Le néolibéralisme est-il mort ? Vie et métamorphoses de la doctrine qui a façonné le monde contemporain
Par Youness Bousenna Publié aujourd’hui à 05h55, modifié à 06h41 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/11/07/le-neoliberalisme-est-il-mort-vie-et-metamorphoses-de-la-doctrine-qui-a-faconne-le-monde-contemporain_6808201_3232.html
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Enquête
L’élection de Donald Trump et le Brexit, en 2016, marquent-ils la fin de quatre décennies d’hégémonie du néolibéralisme ? Le débat anime des intellectuels à travers le monde, qui s’interrogent sur les mutations d’une doctrine ayant refondé le libéralisme moderne en donnant un rôle nouveau à l’Etat.
Certaines images résument une époque. Et signalent quelquefois une révolution. Février 2025, Washington : l’homme le plus riche du monde brandit une tronçonneuse aux côtés du président de l’Argentine, Javier Milei. « Voici la tronçonneuse antibureaucratie ! », s’écrie Elon Musk sur la scène du congrès annuel des conservateurs. Massacrer l’Etat à la tronçonneuse en taillant dans les dépenses publiques : n’est-ce pas le rêve ultime, depuis des décennies, de tant de théoriciens qualifiés de « néolibéraux » ? Peut-être, mais la brutalité de la méthode fait douter les connaisseurs de la question, et nourrit un débat intense sur la nature du moment que nous vivons, une décennie après la première élection de Donald Trump et après le Brexit, qui, en 2016, ont bouleversé la marche du monde. Assiste-t-on à la mort du néolibéralisme, cette doctrine « promarché » qui a renouvelé le libéralisme classique au XXe siècle, ou bien vit-on, au contraire, la radicalisation d’un courant hégémonique depuis les années 1980 ?
De Foreign Policy au New Yorker, la réflexion agite les colonnes des plus prestigieuses revues. « Le néolibéralisme est terminé », affirme de son côté l’historien de l’économie Arnaud Orain dès la première phrase de son essai Le Monde confisqué (Flammarion, 2025). Nous vivrions un « âge du néolibéralisme finissant », avance le sociologue allemand Wolfgang Streeck dans Entre globalisme et démocratie (Gallimard, 2023). International, le débat est aussi transpartisan, de la gauche radicale aux cercles libéraux ou conservateurs. Ainsi de l’économiste Jean-Luc Gréau jugeant que l’« emprise néolibérale » agit comme un engrenage devenu intenable (Le Secret néolibéral, Gallimard, 2020), ou de l’essayiste Antoine Foucher, pour qui la pandémie de Covid-19 a définitivement rendu caduc le néolibéralisme, appelant un « retour du politique » (Le Monde de l’après-Covid, Gallimard, 2022).
L’époque a même conduit Marcel Gauchet à actualiser sa thèse canonique du Désenchantement du monde (Gallimard, 1985) avec Le Nœud démocratique (Gallimard, 2024), où il soutient que le « cours néolibéral touche, sinon à sa fin, du moins à ses limites », car, en sapant les bases des démocraties, il génère une crise existentielle nourrissant une vague de « protestation populiste ». Cette analyse fait écho à celle de l’économiste David Cayla, qui a signé Déclin et chute du néolibéralisme (De Boeck Supérieur, 2022). « L’essor des populismes est la conséquence du néolibéralisme, car l’affaiblissement de l’Etat exacerbe les demandes d’intervention publique », explique ce maître de conférences à l’université d’Angers.
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Donald Trump aux Etats-Unis en 2016, Jair Bolsonaro au Brésil en 2018, Javier Milei en Argentine en 2023 : « Le néolibéralisme était amené à dégénérer », assène l’économiste Bruno Amable, qui travaille à l’actualisation de son « Que sais-je ? » sur Le Néolibéralisme (PUF, 2023). Un livre utile pour resituer l’histoire quelque peu gazeuse de cette étiquette. Car parler de néolibéralisme, c’est avant tout se heurter à un mot galvaudé, flou, souvent jeté comme une insulte. Si les définitions varient, c’est aussi que, à la différence du communisme, théorisé dès l’origine par Karl Marx [1818-1883], le néolibéralisme désigne un courant aux contours mouvants, « généralement utilisé selon quatre acceptions : en tant que période historique, ensemble de politiques, conception de soi et mouvement intellectuel », détaille l’historien canadien Quinn Slobodian.
