« La “liberté”, un étendard usurpé par l’extrême droite »
TRIBUNE
Véronique Nahoum-Grappe – Anthropologue et ethnologue
Dans les manifestations hétéroclites contre la politique sanitaire du gouvernement, le cri de « liberté ! », alpha et oméga du rêve politique de démocratie, est détourné de son sens historique par les plus réactionnaires des mouvements politiques contemporains, s’indigne, dans une tribune au « Monde », l’anthropologue Véronique Nahoum-Grappe.
Publié hier à 13h00 Temps de Lecture 4 min.

Chaque samedi de ces mois de juillet et août, des manifestations hétéroclites ont lieu en France contre la politique sanitaire gouvernementale actuelle : on y entend résonner le cri de « liberté ! » , comme celui de « résistance ». On s’y élève contre la « dictature sanitaire » en quoi consisteraient les régulations collectives décidées au plan national contre le regain de Covid-19. Forcément en partie contraignantes, ces régulations sont mises en œuvre avec essais et erreurs, elles sont sans originalité et se voient expérimentées dans pratiquement tous les pays touchés sur la planète par l’actuelle et gravissime pandémie.
Dans la mouvance composite des manifestants, mettons de côté les libertaires et les extrêmes gauches diversifiées : leur argumentaire pose comme équivalents une dictature politique, faite pour dominer, opprimer, écraser le peuple, et une régulation sanitaire obligée, qui s’inscrit dans l’histoire séculaire des vaccins devenus obligatoires, par exemple à la naissance ou fortement conseillés, pour la santé du plus grand nombre. Les choix de politique sanitaire actuels seraient comme le cheval de Troie des atteintes à venir plus graves contre la démocratie. Ces analyses, qui supposent un bienheureux déni de la gravité du virus, peuvent évidemment être discutées – sous la condition de ne pas être intubé en réanimation sur le lit d’un hôpital débordé, lit cher payé par la Sécurité sociale.Lire l’article : Qui sont les opposants au passe sanitaire
En revanche, ce qui laisse rêveur ici, c’est le choix de slogans comme « liberté » et « résistance » par les mouvances d’extrême droite fort présentes dans ces manifestations. Il est loin le temps, plus d’un siècle, où les écrivains nationalistes Emile Erckmann et Alexandre Chatrian signaient ensemble des phrases comme : « Les libertés ? Les droits de l’homme ? Cet évangile monstrueux de la racaille ! »En 2021, l’extrême droite crie dans les rues « liberté ! » et « résistance ! »… Le mot « résistance », en France, fait évidemment référence en premier lieu aux luttes clandestines contre l’occupant nazi, sous un régime défait historiquement en 1945, mais dont bien des mouvances d’extrême droite sont nostalgiques. La « résistance » est une valeur nationale, enseignée dans les écoles, elle est même un « devoir de… » en cas de menace contre « les libertés » démocratiques… celles-là même que les régimes d’extrême droite au pouvoir tentent de détruire.
Croyances discordantes
La liberté est une grande valeur instituée, placée en premier dans la trilogie nationale, liberté, égalité, fraternité. Mais plus qu’un mot, plus qu’une idée, elle est aussi un cri et un geste, un élan du corps, un appel vibrant qui résonne plus loin que son concept raisonnable, dont l’énoncé s’inscrit au cœur d’une histoire séculaire qui a vu la reconnaissance des droits humains comme socle de la démocratie.
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La liberté se dresse, étendard à la main, sur toutes les barricades érigées contre tous les arbitraires, les injustices… Son seul cri collectif porte l’idée que d’autres mondes et d’autres formes de liens sociaux sont possibles… Le partage de ce rêve puissant peut rester longtemps dans les limbes jusqu’à ce que la déflagration de ce seul mot change tout le paysage du présent sous l’éclair de sa différence possible. Le cri « liberté ! », poussé lors d’une première manifestation de rue contre une dictature, est l’alpha et l’oméga du rêve politique de démocratie et son encre de sang.
Son appel enivrant va donc séduire de nombreux manifestants, même embrouillés dans des croyances discordantes : un seul slogan bien choisi peut augmenter formidablement l’écoute d’un discours tordu… Et le passant, sur le trottoir, se prend à hurler lui aussi « liberté ! »
Dérive lexicale des slogans de la droite extrême
L’histoire compliquée des gauches plurielles depuis plus d’un siècle a vu naître et instituer les mots et valeurs de la République et ce, de façon relativement stabilisée dans son socle depuis la Révolution française. Mais, en face, les droites plurielles ont quitté petit à petit, dans leurs manifestations publiques, leurs propres mots, leurs vieux slogans explicitement royalistes, sexistes ou racistes devenus grotesques, voire illégaux. L’étrange dérive lexicale des slogans de la droite extrême est bien plus déconcertante que celle des slogans des familles de gauche : les extrêmes droites historiques les plus rétrogrades sont non seulement devenues républicaines et laïques depuis longtemps, mais voilà que tous les samedis, elles se posent comme « résistantes » pour la « liberté ». Pourtant, une fois au pouvoir, leurs dictatures répriment et massacrent les manifestations qui tentent de leur résister pour plus de liberté…
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Comment est-il possible que les plus réactionnaires des mouvements politiques contemporains en soient arrivés à adopter ce terme de « liberté » , hautement emblématique d’une histoire contre laquelle ils se sont tout le temps battus ? La liberté, son appel écrit dans le sang, cette poignante aspiration collective, cet immense soulèvement intime et social, n’appartient pas au monde des valeurs des droites extrêmes. Pourtant, en ce premier tiers du XXIe siècle, elles se l’approprient sans vergogne. Le cri de « liberté ! », une fois brandi comme un étendard usurpé, voit sa puissance d’émotion détournée de son sens historique. Ce nom, hurlé par l’extrême droite, est non seulement l’objet d’un vol, mais aussi d’une défiguration.
Véronique Nahoum-Grappe(Anthropologue et ethnologue)
Commentaire de F. Pierru sociologue:
Et un papier du Monde qui m’a interpellé, sur la revendication de la valeur de la liberté par l’extrême-droite… En effet, la liberté n’a-t-elle pas été usurpée avant par l’extrême centre qui n’a eu de cesse d’inscrire l’Etat d’exception dans la loi ordinaire ? C’est toujours étrange de constater comment le fait d’occuper le pseudo-« centre » – qui est en fait un néolibéralisme des plus autoritaires – permet d’échapper aux objections adressées aux autres secteurs du champ politique. Le Pen au pouvoir aurait fait le quart de ce que Macron a fait (de Benalla aux confinements en passant par la répression des gilets jaunes) et les mêmes crieraient à la dictature nazie.
Bref : chacun voit la dictature à sa porte.