Partout en Europe, la jeunesse rejette les impasses du capitalisme contemporain
Le mouvement de la génération Z a gagné ce week-end l’espace germanophone et reste fort en Europe méridionale. La dynamique propre de ces révoltes met directement au défi un monde en crise qui n’offre aucune perspective à la jeunesse.
Samedi 31 octobre 2026, la Zeil, rue commerçante historique de Francfort-sur-le-Main, devenue une sorte de centre commercial moderne géant, a été le théâtre de violents affrontements entre des jeunes qui venaient de manifester et la police. Dans le mouvement, quelques magasins ont été pillés.
Ce jour-là, dans toute l’Allemagne, mais aussi dans les riches villes de Suisse alémanique comme Zurich et Bâle, la jeunesse est sortie dans les rues pour se joindre à un mouvement qui désormais emporte une grande partie de l’Europe.
La veille, des affrontements avaient eu lieu, à nouveau, dans plusieurs villes d’Italie dans un mouvement de convergence avec les travailleurs et les travailleuses.

Depuis plus d’un mois, le mouvement de protestation de la jeunesse a touché, outre la France, la Belgique, l’Italie, l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse, l’Espagne, le Portugal, la Grèce et l’Albanie. Désormais, un spectre survole les gouvernements du Vieux Continent, celui d’une génération Z qui ne se laisse plus dompter.
Une dynamique d’expansion et de transmission
Ce qui frappe d’emblée, c’est que les mouvements se répondent et se répandent. Chaque jeunesse a ses propres préoccupations, ses propres conditions d’émergence et sa propre logique, mais les images de la mobilisation en France ont amené les jeunes Italiens et Italiennes à s’organiser.
De leur côté, les mouvements dans la péninsule Ibérique, engagés autour de la question du logement après l’expulsion scandaleuse d’une octogénaire à Madrid, Maricarmen Abascal, ont été alimentés par l’exemple français.
De même, la rébellion de la jeunesse francophone belge, qui avait débuté voici plusieurs mois en protestation contre la politique éducative de la droite, a connu un regain avec le mouvement social français, dans des villes comme Bruxelles et Liège.
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Il ne faut pas oublier que ce mouvement lui-même s’inscrit dans un cadre plus vaste. Depuis au moins 2019, les jeunesses de plusieurs pays du « Sud global » se sont soulevées. Des pays aussi différents que l’Indonésie, le Nigeria, le Chili, le Bangladesh, la Serbie ou le Népal, pour n’en citer que quelques-uns, ont connu des épisodes de soulèvements spectaculaires. Dans ce dernier pays, le Parlement a même été pris d’assaut à l’automne 2025.
La circulation des révoltes se traduit par l’utilisation du terme « Gen Z » comme marque d’unité, alors même que cette génération était souvent vue avec le plus grand mépris par les plus âgés.
À Berlin et Francfort, un des collectifs dans la rue s’est baptisé « Gen Z regelt » (qu’on pourrait traduire par « la Gen Z prend les choses en main »), et l’idée a été reprise en Suisse et en Autriche. De même, les slogans du mouvement français ont été repris ailleurs. On a ainsi crié « Bismillah, c’est les ténèbres ! » en Italie ou en Grèce.
Il y a là quelque chose qui n’est pas sans rappeler la dynamique révolutionnaire de 1848 et, dans une moindre mesure, celle de 1830. Il n’y avait alors pas de coordination ou d’exportation des révoltes, simplement l’idée que l’existence même de ces dernières ouvrait une possibilité locale. Soudain, le monde verrouillé dans lequel la jeunesse était enfermée sans espoir de changement devient modifiable, pour peu que l’on agisse.
C’est par ce type de transmission que la révolution belge de 1830, celle de la Pologne en 1831 ou le mouvement étudiant allemand de 1832 ont émergé à la suite de la révolution parisienne. C’est cette ouverture des possibles qui a poussé les jeunes Allemands et Allemandes ou les jeunes Suisses à entrer dans la danse. L’ampleur de la révolte n’est peut-être pas encore comparable, mais la dynamique, elle, l’est assurément.
Des revendications à la contestation
La deuxième grande tendance de ce mouvement européen, c’est le glissement d’une logique de revendications concrètes vers un rejet plus global de l’avenir que leurs aînés leur ont légué. C’est d’ailleurs précisément en raison de cet élargissement que l’expansion est possible : chacun et chacune peut s’y reconnaître et le rattacher à sa propre vie.
