Les soignants de réanimation pédiatrique alertent à nouveau

« Nous ne pouvons plus exercer notre travail et soigner vos enfants correctement »

TRIBUNE

Collectif

Un collectif de soignants en réanimation pédiatrique alerte, dans une tribune au « Monde », sur la situation dans ce secteur où le manque d’effectifs conduit à la fermeture de lits et à la dégradation des soins.

Publié hier à 16h30, mis à jour à 10h59 Temps de Lecture 4 min.

https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/09/28/tensions-dans-les-reanimations-pediatriques-d-ile-de-france-en-raison-du-manque-de-personnel_6143502_3224.html

Nous voulons vous parler de notre métier. Un métier si cher à nos cœurs que nous exerçons avec passion.

Soignants en réanimation pédiatrique, nous nous occupons de vos enfants à un moment où leur vie si précieuse est en danger et nécessite d’être réanimée.

Nous prenons en charge toutes sortes de maladies : les formes graves de maladies respiratoires, cardiaques, métaboliques, les greffes, les accidents de la vie (domestiques, voie publique, méningite…).

Pourquoi ne pouvons-nous plus, à l’heure actuelle, exercer notre travail et soigner vos enfants correctement ? Parce que 20 % de lits sont fermés à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), où nous travaillons. La raison ? Le manque d’effectifs soignants. Pourquoi ce métier de passion n’attire-t-il plus ? En raison de conditions de travail dégradées, de rythme de travail effréné.

Rémunération dérisoire

Nous alternons les jours et les nuits, nous sommes rappelés sur nos repos, nous enchaînons les week-ends. La rémunération compensant cette intensité de travail et les contraintes horaires est dérisoire. Les jeunes diplômé(e)s ne postulent plus et les plus anciens, assurant une certaine expertise et qui formaient le socle des services, s’en vont.

La réanimation pédiatrique est une spécialité qui n’existe qu’à l’hôpital public. Des lits fermés chez nous signifient que des enfants en détresse vitale ne peuvent pas être accueillis. Alors, quand il n’y a plus de place, nous passons à une prise en charge en « mode dégradé », se traduisant « de manière non sécuritaire ».Lire les réponses à vos questions :  Mobilisation dans les hôpitaux : « La crise hospitalière est devant nous, et les mesures budgétaires ne résoudront certainement pas tout »

Nous prenons en charge des enfants nécessitant un soutien respiratoire dans les couloirs, d’autres très instables restent dans les camions du SAMU en attendant qu’une place se libère, ou sont transférés à des dizaines voire des centaines de kilomètres de chez eux, comme ce fut encore le cas la semaine dernière. Cette situation n’est pas récente, nous la signalions déjà il y a trois ans. Le rapport de l’inspection générale des affaires sociales (IGAS) de 2019 n’a rien changé ; nos courriers aux gouvernements et aux directions n’ont reçu aucune réponse.

On nous dit qu’il faut s’adapter. Ce verbe, nous le connaissons par cœur en réanimation, il rythme notre quotidien. Mais s’adapter à un mode de fonctionnement dégradé est contre-nature pour les soignants que nous sommes. Afin d’être performants, nous devons avoir des connaissances pointues pour travailler en étroite collaboration avec l’équipe médicale et gérer des machines qui maintiennent en vie nos patients.

Epuisement professionnel

Pour que les soins soient faits en sécurité, une infirmière doit prendre en charge deux enfants. Ce qui paraît peu lorsque l’on ne connaît pas la réanimation, mais cela est juste lorsque nous avons des vies entre nos mains. Lorsque ce ratio est dépassé, toutes les sécurités sautent : celle des soins qui sont faits à la chaîne, celle de la sécurité affective des enfants et l’alliance avec les parents traversant des moments que nous ne pouvons accompagner, et celle des professionnels, qui ont l’impression de trahir leurs réelles motivations à faire ce métier.Lire aussi :  Article réservé à nos abonnés  « Nous réclamons un véritable plan Marshall pour l’hôpital »

L’équipe en place est, depuis longtemps déjà, au maximum des heures supplémentaires ; au maximum des heures non récupérées au prix des moments en famille, des repos sacrifiés. L’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle devient alors difficile, voire impossible. L’épuisement professionnel s’installe pour ceux qui restent, tandis que beaucoup quittent le navire, après un mois ou dix ans de carrière. Nos nouveaux collègues sont formés très rapidement, nous perdons en compétences dans les équipes.

Nous avons pourtant alerté, manifesté, réfléchi, proposé des idées, écrit des courriers, participé à des réunions… Mais rien. C’est pourtant la vie d’enfants dont nous parlons.

