« La méritocratie n’est qu’une vaste blague » : la colère des jeunes diplômés face au déclassement
Par Margherita Nasi et Marine Miller
Publié le 31 octobre 2026 à 14h27, modifié le 02 novembre 2026 à 09h49 https://www.lemonde.fr/campus/article/2026/10/31/la-meritocratie-n-est-qu-une-vaste-blague-la-colere-des-jeunes-diplomes-face-au-declassement_6803604_4401467.html
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EnquêteAlors que les lycéens se mobilisent depuis mi-septembre pour dénoncer des conditions d’études dégradées, beaucoup de jeunes diplômés disent se sentir déclassés dans le monde du travail. Leur ressentiment prend de l’ampleur à l’approche de l’élection présidentielle de 2027.
A quoi bon tout bien faire, si c’est pour être accusée d’être « trop compétente » ? Car c’est bien avec cette sentence qu’Anna Le Calvez, 26 ans, est remerciée de son premier poste, un CDI de six mois dans un cabinet de chasseurs de têtes. En réalité, la rupture du contrat s’explique par un licenciement économique. Il n’empêche, le reproche d’un excès de qualification asséné par son employeur lui est resté « en travers de la gorge », explique la jeune Bretonne.
Elle repense aux conseils prodigués par ses parents, père chaudronnier, mère aide-soignante : « C’est parce qu’on a un diplôme qu’on a de la valeur. » Elle évoque les efforts fournis tout au long de sa scolarité, les bulletins évoquant une élève « studieuse et sérieuse », la classe prépa, l’intégration du programme grande école de Kedge Business School (une école de commerce située dans le top 10), les sorties sacrifiées pour les études, les étés à travailler pour rembourser son prêt étudiant de 26 000 euros… Aujourd’hui, la vingtenaire se sent « leurrée ».
Après des mois d’errance à chercher un autre emploi à Paris à la suite de son licenciement, elle a décidé de rejoindre sa région natale en 2025 et accepté un poste de secrétaire médicale à Rennes. Elle gagne 1 800 euros par mois, contre 3 000 net dans le cabinet de chasseurs de têtes. « Ce n’est pas toujours stimulant intellectuellement, je numérise des papiers, mais j’aime bien les médecins et le contact avec les patients », explique Anna Le Calvez. Sauf que, là aussi, on lui fait comprendre qu’elle est « trop qualifiée » : « Je me retrouve à former tout le monde sur Excel, on me rajoute des tâches parce que je travaille plus vite que les autres. La méritocratie n’est qu’une vaste blague dont je n’ai pas du tout apprécié la chute », conclut-elle, amère.
« Surdiplômés précarisés »
Si toutes les enquêtes sur l’emploi des jeunes continuent de montrer que les diplômés avec un bac + 5 s’insèrent mieux sur le marché du travail que les moins qualifiés, la dynamique est en train de changer depuis 2024. L’Association pour l’emploi des cadres constate une chute du recrutement des cadres débutants (− 16 % en 2025) et un allongement de la période de recherche d’emploi (six mois ou plus, soit + 20 points par rapport à la promotion de 2022).
Lire la chronique (2025) | Sur le marché du travail, les bac + 5 ne peuvent plus jouer les difficiles
Fait nouveau et encore peu documenté dans les études : même ceux passés par les formations élitistes que sont les grandes écoles semblent rencontrer des difficultés d’insertion. « La situation est particulièrement délicate pour les jeunes sortant d’écoles de management, aspirant à des postes d’encadrement et lourdement endettés par des prêts bancaires, ils deviennent des surdiplômés précarisés », analyse l’économiste Pierre-Yves Gomez.
Il voit dans le scénario actuel la fin du « système spéculatif » des grandes écoles, fondé sur des droits d’inscription élevés et des prêts massifs débouchant sur des emplois bien rémunérés : « C’est désormais la course de la Reine rouge dans De l’autre côté du miroir, de Lewis Carroll [1832-1898]. Il faut courir deux fois plus vite pour rester sur place. Aujourd’hui, le marché du travail se contracte, et le salaire ne dépend plus des niveaux de diplôme. »

Les diplômés français sont-ils devenus trop nombreux ? Ou est-ce le marché du travail qui a évolué sous l’effet de la conjoncture économique et de l’arrivée massive de l’intelligence artificielle (IA) ? La thèse de la « surproduction des élites » est au cœur du livre Le Chaos qui vient. Elites, contre-élites, et la voie de la désintégration politique (Cherche Midi), publié en 2024 par l’anthropologue russo-américain Peter Turchin. Il écrit qu’en formant trop de jeunes prétendant à des postes de prestige sans pouvoir y accéder, une génération de diplômés précaires et donc frustrés est en train de se transformer en « contre-élite », remettant en cause la légitimité des institutions.
