Nucléaire : l’EPR de Flamanville n’arrive pas à résoudre tous ses problèmes techniques
À l’arrêt depuis juin, le nouveau réacteur nucléaire pourrait redémarrer mi-octobre. Mais pour combien de temps ? Des problèmes n’ont toujours pas trouvé de « solution définitive », de l’aveu même d’EDF. Et Greenpeace devient « persona non grata » dans les centrales.
FlamanvilleFlamanville (Manche).– Bientôt de nouveau en fonction, mais pour combien de temps ? L’EPR de Flamanville, dernier réacteur nucléaire construit en France et accusant douze ans de retard, pourrait recommencer à fonctionner à la mi-octobre, après trois mois de mise à l’arrêt forcé en raison d’un sérieux problème technique.
Son directeur Grégory Heinfling a confirmé jeudi 9 octobre le calendrier avancé par EDF : « Les choses se passent très bien sur ce redémarrage », « les opérations de maintenance sont terminées », et le relancement de la réaction en chaîne – « la divergence », en physique nucléaire – est prévu dans quelques jours, pour un couplage au réseau électrique le 17 octobre.

Mais combien de mois, ou de semaines, tiendra ce réacteur, le plus puissant de tout le parc français, et le plus cher ? La question n’est pas rhétorique. Car lors de la réunion de la commission locale d’information (CLI), une assemblée ouverte au public, le directeur de l’EPR a expliqué que les origines du problème ayant entraîné l’arrêt du réacteur n’étaient toujours pas identifiées : « L’analyse de la cause n’a pas encore été complètement finalisée » et elle est toujours en cours.
« Un peu d’érosion »
La complexité de la question tient au fait qu’elle porte sur un élément clé du fonctionnement du réacteur : son circuit primaire. C’est là que la chaleur produite par les réactions nucléaires est transmise vers les mécanismes qui font tourner la turbine servant à produire l’électricité. Ce circuit doit donc rester parfaitement étanche. Pour cela, il comprend un pressuriseur, qui, comme le couvercle d’une cocotte-minute, permet d’évacuer la pression quand elle devient trop forte. Dans le cas de l’EPR, cette action est permise par des soupapes de sûreté.
C’est ce matériel qui en juin n’a pas fonctionné comme il aurait dû : « Les paramètres nous laissaient suspecter des fuites qui pouvaient amener à des conditions de fonctionnement dégradées », a expliqué Grégory Heinfling, si bien que « nous avons décidé de nous arrêter pour démonter les éléments et corriger ». Qu’ont-ils alors découvert ? Sur deux des trois soupapes se trouvait « un peu d’érosion créant un chemin de fuite ». Et le phénomène était en train de démarrer sur la troisième soupape.
Quand les soupapes fonctionnent bien, un bouchon d’eau se forme à leur niveau, garantissant ainsi l’étanchéité du circuit primaire, et évitant de laisser fuir de l’hydrogène, un gaz hautement explosif. En juin à Flamanville, les soupapes laissaient fuir jusqu’à 7 litres d’eau par heure, ce qui menaçait la bonne formation des bouchons aquatiques – même si EDF considère que ce volume n’était pas inquiétant.
Le même problème en Finlande et en Chine
Pourquoi ce problème, dont les effets pourraient se révéler catastrophiques si une fuite n’était pas repérée, s’est-il produit un an après l’autorisation de mise en route, en mai 2024 ? Comment expliquer qu’il n’ait pas été identifié plus tôt ? La question a provoqué soupirs et murmures d’agacement sur les bancs de la CLI. Le comité de réflexion, d’information et de lutte antinucléaire (Crilan) en a profité pour annoncer le dépôt d’une plainte contre X pour mise en danger de la vie d’autrui, au sujet du redémarrage prochain de l’EPR.
Il y a des règles politiques qui dépassent systématiquement les règles industrielles.
Yannick Rousselet, militant historique de Greenpeace
D’autant qu’une autre information a secoué la torpeur de l’assemblée : le même problème d’étanchéité de soupape s’est aussi produit, et à plusieurs reprises, dans les réacteurs EPR démarrés en Finlande et en Chine. Les opérateurs des EPR d’Olkiluoto et de Taishan « ont été obligés d’intervenir à plusieurs reprises » après la réparation de la corrosion (le « rodage »), a dit Grégory Heinfling. Mais « quand on a été informés de ce qui s’était passé en Chine et en Finlande, c’était trop tard pour revenir en arrière » dans le processus des essais de démarrage de l’EPR, a-t-il ajouté. « Maintenant on sait surveiller » ce problème et « on sait le corriger » a voulu rassurer le directeur de l’EPR. Cependant, il n’y a pas « encore de solution définitive».