Pour permettre à la réanimation pédiatrique de survivre, nous avons besoin de rendre notre spécialité attrayante. La prime octroyée seulement à une partie de l’équipe ne suffira pas. Il faut en outre améliorer nos conditions de travail.

L’application obligatoire du ratio soignant/soigné (deux enfants pour une infirmière, quatre enfants pour une aide-soignante ou une auxiliaire de puériculture) est indispensable pour permettre aux enfants d’être soignés avec toute l’attention qu’ils nécessitent, mais aussi aux parents d’être correctement accompagnés et aux équipes de faire un travail de qualité.

Injustice et écœurement

La comptabilisation de chaque heure effectuée en plus de nos horaires de travail est de soixante-dix à deux cents heures par an. Elles ne peuvent être récupérées car il faut faire « tourner » les services. Les jours de réduction du temps de travail (RTT) non pris sont alors indemnisés à un taux horaire inférieur aux heures supplémentaires que nous réalisons.

L’alternance de travail jour/nuit n’est pas physiologique et a des conséquences sur notre santé. Le sentiment d’injustice fait place à l’écœurement : la rétribution des heures de nuit est de moins de 10 euros par nuit. La majoration des indemnités de nuit ne suffit pas à empêcher la fuite du personnel.Lire aussi :  Article réservé à nos abonnés  « Un gouvernement qui ne priorise pas l’expertise en santé de l’enfant n’est pas le reflet d’une société progressiste »

Le gouvernement a pris des mesures temporaires de majoration des heures supplémentaires durant l’été et des horaires de nuit, mais qu’en est-il sur le long terme ? Nous sommes formés, nous avons une compétence. Pourquoi est-il impossible de reconnaître notre spécialité où l’exigence dans l’expertise des soins et les connaissances est indispensable ?

Nous savons que de nombreuses professions de santé peuvent lancer la même alerte désespérée. Devant l’effondrement, nous lançons tous ensemble aujourd’hui cet appel. Pour nos petits patients, pour vos enfants, il faut que nous soyons entendus.

Les signataires : Laetitia Abdallah, infirmière réanimation pédiatrique, centre hospitalier universitaire (CHU) Robert-Debré (Paris) ; Anne Andro, infirmière-puéricultrice réanimation pédiatrique et néonatale, CHU Armand-Trousseau (Paris) ; Kathleen Angevin, infirmière réanimation médico-chirurgicale pédiatrique, CHU Necker-Enfants malades (Paris) ; Isabelle Caliot, infirmière réanimation pédiatrique, CHU Raymond-Poincarré, Garches (Hauts-de-Seine) ; Stéphanie Kruppa, infirmière réanimation pédiatrique et néonatale, CHU Bicêtre (Val-de-Marne) ; Marine Landelle,infirmière réanimation pédiatrique, CHU Robert-Debré (Paris) ; Manon Marquant-Cote, infirmière réanimation pédiatrique et néonatale, CHU Bicêtre (Val-de-Marne) ; Dominique Minier, infirmière réanimation pédiatrique et néonatale, CHU Bicêtre (Val-de-Marne) ; Amandine Morin, infirmière réanimation médico-chirurgicale pédiatrique, CHU Necker-Enfants malades (Paris) ; Marion Sinet,infirmière-puéricultrice réanimation pédiatrique et néonatale, CHU Armand-Trousseau (Paris) ; YannSimon, infirmier réanimation pédiatrique et néonatale, CHU Bicêtre (Val-de-Marne)

Collectif

Tensions dans les réanimations pédiatriques d’Ile-de-France en raison du manque de personnel

Deux transferts d’enfants vers des hôpitaux en région ont déjà été organisés depuis la rentrée de septembre. Un signal qui inquiète les professionnels des services franciliens, où de nombreux lits restent fermés.

Par Publié hier à 09h39, mis à jour hier à 09h55

Temps de Lecture 3 min. 

Les réanimations pédiatriques d’Ile-de-France sont pleines. A tel point que, dans la nuit du dimanche 25 au lundi 26 septembre, il a fallu transférer un enfant à Orléans, le deuxième transfert régional depuis la rentrée. Ce signal inquiète fortement les professionnels de santé des cinq services de réanimation consacrés aux enfants dans la région francilienne, où on compte, au total, 70 places pour un bassin de 10 millions d’habitants. « En septembre, d’habitude, on n’a jamais de transfert vers la province, alerte Jean Bergounioux, chef des réanimations pédiatriques de l’hôpital Raymond-Poincaré, à Garches (Hauts-de-Seine). Le transfert, c’est la preuve terminale de notre incapacité à accueillir la population. »

Faut-il y voir une arrivée précoce de la bronchiolite, qui, chaque année, sature les services de pédiatrie avec un pic en décembre ? Non, cette année, l’épidémie semble suivre un schéma assez classique, avec une montée des cas très progressive depuis début septembre. L’agence régionale de santé (ARS) d’Ile-de-France signale une nette augmentation des passages aux urgences des enfants, atteignant déjà les plus hauts niveaux des quatre années précédentes, « avec pour motif principal des infections ORL », mais le taux d’hospitalisation global reste inférieur à 20 %.