Débat sur l’accès aux études
Cette idée d’une surproduction de diplômés trouve un écho particulier en France, où elle est relayée notamment par la presse d’opinion positionnée à droite. L’ouvrage de Peter Turchin a été traduit par Peggy Sastre, journaliste au Point, et installe le débat autour de l’accès aux études. A quelques mois de l’élection présidentielle de 2027, les candidats du centre, de la droite et de l’extrême droite plaident pour une réduction du nombre de diplômés du supérieur. Le secrétaire général de Renaissance, Gabriel Attal, propose par exemple de « démassifier l’enseignement supérieur ». Quand des candidats de droite et d’extrême droite, comme Bruno Retailleau (Les Républicains) et Marine Le Pen (Rassemblement national), encensent les bacs professionnels et les CAP avec « un emploi à la clé, plutôt qu’un master avec Pôle emploi à la fin ».
Pour ceux qui ont joué le jeu de l’émancipation avec les études supérieures, la pilule est dure à avaler. « Je ressens beaucoup de frustration », confie Paul (les personnes citées par leur prénom ont souhaité rester anonymes), 24 ans. Le jeune homme, bilingue, passé par un lycée international britannique, a pourtant longtemps cru dans la méritocratie des études. Il a emprunté 50 000 euros pour effectuer un bachelor en Angleterre, puis 20 000 euros de plus pour un Master of Science à l’ESCP, où, assure-t-il, on lui avait vendu « un diplôme rapidement rentabilisé ».
Lire l’analyse (2025) | La surproduction d’élites intensifie la compétition et les rivalités explosives
A la fin de son parcours, en 2025, après plusieurs mois de recherche infructueuse, il accepte une offre d’emploi dans le marketing en Lituanie, payé 2 300 euros brut mensuels. « Je touche 1 450 euros net. Les remboursements de mes prêts – 850 euros mensuels pour l’instant, et je n’ai même pas commencé à rembourser mon deuxième – restent extrêmement importants par rapport à mes revenus. J’ai la chance de pouvoir compter sur mes parents, mais c’est temporaire », explique Paul, qui peine à identifier les causes de son infortune.
Il cite tour à tour les enseignants qui lui ont fait « miroiter des postes à responsabilités », les ouvertures en cascade d’écoles de commerce qui « traient leurs étudiants comme des vaches à lait », l’IA qui « a bouleversé le monde du travail ». Il en tire en revanche une conclusion : « J’aurais mieux fait de m’arrêter après la licence. Rappelez-moi dans trois ans, si ça se trouve je me serai reconverti dans la charpente. »
« Qualités de cursus variables »
S’il admet que le marché du travail se contracte, notamment en comparaison avec les années ayant immédiatement suivi la pandémie de Covid-19, marquées par une croissance forte et une insertion facile, le directeur général de l’ESCP, Thomas Jeanjean, tient à rappeler que « l’insertion reste bonne ». La dernière enquête sur l’insertion des diplômés des grandes écoles de la Conférence des grandes écoles souligne que « l’insertion des diplômés des grandes écoles marque le pas en 2026, sans rompre avec le niveau élevé qui caractérise ces formations ». Néanmoins, « l’augmentation considérable du nombre de bac + 5 » est un sujet d’interrogation, convient le dirigeant.
« Le bac + 5 est devenu le standard des familles. Le sentiment de déclassement s’explique aussi par la pression familiale autour du travail : on investit massivement dans l’éducation, et de plus en plus tôt, pour que nos enfants réussissent »,analyse Sébastien Tran, directeur général d’Audencia Business School. En parallèle, poursuit l’enseignant-chercheur, les frais de scolarité dans les écoles ne cessent d’augmenter, « ce qui génère des attentes plus fortes en termes de types de postes et de rémunérations ». Or, avertit Sébastien Tran, toutes les écoles ne se valent pas : « On a assisté ces dernières années à une prolifération d’établissements avec des qualités de cursus variables. »
D’autant plus qu’un certain nombre de secteurs, dont le conseil, qui recrute traditionnellement de nombreux jeunes diplômés, connaissent un ralentissement important des recrutements avec l’arrivée de l’IA. Sébastien Tran regrette que le sujet reste dans l’angle mort du débat politique : « Dans son ouvrage, Turchin montre que le ressentiment créé par la “surproduction des élites” a en partie permis l’élection [du président américain] Donald Trump. Qu’en sera-t-il en France ? » Parmi les jeunes entendus par Le Monde dans le cadre de cette enquête, certains affirment vouloir traduire leur déception dans les urnes.