Concrètement, en guise de réparation, le clapet et le siège des soupapes ont été « rodés », c’est-à-dire limés, en quelque sorte, afin qu’elles puissent se refermer sans laisser aucun vide. Ces équipements sont « très sensibles » et ces opérations ont donc dû être réalisées « très soigneusement », a précisé le directeur de l’EPR. « Faire et défaire, c’est l’EPR »,soupire un agent de la centrale de Flamanville, impatient que la machine se remette à tourner.
Greenpeace interdit de centrales nucléaires
Il est de coutume que les centrales nucléaires accueillent les membres des commissions locales d’information (CLI), instances créées afin de mieux informer le public sur les enjeux. Y siègent des maires et élu·es des exécutifs locaux, des expert·es, des membres d’associations, etc.
C’est à ce titre que la CLI de Flamanville a visité le centre de crise de la centrale le 9 octobre. Et que les membres de l’association nationale des CLI, l’Anccli, iront bientôt sur le site de Penly (Manche), où est prévue une paire d’EPR2. Mais dans ces deux cas, un membre de CLI a été interdit de visite par EDF : Yannick Rousselet, militant historique de Greenpeace, dont il a pris sa retraite en 2022, et désormais consultant indépendant. Le Commandement spécialisé pour la sécurité nucléaire (Cossen) « émet chaque fois un avis défavorable me concernant », explique cet opposant de toujours au nucléaire, mais il est consultatif et « jusqu’à présent les directeurs de centrale nucléaires m’acceptaient ».
EDF a changé de politique, a confirmé le 9 octobre Grégory Heinfling, directeur de l’EPR de Flamanville : « Notre position, claire et assumée, est de ne pas autoriser l’accès à des personnes qui sont membres d’ associations qui réalisent des intrusions qui amènent parfois des dégradations » sur les centrales nucléaires. C’est « mesquin, petit » et même « scandaleux », a protesté Yannick Rousselet, qui assure avoir toujours voulu participer « de manière constructive » aux débats. C’est « regrettable »,réagit Jean-Claude Delalonde, président de l’Anccli.
Sollicité par Mediapart, EDF répond que « dans le cadre des demandes d’accès », le groupe « sollicite les services de l’État compétents aux fins de recueillir leur avis après enquête administrative. Sur la base de cet avis, l’accès aux centrales reste une prérogative de l’opérateur ». Qui, donc, assume de fermer ses portes à la plus importante association antinucléaire en France.
Une piste pourrait être à terme de changer le matériau de ces fameuses soupapes. Car sur les autres réacteurs du parc français, elles fonctionnent sans problème. « Ce n’est pas du tout la même technologie, elle est beaucoup plus simple », décrit Gilles, un ancien technicien nucléaire qui a notamment travaillé sur l’EPR et suivait la CLI depuis les places du public.
Une production au ralenti
Les soupapes des EPR ont été conçues selon une technologie développée en Allemagne pour les réacteurs Konvoi. Initialement développé par Areva – aujourd’hui Orano – et Siemens, ce réacteur était au départ un projet franco-allemand. Si EDF devait en définitive prendre la décision de changer son modèle de soupapes, cela lui prendrait plusieurs années, puisqu’il faudrait à la fois installer un nouveau matériel et demander de nouvelles autorisations. En attendant, rien n’exclut que l’EPR de Flamanville doive à l’avenir de nouveau s’arrêter pour réparer la corrosion de ses soupapes problématiques.
Dans son dernier rapport sur le coût du nucléaire, la commission de régulation de l’énergie signale qu’EDF lui a déclaré une puissance de l’EPR de Flamanville inférieure de 35 mégawatts à celle qui avait été soumise au marché européen, jusqu’en 2031. Ce bridage correspond-il à l’anticipation d’un « rendement détérioré » ? interroge Michel Labrousse, expert de l’association Global Chance, et membre de la CLI de Flamanville.
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14 mars 2025
« Le feuilleton continue », résume Yannick Rousselet, de Greenpeace, selon qui « il y a des règles politiques qui dépassent systématiquement les règles industrielles ». L’injonction à démarrer l’EPR de Flamanville le plus vite possible n’a pas aidé EDF à trouver le temps de prendre toutes les précautions nécessaires avant de démarrer son gigaréacteur, estime-t-il.
Entre le 21 décembre 2024, date du raccordement de l’EPR au réseau, et le 8 octobre 2025, l’EPR n’a produit de l’électricité que pendant l’équivalent de douze jours à pleine puissance (478 gigawattheures), a calculé Michel Labrousse. Tout en ayant fonctionné 26 % du temps.
Même en supposant que le nouveau réacteur de Flamanville atteigne sa pleine puissance avant la fin de l’année, « il est vraisemblable que sa production en 2026 restera limitée », poursuit l’expert, car des travaux importants (changement du couvercle de la cuve, réaménagement du cœur du réacteur, etc.) sont prévus dix-huit mois après le démarrage de la réaction en chaîne. L’EPR n’en a donc pas fini de démarrer.