« Lutte des classes par le haut »
Le néolibéralisme serait donc, avant tout, une dynamique. La saisir réclame de reprendre le fil de son histoire fascinante, à la croisée de la philosophie, de l’économie et du politique. Un fil dont la préhistoire nous plonge entre les deux guerres mondiales, dans les spasmes de l’Europe traumatisée par les tranchées, ruinée par le krach de 1929, écartelée entre nazisme, fascisme et soviétisme. Pour les libéraux, une clé de voûte s’effondre alors : jusque-là, le marché restait gouverné par le vieux principe du retrait de l’Etat. Un « laisser-faire » devenu intenable par ces temps de chaos. Et, depuis quelques années, déjà, une « école autrichienne » d’économistes emmenée par Ludwig von Mises (1881-1973) et Friedrich Hayek (1899-1992) entend refonder le libéralisme.
Mais l’événement que l’histoire retient comme l’acte de naissance du néolibéralisme se déroule en 1938, et très précisément du 26 au 30 août à Paris, à l’occasion d’un colloque en l’honneur de Walter Lippmann (1889-1974). Ce journaliste américain publiait l’année précédente The Good Society, un essai retentissant appelant, contre le dogme du laisser-faire et le « despotisme collectiviste », à bâtir un « libéralisme renouvelé ». Son passage dans la capitale française donne l’idée au philosophe Louis Rougier (1889-1982) de rassembler une vingtaine d’intellectuels libéraux. Parmi eux, des penseurs parmi les plus influents du XXe siècle, tels que Mises et Hayek, mais aussi les futurs artisans de ce qui deviendra l’« ordolibéralisme allemand », Wilhelm Röpke (1899-1966) et Alexander Rüstow (1885-1963), ainsi que le philosophe Raymond Aron (1905-1983) et le directeur du Trésor d’alors, Jacques Rueff (1896-1978), appelé, plus tard, à poser les bases économiques de la Ve République.
De cette semaine où se côtoient toutes les nuances de libéralisme émerge une idée majeure : l’Etat doit sortir de son abstention pour, résume Bruno Amable, « assurer le bon fonctionnement du marché concurrentiel, empêcher les situations de monopole et garantir un environnement monétaire stable ». C’est donc au prix du retour de l’Etat que le libéralisme pourra s’adapter au XXe siècle. Le néolibéralisme naît alors comme une « doctrine à la fois économique et politique », souligne le philosophe Serge Audier, qui a produit l’une des généalogies les plus étoffées de ce mouvement dans Néo-libéralisme(s). Une archéologie intellectuelle (Grasset, 2012). Les bases sont posées avant la guerre, le reste viendra après elle.
En 1947 naît, en Suisse, sur les bords du lac Léman, la Société du Mont-Pèlerin, un cercle de pensée toujours actif, dont l’influence sera majeure. Ses initiateurs incarnent l’aile la plus extrême du colloque Lippmann. Parmi eux, Friedrich Hayek, qui, en réaction au socialisme et à l’Etat-providence, vient de publier son ouvrage devenu un classique : La Route de la servitude (1944), une défense vigoureuse du libre marché. Ce cercle où se croisera la crème des ultralibéraux constitue un « moment de radicalisation important », prévient Serge Audier : « Certains protagonistes de la Société du Mont-Pèlerin théoriseront une sorte de lutte des classes par le haut, dans l’idée que le capitalisme ne peut plus faire de compromis et doit s’oxygéner en dérégulant, en donnant le pouvoir à la finance et en brisant les syndicats. »
Dès lors, l’aile sociale représentée au colloque Lippmann cède le pas aux apôtres les plus zélés du libre marché. Cette radicalisation porte la marque de l’influence grandissante, au sein de la galaxie néolibérale, des économistes de l’« école de Chicago » emmenée par Milton Friedman (1912-2006). Aucun de ses représentants n’était présent au colloque de 1938. C’est pourtant l’évolution de ce courant qui va influencer la défiance croissante à l’égard de la puissance publique. « La position de l’école de Chicago changea profondément en l’espace de quelques années, au tournant des décennies 1940-1950, écrit Bruno Amable. Là où le néolibéralisme des années 1930 appelait à un Etat fort capable de résister aux lobbys et aux groupes d’intérêt, le néolibéralisme de l’après-guerre préférera progressivement un Etat qui se met en retrait. »
L’Etat au service du marché, le capital primant sur le travail : le néolibéralisme a pris corps intellectuellement. Pas encore politiquement. Au contraire, les « trente glorieuses » sont aux antipodes, imprégnées par l’autre grande pensée économique du XXe siècle, celle de John Maynard Keynes (1883-1946) : c’est l’intervention de l’Etat, la cogestion avec les syndicats et l’augmentation des salaires qui sont à l’œuvre dans le pilotage de l’économie. Seulement, dans les années 1970, tout bascule. Les chocs pétroliers stoppent la croissance, et les préceptes néolibéraux commencent à se faire entendre. Dans La Société ingouvernable (La Fabrique, 2018), le philosophe Grégoire Chamayou avance que ce tournant des années 1970 est interprété, aux Etats-Unis, comme une « crise de gouvernabilité » liée au pouvoir jugé excessif des travailleurs et des syndicats, dont les revendications gripperaient le bon fonctionnement du marché.