Les protestations des jeunesses s’organisent d’abord autour de constats simples issus d’expériences quotidiennes : la difficulté de se loger, la pression des prix sur leur niveau de vie et celui de leurs parents, la situation dégradée de leurs conditions d’éducation, les perspectives d’emploi bouchées, les discriminations, l’angoisse climatique.
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Puis, dans le cours du mouvement, les jeunes de toute l’Europe ont progressivement construit la conviction que ces revendications n’étaient que les facettes d’un même problème, celui d’un système global qui ne présente que des impasses et qui n’offre aucune autre perspective que « la résilience », ce mot à la mode qui traduit un abandon, une limitation à un moindre mal qui, en réalité, est inacceptable lorsqu’il est vécu.
Partout où des solutions s’esquissent, on oppose aux jeunes des impossibilités internes au système qui, en réalité, se résume à un besoin de sauvegarder l’accumulation du capital qui est au cœur de notre organisation sociale. La sagesse dans laquelle on voudrait ramener le mouvement revient donc à accepter et valider ce point de départ qui est, précisément, ce qui bouche l’avenir de ces jeunes. Rien d’étonnant alors à ce qu’ils et elles cherchent plus loin d’autres solutions, plus inacceptables pour le pouvoir.
Ce processus est d’abord le produit de la socialisation induite par la révolte. Dans les manifestations, les assemblées générales ou les blocages, la parole circule et permet de prendre acte de l’impossibilité de résoudre un problème individuellement. Chacun comprend que la dégradation de la vie quotidienne et de l’avenir est un problème global, fruit d’une organisation sociale particulière.
Le manifeste des jeunes Italiens et Italiennes du 17 octobre revendique la primauté de cette socialisation : « Nous ne cherchons pas l’unanimité, nous cherchons le mûrissement collectif. » Pour cela, il faut que « la rue soit une école de politique où les jeunes sortent plus conscients qu’ils ne sont entrés ». C’est pourquoi une des caractéristiques essentielles de ce mouvement paneuropéen est l’autonomie vis-à-vis des chapelles politiques et syndicales.
Encadré par ces institutions, un mouvement social cherche un débouché précis : telle ou telle revendication, une échéance électorale. Mais les jeunes Européens et Européennes de 2026 se passent de ces médiations. Ils et elles tirent eux et elles-mêmes les conclusions de leurs propres actions. Avec, comme le soutiennent les Italiens et les Italiennes, un seul objectif : « Construire notre propre avenir. »
L’impasse du compromis
En parallèle, les autorités n’offrent rien d’autre qu’une réponse paniquée, tant par la violence de la répression policière que par la diabolisation des jeunes qui participent aux mobilisations. Le cas français n’est pas, de ce point de vue, isolé.
Le gouvernement italien a prétendu voir, derrière les affrontements de Milan du 17 octobre, la main des services secrets russes ou d’une jeunesse d’origine immigrée mal intégrée. Ce dernier refrain a été repris par la droite allemande après le 31 octobre.
De telles réactions envoient à la jeunesse un message clair : celui de l’illégitimité de leurs revendications, auxquelles on répond par le complotisme et la violence. La jeunesse devient alors l’équivalent de ce qu’étaient jadis les « classes laborieuses », une « classe dangereuse », suspecte par nature. C’est d’ailleurs le sens de l’interdiction de facto de manifester pour les groupes non syndicaux imposée par Emmanuel Macron.
Si le monde dont la jeunesse hérite est une impasse dans laquelle les perspectives sociales, économiques et écologiques sont déplorables, alors la seule issue est de contester ce monde lui-même.
En fait, tout est absolument lié. Les revendications de la jeunesse sont, en réalité, inacceptables pour le pouvoir, parce qu’elles remettent en cause le modèle de société sur lequel il repose. Mettre fin à l’austérité, à la précarité des emplois et à leur destruction, au renchérissement des logements, c’est affaiblir l’accumulation du capital à un moment où c’est inacceptable.
Dès lors, pour dissimuler le caractère inacceptable de ces revendications concrètes, le pouvoir a recours à la violence et à la caricature. Les classes dirigeantes peuvent alors, comme l’illustre un éditorial du quotidien conservateur suisse Le Temps, s’en prendre aux institutions et à la démocratie. Alors même que ces institutions sont les vecteurs de l’impasse dans laquelle se trouve la jeunesse.
