La Grèce, toujours victime de l’UE

La Grèce n’est pas sortie de la crise dans laquelle l’UE l’a plongée 

Depuis 2015, la Grèce a disparu de l’actualité. Le référendum de juillet de la même année s’était accompagné d’un « Non » tonitruant des Grecs qui rejetaient l’austérité réclamée par l’Union européenne. Pourtant, le gouvernement conduit par Alexis Tsípras ignora le choix populaire et décida d’appliquer une nouvelle cure d’austérité au pays pour demeurer dans la zone euro. Qu’en est-il de l’économie grecque près de dix ans plus tard ?

publié le 06/08/2024  https://elucid.media/politique/grece-pas-sortie-crise-union-europeenne-plongee-frederic-farah

Par Frédéric Farah

Tsípras et son parti appartiennent désormais à l’histoire ; la droite a repris la direction du pays et les dernières élections européennes ont confirmé sa bonne santé politique. Quatorze années sont passées depuis la signature du premier mémorandum en 2010 entre la Grèce, le FMI, la Commission européenne et la Banque centrale. L’ampleur du désastre économique et social est largement connue : réduction de plus de 25 % du PIB grec, départ de plus de 500 000 jeunes, fermeture de près de 40 % des hôpitaux publics, précarisation des retraités, flexibilisation à outrance du marché du travail, et endettement record.

Les plans européens dits de sauvetage ont représenté la plus grande brutalisation d’une société en temps de paix, tant les droits humains ont été malmenés en matière de logement, d’accès à la santé, de conditions de travail. Les privatisations à outrance des infrastructures, des entreprises publiques ont semblé rendre l’avenir économique plus sombre. Or, sans capital public, il est en théorie difficile d’imaginer un réel impact positif sur la croissance et l’investissement.

Pourtant, depuis presque deux ans, c’est une autre musique qui est venue jusqu’à nous pour indiquer que la Grèce renouait enfin avec la « croissance » et que, désormais, elle tournait la page de l’austérité. Autrement dit, un récit porté par la Commission européenne nous a été proposé pour montrer que l’austérité était parfois le passage obligé pour « renouer avec le dynamisme économique ».

Anatomie d’une fable économique

En tout premier lieu, la Grèce avait commencé à quitter le programme mémorandaire de la Commission en 2018. Ce pays avait en effet été contraint de signer un mémorandum (2010-2015), c’est-à-dire l’acceptation de mesures sociales très dures pour obtenir des aides européennes : environ 325 milliards d’euros dont les sommes principales ont été destinées aux banques. Un faible montant de ces sommes a été consacré au fonctionnement des services publics par exemple.

En 2021, la Grèce a pu bénéficier du plan de résilience et de reprise validé par les pays européens, pour faire face à la pandémie de Covid-19. Elle a ainsi reçu de la part des autorités européennes une enveloppe de 30 milliards d’euros destinés au numérique, à l’efficacité énergétique ou encore pour la transition climatique.

Mais l’élément qui est venu accréditer le retour de la Grèce parmi les nations «sérieuses et fiables » sur le plan budgétaire, c’est sa capacité retrouvée d’emprunt sur les marchés financiers à partir de 2023. Pour la première fois depuis 2009, elle a été capable de lever des fonds auprès d’investisseurs internationaux, les marchés financiers ayant donné leur feu vert. Mieux encore, la Grèce a été éligible au programme d’intervention de la BCE de rachat de titres souverains en cas de nécessité sur le marché obligataire.

Pour embellir le tableau, les chiffres récents de la croissance grecque ont laissé entendre un rebond sans recul du chômage. En effet, en 2022, la croissance grecque a été plus forte que celle de nombreux pays de la zone euro, à +4 % contre +2,6 % dans la zone euro, et par une excellente saison touristique avec plus de trente millions de visiteurs. Le tourisme représente 25 % du PIB grec (en 2009, il n’en représentait que 18 %) et emploie plus de 900 000 personnes, soit 20 % de la main-d’œuvre du pays. Ainsi, à l’été 2023, 20 000 personnes visitaient quotidiennement l’Acropole.

Cet hyper-tourisme se développe non sans générer un mécontentement de la population, qui souhaiterait que les plages soient davantage en libre accès et moins privatisées. Par ailleurs, il pose de réels problèmes environnementaux, comme avec la gestion des déchets ou encore l’usage de l’eau. Plus encore, l’État grec largement appauvri manque de moyens médicaux ou encore de gardiens de sites archéologiques pour répondre aux besoins grandissants du fait du surnombre de touristes.