Pour que le marché fonctionne de façon optimale, la démocratie doit être restreinte : ici se trouve la logique du « libéralisme autoritaire » diagnostiqué par ce chercheur au CNRS. « La politique néolibérale, en ce qu’elle pratique la dérégulation [et] en ce qu’elle précarise et insécurise les travailleurs, (…) implique un raffermissement des autoritarismes privés », écrit Grégoire Chamayou, éclairant une autre origine du néolibéralisme, qui s’enracine en Allemagne. Car cet ADN autoritaire du néolibéralisme remonterait au juriste Carl Schmitt (1888-1985), et plus précisément à un discours de novembre 1932 prononcé devant le patronat. Ce penseur rallié au nazisme y conceptualise la nécessité d’un pouvoir autoritaire pour mater les revendications sociales et permettre au marché de fonctionner. Un moment qui marque « l’année de naissance du néolibéralisme allemand », juge Grégoire Chamayou dans une préface à ce discours (Du libéralisme autoritaire, Zones, 2020).
De Thatcher à Schröder
Retour aux tumultueuses années 1970, et à l’événement considéré comme le moment inaugural de l’hégémonie néolibérale : le coup d’Etat d’Augusto Pinochet au Chili, en 1973, mettant fin au régime socialiste de Salvador Allende. Immédiatement, la politique économique de sa dictature est pilotée par les « Chicago Boys », ces économistes chiliens formés à l’école de Milton Friedman, lequel se rendra personnellement à Santiago en 1975 et entretiendra une correspondance avec Pinochet.
De ce moment, l’activiste canadienne Naomi Klein tirera la thèse de La Stratégie du choc (2007). Cet essai, aussi célèbre que discuté, soutient que les états de choc psychologique collectif (révolutions, catastrophes climatiques, guerres…) ont été exploités par les apôtres du libre marché pour imposer des thérapies de choc néolibérales, prenant notamment pour exemple le capitalisme sauvage qui s’est déployé dans les pays de l’ex-URSS dans les années 1990. Pour le philosophe Pierre Dardot et le sociologue Christian Laval, le putsch de Pinochet constitue aussi la « première contre-révolution néolibérale ».
En 2009, ce duo de penseurs influent à gauche publiait La Nouvelle Raison du monde. Essai sur la société néolibérale(La Découverte). Une somme qui a fait date, inspirée par l’analyse de Michel Foucault (1926-1984). Dans un cours donné au Collège de France en 1978-1979, le philosophe fut l’un des premiers à réfléchir au néolibéralisme. Mais cet enseignement est resté confidentiel jusqu’en 2004, année de sa publication sous le titre Naissance de la biopolitique (Seuil).
L’ouvrage suscite un choc intellectuel qui marquera une génération de penseurs. Comme Grégoire Chamayou, mais aussi la célèbre politiste de l’université de Californie à Berkeley Wendy Brown, qui interprète le néolibéralisme comme une nouvelle rationalité politique dans Défaire le dèmos (Amsterdam, 2018). « Notre première lecture était très foucaldienne, montrant comment l’Etat se transforme sous l’effet du néolibéralisme pour transformer à son tour la société, notamment en privatisant les services publics ou en les transformant sur le modèle de l’entreprise », raconte le sociologue Christian Laval.

