de choses, et depuis longtemps. Il ne l’a pas fait et c’est le premier ministre qui s’en est chargé. Il faut le mettre à son crédit.
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Une fois que l’on a dit cela, il faut reconnaître que François Bayrou a très mal mené sa barque, en accumulant les erreurs tactiques de façon sidérante : il n’a pas négocié, il n’a pas répondu, il n’a pas donné le sentiment de vouloir dialoguer… C’est d’autant plus paradoxal que c’était exactement son fonds de commerce, comme centriste, de savoir s’adresser à la fois aux socialistes et aux républicains. Il ne l’a pas fait. Politiquement, Bayrou n’a pas fait du Bayrou.
Si le gouvernement est renversé, lundi, une dissolution de l’Assemblée nationale est-elle inéluctable ?
La dissolution, c’est le risque d’un gouvernement Rassemblement national [RN]. Il faut donc réfléchir à deux fois avant de la considérer comme inéluctable, même si on peut se dire légitimement que ce qui n’a marché ni avec Michel Barnier [septembre-décembre 2024] ni avec François Bayrou n’a guère de chance de réussir avec quelqu’un d’autre.
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De ce point de vue, il ne faut pas se faire d’illusions : un nouveau gouvernement fera probablement voter le budget, mais il tombera sans doute au bout de quelques mois, et on aura encore un autre gouvernement pour le dernier budget du quinquennat. Rien ne sera réglé avant une nouvelle présidentielle. Mais je le répète : vouloir la dissolution, c’est voter Bardella !
Et l’hypothèse d’un gouvernement technique, comme il y en a eu en Italie avec Mario Monti (2011-2013) ou Mario Draghi (2021-2022) ?
Constitutionnellement, rien ne s’y oppose. S’il s’agit de faire voter un budget, et c’est l’enjeu des prochaines semaines ; pourquoi pas avoir à la tête du gouvernement quelqu’un de compétent économiquement à défaut de l’être politiquement ? Mais ce n’est pas une solution de long terme.
Vous parlez de crise de régime, vous évoquez 1958… Est-ce à dire qu’il faut changer de République ?
Non. Je pense que les institutions de la Ve République sont ce qu’il y a de moins mauvais, notamment parce qu’elles sont d’une souplesse incroyable, ce qui leur a permis de s’adapter à un grand nombre de situations politiques extrêmement différentes en près de soixante-dix ans. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas réfléchir à des améliorations.
De ce point de vue, un système législatif à l’allemande, qui oblige des gens qui n’ont pas envie de travailler ensemble à s’entendre pour faire des compromis, me semble être une solution, a fortiori dans un paysage politique où la tripartition a remplacé la bipolarisation, et où il faut donc faire des coalitions pour gouverner.
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L’autre question qui se pose, selon moi, est la durée du mandat présidentiel. Je le dis d’autant plus volontiers que j’étais, à l’époque, favorable au passage du septennat au quinquennat. A la réflexion, je pense que c’était une erreur et qu’on devrait plutôt réfléchir à l’idée du septennat unique. Pourquoi ? Parce que tous les seconds mandats, sous la Ve République, se sont mal passés : pensez à de Gaulle, qui a dû démissionner, à Mitterrand, dont les dernières années ont été crépusculaires, ou à Chirac, qui n’a strictement rien fait de son second mandat alors qu’il avait été réélu avec plus de 80 % des voix face à Jean-Marie Le Pen et qu’il avait toutes les cartes en main pour agir. La situation actuelle confirme mon analyse.
Plusieurs responsables politiques ont réclamé la démission du président de la République. Pas seulement à La France insoumise ou au RN, mais parmi Les Républicains, comme Valérie Pécresse ou Jean-François Copé… Qu’en pensez-vous ?
Exiger d’un président qu’il écourte son mandat, c’est sortir de la logique de la Ve République. On n’est pas président à tiroirs, avec un mandat élastique qui dure trois, quatre ou cinq ans, selon l’humeur du moment ou les convulsions de l’actualité.
Et puis cela créerait un précédent : cela voudrait dire qu’on pourra dire au vainqueur de la prochaine présidentielle, à la moitié de son mandat, qu’il est déjà temps de partir. Compte tenu de la gravité de la situation, je ne vois pas l’intérêt d’ajouter de l’instabilité à l’instabilité.
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