Chacun à leur place luttent contre les déserts médicaux

Déserts médicaux : résistance et désobéissance

Jeudi 29 octobre 2026 https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-pieds-sur-terre/deserts-medicaux-resistance-et-desobeissance-9493954

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Les Pieds sur terre

Pour faire face à la pénurie de médicaments, le Dr Antoine Prioux, pharmacien, a vendu des médicaments à l’unité dans son officine de Corrèze. Après avoir pris sa retraite, le Dr Patrick Laine a continué de suivre gracieusement des patients de sa commune de Haute-Saône. Les deux ont été condamnés.

“On m’appelle le pharmarxien, parce que j’ai pas mal d’idées de gauche.”
Antoine Prioux
Antoine Prioux ©Radio France – Maxime Pionneau

Antoine Prioux, 41 ans, est pharmacien d’officine sur le plateau de Millevaches, dans le Limousin. Né sur le plateau, c’est en y grandissant qu’il s’est politisé. Mais lorsqu’il entre à la faculté de pharmacie, la déception est grande : les études sont peu propices à l’esprit critique et à la politique. Avec sa crête verte de chanteur de punk, Antoine détonne. Il déchante également en découvrant que l’activité de pharmacien est ancrée dans une économie de marché : “Plus les gens sont malades, plus je vais gagner ma vie.” Désillusionné, Antoine ne se sent pas en phase avec ce système, qui va à l’encontre de son éthique professionnelle, et redouble de nombreuses fois.

Il retrouve foi en son métier grâce à un projet lancé en 2011 sur le plateau de Millevaches, notamment par ses parents : le Pôle Santé 1000 soins, dont il devient coordinateur. Cette coopérative de professionnels de santé libéraux a pour but de limiter et d’anticiper la désertification médicale en milieu rural. Grâce à cette coopérative, le plateau n’est aujourd’hui pas un désert médical.

Il achève finalement ses études en 2013, en soutenant une thèse sur la transformation du modèle économique des pharmacies. Il s’installe en 2016 à Bugeat en rachetant une officine sur le point de fermer. Il rappelle qu’aujourd’hui les pharmacies de campagne ne sont plus rentables, si bien qu’entre 200 et 300 ferment tous les ans. Or, le plateau est une zone de moyenne montagne où les villages sont très éloignés les uns des autres. Si les officines ferment, l’accès aux soins devient donc immédiatement très complexe.

“Je ne vais pas détruire un médicament dont les gens ont besoin, alors que ce médicament est en pénurie.”

En 2019, un médicament important, le prednisolone, tombe en pénurie. Il est vendu par boîtes de vingt, mais pour certaines affections, seuls neuf comprimés sont prescrits, si bien que les onze autres sont destinés à être jetés. Pour remédier à cette absurdité, Antoine et sa compagne, Eliza Castagné, décident de faire de la dispensation à l’unité, c’est-à-dire de donner pile le nombre de comprimés prescrits, en gardant ceux qui ne seront pas pris. Cette pratique, autorisée pour certains médicaments, n’est pas encadrée sur le plan réglementaire pour celui-là et n’est donc pas légale.

À la suite d’un article de Mediapart sur Antoine et Eliza, le Conseil régional de l’Ordre des pharmaciens de la Nouvelle-Aquitaine porte plainte contre le couple de pharmaciens. Ils sont jugés et condamnés à six mois d’interdiction d’exercer, dont quatre de sursis. “Il y a des pharmaciens qui ont quasiment tué des gens pour s’être trompés de médicament lors d’une dispensation et qui ont pris comme nous. C’est-à-dire que sur le plan de la jurisprudence, on a quasiment tué quelqu’un.”

La situation est d’autant plus lunaire qu’au même moment, on commence à légiférer sur la dispensation à l’unité en cas de pénurie. Antoine et Eliza n’ont pas les moyens de se faire remplacer : la pharmacie est donc fermée pendant deux mois. “Vu la population qu’on prend en charge, c’est irresponsable.” Après que la sanction a été confirmée en appel, le couple a lancé une cagnotte pour porter l’affaire au Conseil d’État.

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Patrick Laine
Patrick Laine ©Radio France – Maxime Pionneau

Patrick Laine, retraité de 76 ans, est devenu médecin de campagne notamment car il appréciait la grande proximité avec les patients. Patrick se sentait bien avec les agriculteurs, les ouvriers, les artisans, les “vraies personnes”. Il a donc quitté son Annecy natale pour s’installer à Saulnot, en Haute-Saône, petite commune de 750 habitants assez isolée. Il y a repris le cabinet et la patientèle d’un autre médecin en 1981 et n’en a pas bougé depuis.

La population de Saulnot étant assez âgée, Patrick effectue deux matins par semaine des visites à domicile, entre 7 h et 12 h 30. Il parcourt alors plus de 100 km chaque semaine. Mais Patrick trouve un grand charme dans ces visites à domicile, qui lui donnent l’occasion de connaître intimement ses patients. “Les gens sont différents de quand ils sont au cabinet, où ils sont des fois un peu empruntés. Quand ils sont chez eux, ils ne se sont pas changés pour voir le médecin.” Ses patients deviennent vite ses amis. “C’est impressionnant de voir la reconnaissance de ces patients qui m’adoraient.”

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“Le combat de ma vie, c’était de trouver un successeur.”

En 2016, à 66 ans, Patrick veut prendre sa retraite et poste une annonce sur Le Bon Coin : il donne son matériel médical et vend son cabinet et sa patientèle pour un euro symbolique. “Nous avons fait ce cadeau à la commune en étant persuadés que, vu que le médecin qui venait ne paierait pas de loyer pendant un an, il en arriverait deux et il faudrait que je les sélectionne. Ça a fait la une des journaux. Mais j’ai pas eu un contact.” Patrick ne trouve aucun successeur.

Par ailleurs, il a du mal avec l’arrêt de son activité : “Partir à la retraite, c’est très difficile, surtout quand on a vécu son métier comme un sacerdoce.” Il a peur de perdre ses liens sociaux, entretenus depuis des années, et de ne plus servir à rien. Seulement, lorsque l’autre médecin traitante de Solnaut est en congé, les habitants de continuent de l’appeler, car celle-ci n’a pas de remplaçant. De fil en aiguille, cela se sait, si bien qu’il est de plus en plus sollicité, reprend son activité et prescrit des ordonnances à plus de 200 personnes. Patrick finit par faire des visites spontanées chez les gens, deux fois par semaine. Pour ces consultations, Patrick n’est jamais payé. “Ce n’était pas du tout dans l’esprit de concurrence ou de prendre du travail. Je faisais le travail que les médecins ne faisaient pas.”

Six ans après, suite à une plainte du Conseil de l’ordre des médecins de Haute-Saône, il est convoqué en chambre disciplinaire du tribunal d’instance de Dijon. La sentence balaie l’accusation d’exercice illégal de la médecine, mais il écope d’un blâme pour manque de confraternité avec sa consoeur de Saulnot. Aujourd’hui, Patrick est fier d’avoir suivi le serment d’Hippocrate, mais aussi soulagé de ne plus avoir de responsabilité médicale, tout en ayant la conscience en paix. Son cabinet va peut-être être repris par deux médecins congolaises de la faculté de La Havane à Cuba voulant exercer en France.

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  • Reportage : Maxime Pionneau
  • Réalisation : Eric Lancien

Merci à Antoine Prioux, Patrick Laine et l’Association de Citoyens Contre les Déserts Médicaux.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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