Par ailleurs, la Grèce a vu son chômage reculer de 28 % en 2013 à 11 % de la population active en 2022. La dette apparaît moins menaçante, puisqu’elle a été ramenée de 210 % du PIB en 2019 à 160 % en 2021. Mieux encore, l’essentiel de la dette est détenu par des institutions financières européennes avec une maturité moyenne de 17 ans, ce qui peut paraître « rassurant » pour les autorités européennes. La politique austéritaire a pu aussi s’accompagner d’un excédent primaire, c’est-à-dire d’un excédent budgétaire hors intérêt de la dette représentant 1,1 % du PIB. Ce type d’excédent est de nature à rassurer les investisseurs.

Derrière la fable, une réalité plus que contrastée : les méfaits de l’austérité

Pourtant, la Commission européenne s’alarme elle-même de la situation de la Grèce dans ses recommandations par pays dans le cadre du semestre européen 2023 :

« La Commission a conclu que la Grèce connaissait des déséquilibres macroéconomiques excessifs. Plus précisément, ses vulnérabilités liées à l’ampleur de la dette publique et de l’encours de prêts non performants dans un contexte de chômage élevé se sont atténuées, mais sa position extérieure s’est détériorée.

Une constatation particulièrement préoccupante est que le déficit de la balance courante s’est nettement creusé en 2022, également en raison de la forte augmentation des prix de l’énergie dans toute l’Union, malgré l’amélioration des recettes générées par le tourisme. »

La même Commission européenne s’inquiète également des conséquences budgétaires de l’aide apportée par le gouvernement grec aux ménages, pour affronter dans un premier temps les conséquences de la crise Covid, et par la suite celles de la crise énergétique. Cette dernière, tout en reconnaissant la légitimité du gouvernement grec d’apporter une réponse à deux situations d’une rare gravité, à savoir la pandémie et la crise énergétique, ne souhaite pas voir de nouveaux dérapages budgétaires, autrement dit que la Grèce sorte d’une austérité rampante.

Les autorités européennes observent d’un œil vigilant l’évolution des comptes publics grecs et craignent des débordements budgétaires. Il faut bien comprendre combien la Grèce – depuis la crise des dettes souveraines  – a très largement abdiqué en ce qui concerne sa souveraineté économique de manière générale. Elle reste très dépendante de l’Union européenne et particulièrement de la Banque centrale européenne en cas de dérapage de sa dette. Les recommandations de la Commission sont par ailleurs riches d’informations sur la situation générale du pays. On peut ainsi lire le propos suivant :

« Le déploiement intégral de la réforme des soins de santé primaires est entravé par la pénurie de médecins généralistes, dont le nombre n’est pas suffisant pour couvrir l’ensemble de la population. Une couverture suffisante sera nécessaire pour pouvoir mettre pleinement en place un système général et efficace de régulation de l’accès aux soins qui, d’après la législation, devrait être opérationnel à partir du 1er septembre 2023. »

Or, les dépenses de la santé rapportées au PIB ont été volontairement réduites par les trois mémorandums européens ; plus précisément, les dépenses de santé ont été réduites de 43 % entre 2009 et 2017, entraînant le départ de nombreux médecins.

La Grèce n’a donc pas retrouvé son niveau de croissance et dépend plus que jamais de son tourisme pour assurer son avenir économique. Or, ce secteur est faiblement productif par nature et génère peu d’innovations. En outre, le capital public s’étant considérablement réduit du fait des privatisations, les leviers d’action du gouvernement sont de moindre ampleur. À cela s’ajoute l’inquiétante situation démographique du pays, à la fois marquée par un tassement des naissances préoccupant et par le départ en nombre des jeunes et des individus les plus compétents.

En somme, la Grèce n’est pas sortie de la crise dans laquelle l’Union européenne l’a plongée depuis 15 ans. S’il ne fallait citer qu’un chiffre : plus de 30 % des Grecs sont exposés à un risque de pauvreté.

En 2007, les prévisions de l’OCDE se réjouissaient de l’état de l’économie grecque et voyaient en elle un modèle. Les politiques d’inspiration libérale du début des années 2000 avaient été célébrées par les institutions internationales. Pourtant deux ans plus tard, la crise grecque éclatait de manière violente. À son origine, elle était liée à l’endettement privé et non à l’endettement public comme le récit dominant l’a tant répété.

Aujourd’hui, ce sont des données macroéconomiques qui laissent entendre que la Grèce a retrouvé le chemin du bien-être et qu’elle est désormais assainie grâce à la cure européenne. Mais une observation plus fine de la société montre que les inégalités, la pauvreté, l’émigration des forces vives minent l’avenir du pays. Là encore, comme dans beaucoup de pays en Europe, les forces de gauche ne sont malheureusement plus crédibles et ne sont plus en mesure d’apporter des solutions neuves aux problèmes du pays.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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