Cette dernière est alors confrontée à un mouvement profond de notre époque : celui par lequel le processus de fascisation devient le mode de défense principal d’une société en crise qui n’a d’autres façons de survivre qu’en niant sa propre réalité. Mais un tel déni est inacceptable quand on a encore sa vie à construire et à vivre.
La seule réponse à ce processus devient alors d’engager une négation profonde des cadres de l’époque, par la pratique de la lutte. Et ainsi d’élargir la contestation à l’ensemble du corps social. Les jeunes, alors, cessent de combattre les « effets des causes »pour « passer aux causes des effets », comme le disait Karl Marx.
Le chemin parcouru est considérable
Dès lors, l’absence de revendications devient une force. Alors que le monde politique et médiatique se gausse d’une jeunesse « qui ne sait même pas ce qu’elle veut », les jeunes ont compris que les revendications partielles étaient un piège. Si le monde dont ils et elles héritent est une impasse dans laquelle les perspectives sociales, économiques et écologiques sont déplorables, alors la seule issue est de contester ce monde lui-même.
En cela, le mouvement actuel est beaucoup plus réaliste que le pouvoir et ses soutiens. Il ne se paie plus de mots. Il ne croit plus à ces chimères comme la croissance verte, la démocratie sociale ou la méritocratie, qui ont d’abord garanti l’immobilisme et ont renforcé la crise existante au profit des possesseurs du capital.
Face à un système qui produit une forme nouvelle de fascisme, ces jeunes décident de ne plus demander la permission : ils et elles ont compris qu’eux et elles seules, parce qu’ils et elles n’ont rien à gagner du maintien du monde existant, doivent agir. C’est le sens même du slogan allemand « Gen Z regelt ». En parallèle, le manifeste du 17 octobre italien proclame : « Nous avons décidé de cesser d’attendre. » Ils et elles savent aussi que cette action est leur raison d’être.
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C’est aussi pour cette raison que le mouvement est capable de se répandre dans des situations très différentes, dans des pays riches comme dans des pays plus pauvres, dans des démocraties libérales comme dans des régimes illibéraux, dans des pays en croissance comme dans des pays en stagnation.
Car c’est partout la même destruction qui est à l’œuvre : celle des solidarités, des services publics, de l’écologie et, finalement, de l’avenir. Dès lors, partout, cette contestation réaliste de la totalité devient opérante.
Un torrent a été déclenché par le mouvement français. Il est encore trop tôt pour savoir quel sera son avenir. L’enjeu désormais, qui est celui de jeudi 5 novembre en France, sera de savoir si la jeunesse peut désormais emmener dans son sillage le reste de la société. Mais, déjà, le chemin parcouru est considérable.
Les dynamiques du mouvement et sa nature ont de quoi, effectivement, effrayer celles et ceux qui ont le pouvoir et celles et ceux qui le veulent. Déjà, en Italie, la journée du 30 octobre a donné le ton en réalisant une convergence entre les jeunes et une partie des travailleurs et des travailleuses dans ce même élan de rejet des revendications.
Une lutte générationnelle est devenue un combat contre la domination du capital. Elle est devenue une lutte de classes. C’est aux sociétés européennes de se saisir de cet instant pour, comme le disait un des slogans du 17 octobre, « mettre fin à l’époque contemporaine ».
Pollution, climat, jeunesse : « Leur mépris déborde »
Jeudi, blocages lycéens et manifestations contre la vie chère sont appelés à se muer en grève générale. La militante écologiste Camille Étienne livre à « Mediapart » son regard sur une mobilisation sociale dont les revendications rejoignent son combat contre l’inaction climatique et pour l’interdiction des PFAS.
Camille Étienne publie Facteur X. Comment l’industrie chimique nous cache la vérité (Les Arènes), le résultat d’une enquête de deux années sur les traces des substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS), ces polluants éternels présents dans nos sols, notre eau et nos corps.
La militante écologiste revient sur le lobbying des grands groupes industriels qui ont tout fait pour tenter, en vain, d’empêcher l’adoption d’une loi contre les PFAS en 2024 en France. Son combat résonne avec celui d’une génération qui se mobilise massivement depuis le début du mouvement lycéen, parce qu’elle refuse de rester passive face à la catastrophe climatique qui s’annonce.
Une émission présentée par Samia Dechir, préparée avec Raphaël Gribe Marquis.