« Les protestations des agriculteurs ne relèvent pas du désordre, mais du rituel »
Tribune
Alors que le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, a affirmé vouloir « laisser faire » les agriculteurs dans le cadre de leurs manifestations, le spécialiste des violences policières Fabien Jobard souligne, dans une tribune au « Monde », que l’Etat et la FNSEA sont unis dans leur défense du modèle productiviste.
Publié hier à 05h30 Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/02/01/les-protestations-des-agriculteurs-ne-relevent-pas-du-desordre-mais-du-rituel_6214168_3232.html
Habitué aux déclarations assenées le visage impavide, le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, semble avoir souhaité frapper un grand coup en déclarant, sur le plateau du journal de 20 heures de TF1 le 25 janvier : « Oui, ils [les agriculteurs] souffrent et ils ont le droit de revendiquer. En tant que ministre de l’intérieur, et à la demande du président et du premier ministre, je les laisse faire. On ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS. »
Qu’importent l’incendie à Narbonne (Aude) du bâtiment de la Mutualité sociale agricole puis celui d’un magasin Carrefour, ou l’explosion soufflant le rez-de-chaussée de la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement à Carcassonne, l’instruction de M. Darmanin transmise le 24 janvier aux préfets est sans ambiguïté : une « grande modération [est] attendue des forces de l’ordre ».
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Dans le contexte de ce qu’Olivier Fillieule et moi-même avions appelé, dans un ouvrage publié en 2020, Politiques du désordre. La police des manifestations en France (Seuil), la « brutalisation du maintien de l’ordre », ces propos sonnent comme un affront vis-à-vis des manifestantes et manifestants qui ces dernières années ont, pour les uns, perdu un œil, pour les autres, enduré des infirmités permanentes, voire perdu la vie.
Ce fut le cas à Marseille en décembre 2018, à Nantes à l’été 2019 ou à Marseille encore à l’été 2023, sans même rappeler d’autres manifestations du monde rural, telles que celles qui avaient pour objet de lutter contre l’implantation de mégabassines dans les Deux-Sèvres, en 2023, ou celle qui avait coûté la vie au jeune Rémi Fraisse lors d’un rassemblement en 2014 contre le barrage de Sivens, dans le Tarn.
La position de M. Darmanin a tôt fait d’être qualifiée, bassement, cela va s’en dire, d’électoraliste. Mais elle est en réalité bien plus que cela, en ce qu’elle est un rare moment de transparence et de sincérité dans la conduite des affaires publiques en France.
Aveu de réalisme
D’abord, elle rappelle qu’en matière de maintien de l’ordre police et gendarmerie sont forces de stricte exécution : c’est le pouvoir exécutif qui fixe le cadre, pose les règles et endosse la responsabilité. Le schéma national du maintien de l’ordre, adopté fin 2021, rappelle cet aspect : les préfets sont les responsables des opérations. Après le tragique épisode de Sivens, les gendarmes avaient en effet tenu à rappeler la stricte démarcation entre donneurs d’ordres et exécutants.
Ensuite, pour scandaleuse qu’elle apparaisse, la conception de M.Darmanin est aussi un aveu de réalisme. Les forces de l’ordre n’ont tout simplement pas les moyens de faire place nette lorsque des centaines d’engins sont engagés, les uns sur les routes, les autres aux abords des préfectures. Au mieux, elles peuvent se concentrer sur des points névralgiques, tel le marché international de Rungis (Val-de-Marne), en faisant appel aux moyens lourds que sont les véhicules blindés de la gendarmerie.
Les pouvoirs publics savent que s’ils cherchaient alors à forcer les barrages, les
agriculteurs exposeraient leurs outils de production à la casse, s’ils cherchaient à forcer le barrage – aucune assurance ne prendrait en charge les dommages subis. Le blocage annoncé à l’avance est donc une opération parfaitement ritualisée de déploiement des forces de part et d’autre. Chacun montre sa force, pour ne pas avoir à s’en servir.
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Car les protestations agricoles ne relèvent pas du désordre, mais du rituel. Le propre de ces gestes, apparemment disruptifs, est d’être au préalable annoncés, voire négociés, entre les représentants syndicaux et les préfets. Quelles voies emprunteront les tracteurs pour entrer dans le chef-lieu de département, quelle place occuperont-ils dans la ville, à quelle distance s’approcheront-ils de la préfecture, à quelle heure déverseront-ils le purin devant les grilles : toutes ces actions sont cogérées entre protestataires et pouvoirs publics.
