Cécile Van de Velde, sociologue : « La mobilisation lycéenne donne à voir toutes les grandes failles du système méritocratique républicain à la française »
De plus en plus de jeunes ne croient plus qu’ils puissent peser sur le cours de leur existence en respectant les règles du jeu, estime la spécialiste de la jeunesse, dans un entretien au « Monde ».
Propos recueillis par Yasmine Khiat et Claire Legros
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Cécile Van de Velde est professeure de sociologie à l’université de Montréal (Québec), où elle dirige la chaire de recherche du Canada sur les inégalités sociales et les parcours de vie. Ses travaux portent notamment sur les mouvements de jeunesse à travers le monde et leur dénonciation commune des inégalités.
Alors que, depuis la mi-septembre, la colère et les inquiétudes de jeunes d’origines sociales et géographiques très différentes s’expriment à travers les mobilisations en France, la chercheuse à l’Ecole des hautes études en sciences sociales analyse, dans un entretien au Monde, leurs causes profondes et les liens de ce mouvement avec la « génération Z », les personnes nées entre 1997 et 2010.
Quel regard portez-vous sur l’évolution des mobilisations lycéennes au cours des dernières semaines ?
Le mouvement a d’abord été porté par des jeunesses défavorisées et territorialisées, qui vivent à l’extrême la rupture d’égalité des chances. Aujourd’hui, cependant, c’est une grande variété de jeunes qui se solidarisent pour exprimer un malaise structurel, même s’il est inégal dans sa dureté : l’angoisse d’un avenir incertain associée à un sentiment d’injustice. Ces dix dernières années, ce sentiment d’incertitude s’est radicalisé en revêtant des dimensions à la fois économiques, politiques, sociales, environnementales, et même existentielles. Cette conscience d’appartenir à un destin commun est peu reconnue dans l’espace public.
Malgré les fortes inégalités qui prévalent au sein de cette génération, les jeunes mobilisés revendiquent actuellement un langage commun autour de références à une « gen Z » plus globale et en panne d’avenir. Cette conscience de génération se combine avec de profonds clivages de classes, et il faut les saisir ensemble pour comprendre les nuances de ce mouvement.
Quelles sont pour vous les raisons profondes de cette mobilisation ?
Le modèle éducatif français accorde un rôle déterminant au diplôme et à la réussite scolaire, là où d’autres pays misent beaucoup plus sur l’expérimentation et l’autonomisation des élèves. Cette pression génère une angoisse que l’on ne retrouve pas au même niveau dans d’autres pays, sauf en Corée du Sud ou au Japon.
La difficulté que rencontrent les adolescents est que leur engagement scolaire se heurte à un système méritocratique qui atteint ses limites, tant en matière d’orientation avec Parcoursup que d’intégration sur le marché du travail. Même lorsqu’ils respectent les règles du jeu, les dés semblent pipés : il manque des professeurs, les conditions d’apprentissage ne sont pas réunies, et le marché de l’emploi est saturé.
Ce n’est pas un hasard si, au départ, la colère s’est cristallisée sur les conditions de travail et la vétusté des bâtiments, conditions indispensables de l’exercice de l’école méritocratique. Ce n’est pas un hasard non plus si elle s’est concentrée sur Parcoursup qui, par son opacité et son arbitraire apparent, a brouillé l’idée même du mérite et le sentiment de pouvoir choisir sa vie.
Pour une part croissante de cette génération, quelque chose s’est brisé dans la croyance que l’on pouvait peser sur le cours de son existence en suivant les règles du jeu, alors que c’est le fondement même du cadre républicain. La France est l’un des pays où l’origine sociale pèse le plus sur la réussite à l’école et sur les destins sociaux. La plupart des jeunes ne sont pas dupes.
Après les violences du 17 octobre, certains commentateurs ont brandi le danger d’un basculement vers le chaos, en utilisant la notion d’anomie, qui définit la rupture d’une partie des citoyens avec les règles et les valeurs morales communes. Qu’en pensez-vous ?