« Crève-cœur »

Il faut plutôt aller chercher la cause du côté du manque de personnel paramédical. Dans le service de réanimation pédiatrique de Garches, 21 postes d’infirmiers sont vacants, soit 50 % des effectifs. En conséquence, le service est complet. Le week-end des 24-25 septembre, il a dû refuser l’admission de onze enfants. « C’est un crève-cœur, j’ai quatre lits tout prêts et ils sont fermés faute de personnel », regrette le docteur Jean Bergounioux. Pour assurer la qualité et la sécurité des soins, on considère qu’il faut une infirmière pour deux lits en réanimation et une pour quatre en soins continus.

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Même constat dans le 19e arrondissement de Paris, à l’hôpital Robert-Debré, dans le service de Stéphane Dauger. « Je n’avais jamais eu de difficultés jusque-là pour rouvrir des lits à la rentrée, qui est le moment où la chirurgie reprend. Là, on passe notre temps à naviguer entre dix-huit et seize lits au lieu de vingt », alerte le pédiatre. Résultat, depuis quinze jours, l’hôpital « a refusé des tonnes de malades », alors que le service fonctionne déjà en surcharge, avec, par exemple, dix-neuf patients pris en charge ce week-end. « On va entrer dans l’épuisement psychologique des infirmières, prévient le docteur. Si on commence, dès le début de l’épidémie de bronchiolite, à travailler au-delà des ratios, ça va démobiliser les équipes. »

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Car les prochaines semaines inquiètent. La pédiatrie est extrêmement dépendante des épidémies, avec un surcroît d’activité très net en hiver. En 2020, il y a eu très peu de bronchiolites en raison de l’application généralisée des gestes barrières (port du masque, isolement). En 2021, le volume de malades a été aussi important que d’habitude, mais étalé d’octobre à juillet. Cette année, « le pic ne va pas être étalé et il faudra compter avec un rattrapage des cas », anticipe Gilles Jourdain, coordinateur du SMUR pédiatrique d’Ile-de-France, qui craint « de grandes difficultés cet hiver ». Le médecin est habitué à jongler entre les cinq services franciliens pour trouver une place au plus vite et au plus près. Mais, désormais, « le système de chaise musicale est grippé, car il y a des lits fermés à tous les niveaux », analyse-t-il. Pour dégager de la place en réanimation, on transfère les patients en soins continus, puis, quand ils sont en état, en pédiatrie générale. Mais le personnel manque à tous les étages.

« Difficile d’en faire plus »

A l’hôpital Trousseau, dans le 12e arrondissement de Paris, quatre lits sur dix-huit sont fermés depuis un an et demi, selon une infirmière qui désire garder l’anonymat. Malgré la prise en charge régulière d’un ou deux patients au-delà des ratios, des enfants sont refusés tous les jours. « On fait déjà tellement d’heures supplémentaires, c’est difficile d’en faire plus », souligne-t-elle.

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A l’hôpital Bicêtre (Val-de-Marne), aucun lit n’est officiellement fermé. Mais, alors que le service devrait fonctionner avec seize infirmiers, ils ne sont actuellement que dix par jour, voire exceptionnellement huit. « Ici, il n’y a pas d’arrêt longue durée, ce sont des gens qui sont partis, explique Yann Simon, infirmier du service de réanimation pédiatrique. Ça fait des années qu’il y a plus de gens qui partent que de gens qui arrivent, mais ça s’est encore accéléré l’année dernière. »Certes, des recrutements ont été faits à la rentrée, mais ils ne sont pas encore opérationnels. Les sociétés savantes recommandent, en effet, un délai de huit semaines avant de laisser un infirmier en autonomie en réanimation.

A l’ARS, un plan d’action est en cours d’élaboration pour préparer le dispositif hivernal et soutenir les équipes hospitalières. Pour Pierre Tissières, chef des réanimations pédiatriques de Bicêtre, « il est illusoire de penser que l’on pourra améliorer la situation sans en venir à une revalorisation financière significative et professionnelle des métiers de la santé ». Salaire bas, horaires très difficiles, incompatibilité avec une vie familiale et personnelle, défiance du public : ces métiers ne sont pas reconnus, malgré leur importance sociétale, juge le médecin, pour qui « l’étape suivante est la désaffectation des hôpitaux par les soignants ». La question est de savoir si la tendance peut encore s’inverser.

Delphine Roucaute

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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