A ce titre, tout oppose l’incendie de la préfecture du Puy-en-Velay par des « gilets jaunes » le 1er décembre 2018 et les actions actuellement menées par la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et les organisations affiliées. Cette année-là, au gré de moult cavalcades et escarmouches, des groupes de manifestants, au demeurant peu nombreux, avaient trouvé en la préfecture un point de fragilité dans un dispositif policier qui, faute de discussions préalables avec lesdits manifestants, ne consistait qu’en de maigres effectifs. Les protestataires avaient ainsi pénétré dans une préfecture à peine protégée, une poignée d’entre eux déclenchant de surcroît un incendie dans le bâtiment.
Puissance d’intermédiation
A bien y regarder, parlons-nous vraiment d’adversaires, lorsque l’on évoque l’Etat et le gouvernement d’un côté et les agriculteurs de l’autre ? La colère des agriculteurs est en réalité dirigée vers l’Union européenne et vers l’oligopole français de la grande distribution. Dans ce cadre, l’Etat est pris par les agriculteurs davantage comme puissance d’intermédiation, que comme adversaire.
Etat et manifestants sont comme liés par un pacte de contestation : pour autant qu’elles n’attentent pas à l’intégrité physique des personnes, plus les actions sont spectaculaires, plus le gouvernement a les moyens de faire pression sur ses interlocuteurs économiques ou européens. La colère agricole a ceci de particulier qu’elle est une arme pour le gouvernement dans la conduite des affaires.
Ancien et intact, cet art gouvernemental de la colère s’exerce jusque dans les droits d’accès offerts ou refusés. Ainsi, les gouvernements tolèrent des protestations du monde agricole, mais en rejettent d’autres, qui refusent le modèle productiviste encouragé depuis les années 1960 ; soit par la violence, à Sainte-Soline (Deux-Sèvres) ou à Lisle-sur-Tarn où devait être bâti le barrage de Sivens, soit par l’action administrative, menée parfois de concert avec les représentants établis du secteur.
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La gestion concertée du désordre n’est que l’un des aspects de la mise en ordre concertée entre l’Etat et la FNSEA et ses organisations satellites. Là est aussi le point de fragilité du dispositif, comme le montrent, à chaque mobilisation de cette nature, les formes d’action plus vives dans les territoires moins contrôlés par la FNSEA, notamment en Occitanie avec les viticulteurs ou producteurs de fruits et légumes. De ce point de vue, là encore, gouvernement et FNSEA ont un intérêt commun à protéger les formes conventionnelles de la colère : celui-là pour empêcher le blocage du pays, celle-ci pour défendre le modèle économique qui a fait sa fortune.
Finalement, le maintien de l’ordre est une somme de savoirs et de techniques de police. Il est aussi, et surtout, l’art gouvernemental de trier parmi les aspirations des différents groupes sociaux de prendre part à la conduite des affaires publiques. L’art de protéger les unes et d’empêcher les autres, de confondre ordre public et ordre politique.
Fabien Jobard est directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Il a écrit, avec Florent Calvez, « Global Police. La question policière dans le monde et l’histoire » (Delcourt, 2023).
*« On ne pourra sauver l’environnement sans les agriculteurs, et réciproquement »
Tribune
Marc-André SelosseProfesseur au Muséum national d’histoire naturelle
Les mesures qui enferment les agriculteurs dans la dépendance aux combustibles fossiles ou aux pesticides promettent un atterrissage encore plus violent, s’inquiète, dans une tribune au « Monde », le biologiste Marc-André Selosse, spécialiste de la vie des sols.
Publié hier à 11h00, modifié hier à 11h41 Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/02/01/on-ne-pourra-sauver-l-environnement-sans-les-agriculteurs-et-reciproquement_6214215_3232.html
Pour un spécialiste des sciences écologiques, il est alarmant de voir la crise agricole actuelle accentuer la fracture entre pensée écologique et agriculture. Seule une voie médiane qui les associe peut apporter une solution à nos problèmes environnementaux, sanitaires et agricoles.
Disons-le d’emblée et avec inquiétude : notre agriculture va dans le mur, financier, écologique et sanitaire. Les pratiques actuelles détruisent les supports écosystémiques de l’agriculture. Le labour trop fréquent décuple l’érosion et détruit la vie microbienne qui fertilise les sols, les faisant littéralement fondre. En trente ans, les pesticides ont éliminé 80 % des insectes, et en quinze ans ils ont tué 30 % des oiseaux : on voit s’effondrer la pollinisation par les insectes, qui donne graines et fruits, et disparaître la régulation des insectes indésirables par les oiseaux.