Cette approche permet de saisir la politique menée par les deux grands noms symbolisant le néolibéralisme triomphant : le président américain Ronald Reagan (1911-2004) et la première ministre britannique Margaret Thatcher (1925-2013). Ces deux conservateurs participeront à faire de la décennie 1980 l’acmé de la poussée néolibérale. Le premier, au pouvoir de 1981 à 1989, réduit les dépenses publiques en amputant les aides sociales, baisse l’impôt des plus fortunés et augmente massivement le budget de la défense. Entre 1979 et 1990, la seconde mène une politique de privatisation généralisée, de réductions fiscales massives, de libéralisation des marchés financiers et d’attaques contre les droits des travailleurs, symbolisée par la grève historique des mineurs en 1984-1985.
Plus que ces deux noms, c’est un monde qui semble acquis aux principes du néolibéralisme, de la construction européenne – qui intègre les grands principes du libre-échange et de la concurrence – au Japon, où le premier ministre de droite Yasuhiro Nakasone (1918-2019) mène, de 1982 à 1987, une politique similaire marquée par la privatisation symbolique des chemins de fer. Une expression condense alors ce nouvel air du temps : le « consensus de Washington », ensemble de mesures néolibérales diffusées sur tous les continents par l’action du Fonds monétaire international, de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et de la Banque mondiale.
Des années 1990 au début des années 2000, l’agenda néolibéral devient même le programme consensuel de gauches acquises au marché : Bill Clinton aux Etats-Unis (1993-2001), Tony Blair au Royaume-Uni (1997-2007) et Gerhard Schröder en Allemagne (1998-2005). Cette histoire est aussi française, rappelle Bruno Amable : l’influence de ce courant s’est notamment fait « fortement sentir à gauche », de Jacques Delors à François Hollande, jusqu’à l’actuel chef de l’Etat, Emmanuel Macron, originellement proche du Parti socialiste – et qui incarne aux yeux de l’économiste une figure « typiquement néolibérale », héritier de la vision équilibrée de Walter Lippmann plutôt que de la vision extrême de Friedrich Hayek.
Plus que des politiques isolées, le néolibéralisme devient alors une matrice, une nouvelle « raison du monde » semblant confirmer les intuitions de Michel Foucault… jusqu’au milieu des années 2010. « Nous avons dû corriger notre analyse pour prendre acte de la radicalisation en cours », admet Christian Laval. En 2021, il publie avec Pierre Dardot, Haud Guégen et Pierre Sauvêtre Le Choix de la guerre civile. Une autre histoire du néolibéralisme (Lux), fruit des travaux du Groupe d’études sur le néolibéralisme et les alternatives, créé dans la foulée de l’élection de Jair Bolsonaro, à l’automne 2018 au Brésil. « Notre prise de conscience est venue de l’Amérique latine, où nous avons voyagé pour donner des conférences sur nos livres. On nous objectait alors que le néolibéralisme s’imposait dans cette région par une violence ouverte, qui admet le meurtre comme les coups d’Etat », relate Christian Laval.
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Selon cette lecture, le néolibéralisme ne se contenterait plus de coups de force légaux, comme l’adoption du traité de Lisbonne en 2007 contournant le « non » au référendum sur le traité constitutionnel de l’Union européenne (UE). Il y ajouterait une dimension « néofasciste » passant par une « fabrication de l’ennemi intérieur, que ce soient les migrants, les pauvres ou la gauche », considère Christian Laval. Une forme ouvertement autoritaire de néolibéralisme aurait ainsi émergé depuis une décennie. « Malgré l’hostilité envers certains aspects de la mondialisation, le trumpisme ne rompt guère avec la logique ni les principes néolibéraux : l’accumulation du capital est sans entraves, les vestiges de l’Etat-providence sont écartés, la classe ouvrière et les pauvres sont abandonnés, et les préoccupations climatiques sont balayées », converge Wendy Brown, de l’université de Californie à Berkeley.
