Attentat de Trappes : « Au nom du “pluralisme”, les acteurs politiques et médiatiques dominants distillent le venin de l’idéologie raciste »
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Contre la banalisation des discriminations, des chercheurs et des universitaires appellent, dans une tribune au « Monde », à lutter contre les discours qui produisent cette violence et à mettre en place une « politique de protection des minorités ethnoraciales ».
Publié le 27 octobre 2026 à 16h00, modifié à 11h30 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/27/attentat-de-trappes-au-nom-du-pluralisme-les-acteurs-politiques-et-mediatiques-dominants-distillent-le-venin-de-l-ideologie-raciste_6801295_3232.html
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L’horrible attentat terroriste négrophobe, antiarabe et islamophobe de Kevin T. contre la population de Trappes (Yvelines) et de La Verrière (Yvelines) a tué Pengo Bossio Wangi et blessé gravement quatre personnes, dont une enfant de 11 ans parce qu’elle portait un foulard [selon l’hypothèse de sa mère émise dans une interview pour RTL]. Il s’inscrit dans une configuration sociale, politique et médiatique particulièrement mortifère.
Le meurtrier a ciblé délibérément les personnes noires et/ou arabes et/ou musulmanes, tout en épargnant les personnes identifiées comme blanches. La découverte de Mein Kampf d’Adolf Hitler dans son domicile semble indiquer son ancrage idéologique à l’extrême droite. Lors de son audition par la police, il aurait déclaré avoir voulu « venger les commerçants »pillés le 17 octobre en s’attaquant « aux Noirs et aux Arabes ».
Le mobile avoué des homicides révèle le processus de racialisation à l’œuvre dans le traitement médiatique et politique de la contestation du 17 octobre. Les mobilisations ont coalisé diverses catégories de la population urbaine et rurale, y compris des « Noirs » et des « Arabes ». Mais ce sont les « jeunes des quartiers » – expression codée pour identifier les jeunes Noirs et Arabes des quartiers populaires – qui ont été mis à l’index, sans précaution, d’être coupables des casses et désignés comme les « ennemis de l’intérieur ».
Cette interprétation raciste n’est pas réductible au mobile du tireur présumé : il faut, au contraire, l’appréhender de manière plus large. Elle a été élaborée, puis diffusée, en continu par les acteurs politiques et médiatiques dominants afin de disqualifier des mobilisations contre les politiques d’austérité néolibérales. Autrement dit, le meurtrier s’est autoproclamé vengeur des « commerçants » en punissant collectivement « les Noirs et les Arabes ». La lecture raciale du 17 octobre et l’attentat raciste, négrophobe et islamophobe du 23 octobre sont deux formes du rappel à l’ordre économique et racial.
Racisme de plume
Le 23 octobre n’est, de ce point de vue, pas un « tournant ». Il s’inscrit dans une longue histoire des meurtres racistes depuis les années 1970. Les plus récents ont été commis en 2025 : le 25 avril, avec l’assassinat d’Aboubakar Cissé par Olivier Hadzovic, à La Grand-Combe [Gard], et, un mois plus tard, celui d’Hichem Miraoui, tué par Christophe Belgembe, à Puget-sur-Argens [Var]. Une légitime vague d’indignation dans l’opinion publique s’était exprimée tout en minimisant la dimension islamophobe des crimes.
On aurait pu croire que la répétition si rapprochée de tels crimes racistes allait provoquer une prise de conscience de la réalité de l’islamophobie et de la négrophobie. Il n’en fut rien. De même que la récente enquête de Mediapart sur les écrits antisémites de Jordan Bardella aurait pu mettre en lumière la révélation d’un antisémitisme obsessionnel susceptible de disqualifier durablement, voire de mettre définitivement un terme à sa carrière politique de président du Rassemblement national. Là encore, il n’en fut rien.
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Ainsi, on ne peut qu’observer la normalisation des discours et des actes antisémites, négrophobes, islamophobes, antiarabes, antiasiatiques et antitziganes en France. Au nom du « pluralisme », les mêmes acteurs politiques et médiatiques dominants continuent à distiller le venin de l’idéologie raciste, sous toutes ses formes, sur les plateaux de télévision et de radio, dans les colonnes de journaux et sur les réseaux sociaux.
Ce racisme de plume bénéficie d’une impunité telle que les idéologues multicondamnés par la justice pour injure ou provocation à la haine raciale continuent d’être invités comme si de rien n’était. A croire que la longue série d’homicides des personnes racisées en raison de leur phénotype ne suffisait pas à remettre en cause les mécanismes sociaux reproduisant l’idéologie raciste qui infuse dans les différentes couches de la société.
Ce terrible constat impose une responsabilité particulière aux professionnels de la parole publique. Bien qu’ils ne soient pas directement responsables de l’attentat du 23 octobre, il n’en reste pas moins qu’ils ont légitimé le ciblage de la ville de Trappes, qualifiée de « République islamiste en miniature » [par Jordan Bardella] ou de « territoire perdu de la République » [par Marine Le Pen].
Montée de l’extrême droite
L’histoire montre qu’il existe une « division raciste du travail ». En utilisant les armes contre un ennemi de l’intérieur, Kevin T. a mis en œuvre une politique raciste par le moyen du meurtre de masse, alors que d’autres envisagent sérieusement les moyens étatiques de l’expulsion massive au nom du « grand remplacement ». Dans un cas comme dans l’autre, c’est la présence même des minorités ethnoraciales sur le territoire national qui est remise en cause.
Pour que les morts de Cissé, de Miraoui, de Bossio Wangi, et de tant d’autres, ne restent pas impunies, il est absolument nécessaire de lutter contre les mécanismes de production de la violence raciste. Le premier – la normalisation des discours d’extrême droite – ne peut être démantelé qu’à la condition de revoir les règles de fonctionnement du champ médiatique. Cela passe notamment par l’interdiction de la concentration des médias et des maisons d’édition aux mains des milliardaires proches ou acquis aux idées d’extrême droite, par une politique de sanction efficace des acteurs médiatiques coupables de discours racistes, etc.
Le deuxième – la montée en puissance des divers mouvements d’extrême droite – ne peut être combattu qu’en rejetant les termes du cadrage politique raciste sur l’immigration et sur les minorités ethnoraciales, en interrompant la politique du « laisser faire » vis-à-vis des groupuscules néonazis, en menant une politique de lutte contre le suprémacisme blanc, etc.
Le troisième – la légitimation étatique du racisme – consiste à abolir tous les textes législatifs et réglementaires qui dénient les droits et libertés fondamentaux des personnes minoritaires, françaises ou étrangères, notamment dans le droit des étrangers, dans les dispositifs juridiques et administratifs de surveillance des musulmans et musulmanes et d’exclusion des femmes musulmanes qui portent le hidjab.
Mais le plus urgent est la mise en place d’une politique de protection des minorités ethnoraciales face à la violence raciste qui se multiplie. L’Etat est défaillant depuis longtemps, alors qu’il est censé être le garant de la sécurité de tous et toutes, quelle que soit l’origine, la couleur de peau ou la religion des personnes, y compris lorsqu’elles vivent dans des quartiers populaires.
Guillaume Johnson, directeur de recherche (CNRS) en management et marketing ; Hanane Karimi, maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Strasbourg ; Marwan Mohammed, docteur en sociologie et chercheur au CNRS ; Mame-Fatou Niang, professeure de littérature à l’université Carnegie-Mellon à Pittsburgh (Pennsylvanie) ; Maboula Soumahoro, professeure de civilisation américaine à l’université de Tours ; Lionel Zevounou, juriste et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.
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