Nathan, 25 ans, ne mâche pas ses mots : « Je suis furieux. On se retrouve à faire sept ans d’études, on est bons, on est motivés, on a joué le jeu et derrière, on vous dit que ça ne sert à rien. On vous prend en stage et puis au revoir », s’emporte celui qui se présente comme « un bon élève ». Il affiche un parcours sans fautes : bac mention très bien, une grande appétence pour l’apprentissage et un choix d’orientation réfléchi : « J’ai toujours aimé la création, mais je ne voulais pas faire juste des études d’art, par crainte d’une mauvaise insertion professionnelle. » Il intègre en 2021 l’Ecole Emile-Cohl, qui forme des techniciens du dessin notamment dans l’industrie du jeu vidéo et du divertissement : « Je voulais avoir des notions avancées en image, composition, mise en scène, utilisation de logiciels, un savoir-faire. C’est la meilleure école en France pour ça, juste après les Beaux-Arts et les Gobelins. Y entrer est difficile, y rester aussi. »
« Engloutie par l’IA »
Pour rembourser ses frais de scolarité – 10 000 euros l’année –, il ne ménage pas ses efforts : « J’enchaîne les jobs d’été, j’emprunte à ma famille, je paie mon propre matériel. Pendant trois ans, je donne tout : temps, argent, énergie. » Alors qu’il termine sa licence, en 2024, le paysage commence à s’assombrir : après avoir explosé en période de crise sanitaire, l’industrie du divertissement se tend. Et l’IA déferle au même moment.
Nathan observe ses camarades fraîchement diplômés, qui enchaînent les stages non rémunérés. Il décide de ne pas poursuivre en master : « A quoi bon dépenser 20 000 euros supplémentaires, si c’est pour ne pas trouver de travail ? » Aujourd’hui inscrit à France Travail, le jeune homme est en quête d’une entreprise en alternance pour financer une formation en web design. « J’ai trois mois pour trouver une entreprise, mais je n’y crois pas. Toutes les boîtes contactées me disent que les embauches sont gelées, et la spécialité à laquelle je me forme est engloutie par l’IA. Je suis horrifié par ce qui se passe. »
Pendant l’été, Nathan a fait les vendanges, où il a constaté de forts a priori vis-à-vis de sa génération. « J’étais avec des quinquas qui n’arrêtaient pas de dire qu’on ne veut pas bosser, qu’on n’a aucune valeur de l’effort », détaille le jeune homme. Aujourd’hui, poursuit-il, la jeunesse subit « la flexibilisation du marché du travail, l’automatisation des compétences, l’invalidation des diplômes… J’adore bosser, je veux bosser, mais jusqu’ici j’ai été exploité et ensuite remercié ».
« Les diplômés retombent mieux sur leurs pattes »
Ce ressentiment, Nathan compte le politiser : « Ça va voter Mélenchon aux prochaines élections. Une forme de radicalisation s’instaure au sein de ma génération, qui est devenue sacrifiable. Je ne suis pas la personne la plus extrême politiquement, mais vivre dans une société dans laquelle on se rend compte que la majorité politique âgée est déconnectée de ce qu’on vit et notre génération considérée comme pas importante, c’est dur. »
Jean Pralong, professeur de gestion des ressources humaines à l’Ecole de management de Normandie, alerte néanmoins sur les discours « antidiplômes ». « Avec un bac + 5, on commence parfois laborieusement, mais on finit par obtenir un poste de cadre. Les diplômés à bac + 5 retombent mieux sur leurs pattes que ceux qui ont un bac + 2 ou un bac pro. La massification très forte de l’enseignement supérieur a été portée par une idée : face au chômage de masse, le diplôme est un rempart. Cela reste vrai, y compris pour les diplômes décriés comme la sociologie. »
« La méritocratie ne corrige pas les inégalités, elle les requalifie moralement »
Dire l’inverse est, selon l’enseignant-chercheur, une façon de défendre ses intérêts contre ceux des autres. « Il y a une petite musique française qui prétend qu’il vaut mieux être carreleur que sociologue, que former trop de gens intelligents est du gâchis, et que ces gens intelligents désillusionnés finissent par mal voter. Comme si, quand on élève le niveau d’éducation des gens, ils adoptaient des comportements irrationnels ! Pour certains milieux, l’éducation est perçue comme une Ferrari qu’on ne devrait pas confier à n’importe qui, notamment aux enfants de milieux populaires », rappelle malicieusement le chercheur. Tandis qu’un discours visant à brider l’accès aux études longues se banalise, la colère des diplômés précaires, elle, se diffuse et prépare la contestation de demain.
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