Ce qui se joue ici n’est pas, selon moi, une rupture avec les valeurs morales communes. C’est plutôt une perte de confiance dans les règles du jeu de notre système républicain. De plus en plus de jeunes ressentent un tel sentiment d’abandon, voire d’humiliation ; ils ont l’impression d’avoir atteint un point de non-retour. La mobilisation actuelle donne à voir toutes les grandes failles d’un système méritocratique à la française qui peine à se renouveler.
Parler d’anomie ou de chaos risque précisément de gommer les revendications de fond, qui pourraient encore trouver une réponse politique. Car l’anomie ne signifie pas simplement le désordre. Elle renvoie à une contradiction entre les objectifs de réussite valorisés par une société et la possibilité même de les atteindre.
Le débat sur la violence est important, et je peux comprendre que beaucoup de citoyens soient choqués par les pillages et les destructions. Néanmoins, elle ne doit pas masquer les doléances initiales, au risque, sinon, d’alimenter encore la désillusion politique et de fragiliser notre démocratie.
Dans les manifestations, nombreuses sont les pancartes qui mettent en regard les destructions et les pillages avec la violence sociale structurelle et les violences policières, vécues comme une marque supplémentaire de mépris. Certains affirment que le système sera toujours plus puissant qu’eux et qu’ils n’ont plus rien à perdre. Ce sentiment d’impuissance et de colère constitue une énergie latente au sein des jeunes générations depuis déjà plusieurs années en France.
A l’automne 2025, vous analysiez la colère du mouvement de la « gen Z » à l’échelle internationale comme étant plus pragmatique qu’idéologique. Peut-on dire que, parce qu’ils réclament des professeurs et la rénovation des bâtiments, les jeunes mobilisés en France s’inscrivent dans ce mouvement ?
En effet, il existe beaucoup de résonances entre les mobilisations françaises et les mouvements de la « gen Z » à l’étranger. En Inde, les jeunes ont été méprisés au point d’être qualifiés de « cafards » [par le président de la Cour suprême], avant de reprendre le terme à leur compte pour exiger des moyens en faveur de l’éducation.
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Au Maroc, la mobilisation a commencé par des revendications concernant la santé publique et s’est étendue aux questions d’éducation et de démocratie, tout comme en France, où l’état de certains lycées a provoqué une colère bien plus profonde liée au droit à l’éducation et à des perspectives d’avenir. On retrouve désormais des prolongements de cette mobilisation en Italie, en Belgique et en Albanie notamment.
Ces mouvements présentent d’autres similarités. Ils se veulent progressistes, dénoncent une injustice d’Etat et défendent le bien commun. Selon les pays, les revendications touchent à la corruption ou à l’inégalité d’un système politique qui s’autoreproduit de façon opaque, sans réels changements.
Un autre élément commun est que les jeunes mobilisés, en France comme ailleurs, émettent des revendications pour eux-mêmes, mais aussi pour les « générations futures ». Ils réclament d’être écoutés et que leur parole compte dans le débat démocratique, y compris avant 18 ans. Les mouvements « gen Z » ne se battent pas contre les autres générations, mais contre un système jugé arbitraire et injuste.
Quels mots communs à ces différentes mobilisations identifiez-vous ?
Les réseaux sociaux alimentent des phénomènes importants de soutien. La formule « Vous mourrez de vieillesse. Nous mourrons de détresse » était sur les pancartes des manifestations environnementales à Montréal [en 2012 et 2019]. « Nos rêves ne rentrent pas dans vos urnes » est un slogan inspiré du mouvement espagnol des « indignés », en 2011.
La citation d’Albert Camus [1913-1960] « Je me révolte, donc nous sommes » a aussi été portée par les « gilets jaunes ». Le message de la police, supposément infiltrée sur Snapchat, « Bismillah, c’est les ténèbres », tourné en dérision par les jeunes manifestants, est devenu un slogan repris jusqu’en Italie.