Quand le néolibéralisme triomphant aurait-il donc décliné ? Pour les politistes Marlène Benquet et Théo Bourgeron, le Brexit constitue un tournant : il porte la marque de la prise de pouvoir de nouveaux acteurs financiers partisans d’une dérégulation absolue (fonds d’investissement, hedge funds…) et voulant « faire la peau » à l’UE, soutiennent-ils dans La Finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme (Raisons d’agir, 2021).
Une nouvelle ère
Quinn Slobodian, lui aussi, interprète l’année 2016 comme une « rupture avec certains des piliers du consensus néolibéral ». Cependant, argumente le professeur à l’université de Boston et auteur des Globalistes. Une histoire intellectuelle du néolibéralisme (Seuil, 2022), « bon nombre des autres politiques que l’on associe au néolibéralisme sont restées inchangées, voire ont été renforcées », comme l’austérité budgétaire ou le démantèlement des services publics.
Pour d’autres, la rupture aurait commencé bien avant Donald Trump et le Brexit. « Les promesses de prospérité des réformistes incarnant une “troisième voie”, comme [Tony] Blair et [Gerhard] Schröder, se sont très vite heurtées aux réalités des réformes néolibérales, qui aggravent les inégalités et la pauvreté », note Bruno Amable, professeur à l’université de Genève.
La crise de 2008, permise par la dérégulation financière des années Reagan-Thatcher, brise le rêve de mondialisation heureuse, conduisant même le président français d’alors, Nicolas Sarkozy, à blâmer les « dérives de la finance globale ». Pour David Cayla, c’est aussi la réponse à cette crise, marquée par un retour massif de l’Etat et des politiques monétaires dites « non conventionnelles », qui a « acté la rupture avec les principes néolibéraux ».
« Le mondialisme néolibéral est mort, tandis que le néolibéralisme national se porte bien », analyse Melinda Cooper, qui évoque la question dans Counterrevolution (2024, non traduit). Pour cette professeure à l’Université nationale australienne, il y aurait une scission au niveau des relations internationales, où l’égoïsme prime, avec une échelle nationale, où le logiciel néolibéral continue de régner en maître. L’adhésion de la Chine à l’OMC, en 2001, aurait bouleversé la donne géopolitique : « Dès que les Etats-Unis ont perdu leur position hégémonique au sein de ce système prétendument multipolaire, ils ont tourné le dos à l’ensemble du dispositif, se livrant à diverses formes de sabotage plus ou moins flagrant. »
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« Le néolibéralisme n’est plus tenable avec deux rivaux systémiques », juge également Arnaud Orain, pour qui l’ère ouverte par Donald Trump remet en cause les « totems » du néolibéralisme : hausse des droits de douane, indépendance des banques centrales contestée, subventions massives à la relocalisation, monopoles dans le numérique ou la logistique… Faut-il encore parler de néolibéralisme ? La séquence ouverte en 2016 constitue « une forme de capitalisme tout aussi cruelle que le néolibéralisme, mais qui ne mérite peut-être plus cette étiquette », s’interroge Quinn Slobodian.
Si les chercheurs que nous avons interrogés partagent tous le constat d’une radicalisation de ce courant, plus rares sont ceux qui considèrent qu’il s’agit véritablement d’une nouvelle ère. Marlène Benquet et Théo Bourgeron affirment, dans La Finance autoritaire, que cette séquence marque « l’avènement d’un nouveau régime politique d’accumulation libertarien-autoritaire en lieu et place du régime néolibéral déclinant ». Arnaud Orain, lui, parle d’un « capitalisme de la finitude » actant la fin d’un néolibéralisme reposant sur l’illusion de l’abondance.
Les ressources se raréfient, et triomphent les égoïsmes nationaux. « L’enlèvement de Nicolas Maduro, en janvier, répond à une logique inverse à la guerre d’Irak : l’invasion de 2003 était une guerre d’ouverture des marchés et de recherche d’abondance par des prix mondiaux bas, quand la capture du président vénézuélien est, au contraire, une opération de fermeture et d’accaparement des ressources, pour empêcher les hydrocarbures d’aller sur un marché international incontrôlable », tranche Arnaud Orain. La tronçonneuse résume une époque. Il se peut qu’il en soit de même pour l’hélicoptère noir extradant le président du Venezuela vers une prison américaine.Youness Bousenna