Nous compensons par des engrais minéraux et des pesticides, au prix d’une catastrophe sanitaire. Les phosphates des engrais minéraux sont contaminés par du cadmium, toxique et cancérigène, qui se retrouve dans nos aliments : les Français avalent 1,4 fois la dose maximale recommandée par l’OMS ! Les résidus de pesticides intoxiquent les eaux potables et empoisonnent les agriculteurs eux-mêmes, qui présentent des surcroîts de cancers (+ 20 % de myélomes et + 50 % de lymphomes, selon l’étude Agrican) ou de maladies de Parkinson et d’Alzheimer. Oui, les agriculteurs sont les premières victimes, pas seulement financières…
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Les mesures demandées par la profession agricole, voire accordées par le gouvernement, enferment dans la dépendance aux combustibles fossiles ou aux pesticides, et retardent la mise en place d’alternatives. Mais la réalité écosystémique et sanitaire est têtue : le fossé qui la sépare des pratiques agricoles augmente et promet, à terme, un atterrissage encore plus violent.
Eviter la fracture entre agriculteurs et citoyens
Plus grave, on se dispense de solutions dérivées des sciences écologiques, ce que l’on appelle l’agroécologie. Les haies que l’on répugne à replanter préviennent l’érosion et réduisent de 80 % les bioagresseurs des cultures, en freinant leur dispersion : on l’a oublié, en leur préférant les pesticides. Or, le linéaire de haies reste bas, car les arrachages continuentet annulent les replantations subventionnées.
Des cultures mélangées (céréales et légumineuses mêlées, par exemple) réduisent la propagation des bioagresseurs de 60 % en augmentant la production de 20 % à 40 % (Inrae, 2022). Les cultures sans labour reconstruisent la vie des sols, réduisent l’érosion et augmentent la durée de vie de la matière organique souterraine : celle-ci stocke du carbone (ce qui est bon pour le climat) et améliore la rétention d’eau (vitalement, quand nos étés deviennent plus secs).
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Oui, des Belles au bois dormant sommeillent dans l’agroécologie. En diminuant les intrants et le temps de passage dans les champs, elles peuvent assainir l’économie des exploitations. Car même si dans certains cas (pas tous) elles réduisent les rendements, les agriculteurs vivent du bénéfice financier net, et pas seulement de la quantité totale produite !
Réciproquement, on ne pourra sauver l’environnement sans les agriculteurs, qui gèrent plus de la moitié de la surface de notre pays et sont une armée, potentiellement au service des écosystèmes ! D’ailleurs, certains ont déjà mis en pratique l’agroécologie et en démontrent la faisabilité : avec la replantation de haies, avec une agriculture bio sans pesticides ni engrais minéraux (10 % de la surface agricole française), ou sans labour (5 % de la surface agricole). Leurs résultats sont probants, la transition est possible – même si elle est techniquement délicate au début… et nécessite donc des aides. Or, c’est là que les agriculteurs ont raison de s’inquiéter de l’avenir, et de ne pas se satisfaire d’un soutien à court terme, car il n’est pas sûr que la société veuille profondément soutenir leurs transitions… Le recul de 4 % des achats de produits bio entre 2021 et 2022 le montre bien !
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Il faut donc impérativement éviter la fracture entre agriculteurs et citoyens, car ces derniers peuvent, par leurs achats ou leurs subventions, aider la transition vers l’agroécologie. On ne peut pas demander aux agriculteurs de faire, pour le même prix, non seulement les aliments et les paysages ruraux, mais aussi la santé des écosystèmes, la pureté des eaux et la qualité de l’air. D’ailleurs, on paie déjà pour l’agriculture : chaque Européen verse 120 euros par an pour la politique agricole commune européenne. Il est normal d’aider le monde agricole, mais ces financements aident-ils à la convergence entre écologie et agriculture ? Hélas non.
Tous fautifs
Les sciences écologiques sont une solution potentielle pour l’agriculture, et vice versa. Les citoyens peuvent catalyser cette promesse. Mais comment avancer ? Sûrement pas seulement avec des mesurettes d’urgence, qui calment la profession mais reviennent sur des textes nationaux ou européens déjà votés, et sacrifient l’avenir de l’agriculture et de notre santé !
Il faudra prendre le temps, après cette crise, d’une grande, longue et paisible concertation citoyenne, mêlant les corps sociaux, la santé publique, les sciences de l’écologie et l’agriculture, pour trouver et financer ensemble les transitions requises. Sans doute aurait-on dû le faire plus tôt… nous sommes tous fautifs.
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Le désarroi des agriculteurs parle : il est urgent d’aller vers eux, mais pas à n’importe quel prix. Demain, les sciences de l’écologie et les fonctions écosystémiques doivent améliorer les salaires et la vie des agriculteurs ; réciproquement, ceux-ci doivent devenir les agents d’une meilleure gestion de l’environnement.
Marc-André Selosse est professeur au Muséum national d’histoire naturelle et à l’Institut universitaire de France. Spécialiste de la mycorhization, l’association symbiotique entre les plantes et les champignons, il intervient dans des formations d’agriculteurs et plusieurs écoles d’agronomie.
Marc-André Selosse(Professeur au Muséum national d’histoire naturelle)