Toutes ces productions culturelles font désormais partie de l’identité des mouvements. Bien que cette forme de culture politique ne soit pas nouvelle – on la retrouve à Rabat, à Hongkong, à Milan, à Paris et à Lille, ainsi qu’au Népal –, l’humour a pris davantage de place.
Comment expliquer cette demande transnationale de justice à l’échelle d’une génération ?
C’est d’abord une génération plus éduquée, extrêmement informée et très politisée, notamment par le biais des réseaux sociaux, qui lui offrent aussi la possibilité de s’organiser de façon horizontale. Comme ailleurs, cette mobilisation est dépourvue de leader officiel, et se situe hors de toute affiliation syndicale ou partisane attitrée.
Par ailleurs, elle est marquée par un sentiment d’appartenance générationnelle de plus en plus fort, liée à une expérience commune de l’adversité. La revendication d’une prise en compte de la parole adolescente est née lors des luttes environnementales, où la figure de [la militante écologiste suédoise] Greta Thunberg – qui s’est rendue à Saint-Denis [Seine-Saint-Denis], mardi 13 octobre, pour soutenir les élèves du lycée Paul-Eluard – a incarné l’aspiration de la jeunesse à se faire entendre dans le débat public sur le réchauffement climatique.
Depuis, cette génération a connu la pandémie de Covid-19, l’essor de l’intelligence artificielle et ses effets sur l’emploi, l’inflation dans toutes les grandes villes, la pression financière, le contexte de guerre… Elle est marquée par des bouleversements historiques et un horizon pour le moins incertain, ce qui renforce sa revendication de porter une parole politique.
En France, les annonces du gouvernement permettront-elles, selon vous, de sortir de l’impasse ?
La première urgence est, bien sûr, de réinvestir dans l’éducation, en particulier dans certains territoires, alors que l’investissement dans ce domaine est inférieur à la moyenne européenne et a ralenti au cours des dernières années. La montée des revendications adolescentes pose aussi la question des canaux démocratiques d’expression de la jeunesse, car les réseaux sociaux ne remplissent pas le rôle de relais vers l’Etat.
Il est politiquement nécessaire de répondre à leur demande d’écoute et de participation au débat public. Une première étape consisterait à ne pas délégitimer les mouvements massifs de rue. Ensuite se pose la question de la représentation. De plus en plus de réflexions menées à l’échelle internationale portent sur le vote à partir de 16 ans, même si l’abstention reste un gros défi.
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Mais, surtout, redonner l’envie de voter passe par des politiques jeunesse réellement audacieuses, afin de restaurer la croyance dans la parole et l’action politiques. Depuis trente ans, on ne parle de la jeunesse que lors des campagnes présidentielles, avant de passer à autre chose, alors que les conditions de vie ont nettement changé et que la pauvreté des jeunes augmente.
A force de mesures d’urgence, les politiques de la jeunesse sont devenues incompréhensibles et dispersées. Il faut réorganiser un système qui a perdu sa cohérence et penser ensemble des réponses – qui sont aussi partisanes –, notamment la justice et la transparence du système d’orientation et de sélection à l’université, le prix du logement, la réouverture du filet de sécurité du revenu de solidarité active (RSA) dès 18 ans, etc.
Il faut absolument songer à un « new deal » entre générations, et retrouver un équilibre dans la redistribution des richesses, qui, aujourd’hui, penche davantage vers les retraites que vers l’éducation. C’est par le déploiement de toutes ces mesures que l’on pourra redonner de l’espoir à la jeunesse, ce que le sociologue et anthropologue indien Arjun Appadurai appelle la « capacité à aspirer », c’est-à-dire à rêver de meilleurs lendemains et à se projeter dans un futur désirable.