Pesticides, santé et milieu (1/2) : ce que la recherche révèle
Parmi les projets du programme de recherche Environnement-Santé-Travail, les pesticides sont un sujet phare. La connaissance a ainsi été améliorée sur les effets sur les sujets obèses, sur les néonicotinoïdes et sur l’écosystème des mangroves à Mayotte.
Risques | 29.10.2026 | D. Laperche

© Dusan Kostic Le programme PNR EST est l’unique programme de financement de la recherche strictement dédié aux sujets de la santé environnement et de santé au travail
LES POINTS À RETENIR
- Le projet Crabmayo révèle que 75 % des pesticides détectés à Mayotte ne sont pas approuvés en France.
- Le projet Evalsub montre que les néonicotinoïdes interagissent différemment selon le type de récepteur nicotinique.
- Le projet Pestifat établit que manèbe et mancozèbe aggravent l’accumulation de graisses dans un foie stéatosique.
- Le PNR EST, unique programme dédié à la santé environnementale, voit ses moyens réduits malgré des besoins croissants.
« Les publications du PNR EST [programme national de recherche Environnement-Santé-Travail] viennent éclairer, aiguiser notre sens critique », a salué Matthieu Schuler, directeur général délégué du pôle « Sciences pour l’expertise » de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) à l’occasion d’un des quatre webinaires (1)organisés à l’occasion des 20 ans du programme de recherche.
Parmi les thématiques des projets financés, l’Anses a choisi de mettre en lumière certaines pollutions emblématiques dont les pesticides. Ce sujet compte particulièrement pour l’Anses car il est au cœur de plusieurs de ses activités : le dispositif de vigilance sur les effets indésirables de l’usage des produits phytopharmaceutiques (PPV), l’évaluation des risques que peuvent comporter les pesticides ; et la délivrance des autorisations de mise sur le marché des phytosanitaires. L’acquisition des connaissances s’avère capitale notamment pour cette dernière mission. « Nous pouvons compter sur un continuum de connaissances produites à la fois par la littérature académique et la littérature industrielle, a souligné Matthieu Schuler. C’est très important d’avoir cette coexistence, les industriels exercent leurs responsabilités pour apporter la démonstration qu’ils maîtrisent les risques avant d’obtenir une autorisation. Nous sommes là pour les challenger en utilisant un regard critique sur leur dossier. »
Une surveillance à engager sur les mangroves de Mayotte
Parmi les projets financés grâce au programme figure Crabmayo, un projet qui s’intéresse aux risques sanitaires et environnementaux liés à l’utilisation de pesticides sur le territoire de Mayotte. « Nous savons peu de choses sur l’utilisation des pesticides : les usages souvent non maîtrisés, les substances multiples et nous disposons de peu de données sur leur présence et leurs effets », situe Elliott Sucré, professeur en écophysiologie et écotoxicologie à l’Université de Mayotte. Des contrôles de la direction de l’agriculture, de l’alimentation et de la forêt (DAAF) ont toutefois pu mettre en évidence une utilisation importante de pesticides interdits dans l’Union européenne. Par exemple, le diméthoate a pu être détecté à des teneurs importantes dans les tomates.
Comme les mangroves jouent un rôle de filtres naturels pour les apports du territoire, les scientifiques ont regardé quels pesticides elles concentraient, de même que les crabes présents dans l’écosystème et leurs effets. « Les molécules retrouvées dans l’environnement recoupent largement celles identifiées dans les saisies de la Daaf, constate Elliott Sucré. Près de trois quarts des molécules détectées ne sont pas approuvées en France, dont 90 % sont des insecticides. Nous savons qu’il y a beaucoup d’importation illégale. »
Les scientifiques ont ensuite recherché les contaminants les plus pertinents pour le territoire dans les tissus de crabes violoniste, une espèce importante pour les mangroves : par son rôle d’enfouissement des végétaux, il contribue au cycle géochimique du sol. Les premiers résultats montrent une contamination faible. « Les importants effets de matrice ne permettent pas d’exclure la présence de contaminants à des concentrations plus faibles », tempère toutefois Elliott Sucré. Les scientifiques ont ensuite expérimenté en laboratoire les conséquences d’une exposition des crabes à deux types de concentrations de pesticides pertinents dans le contexte mahorais : une exposition aiguë au diméthoate et une exposition chronique à l’acétamipride à des doses environnementales. Résultats ? Dans les deux cas, ils ont observé des modifications comportementales et physiologiques (pour le diméthoate) ainsi que locomoteur et sur le rythme naturel d’activité des crabes (pour l’acétamipride).
« Ces modifications comportementales sont susceptibles de réduire ou désorganiser l’activité de bioturbation, pointe Elliott Sucré. Le risque sur le fonctionnement des mangroves est préoccupant. Les travaux devraient se poursuivre à travers une thèse sur la lutte contre l’érosion des sols et l’envasement du Lagon à Mayotte. « Les problèmes liés à l’envasement sont très prégnants surtout en saison des pluies, nous allons regarder s’il y a des pesticides et quels sont les effets associés à ces coulées de boues sur le lagon », explique Elliott Sucré.
Les néonicotinoïdes, un mécanisme cellulaire à décortiquer
Le second projet soutenu porte sur un sujet qui a suscité beaucoup de remous ces derniers temps : les néonicotinoïdes. L’objectif du projet Evalsub est de regarder précisément l’action de ces substances mais également de leurs nouveaux représentants, les sulfoximines (Flupyradifurone) et les buténolides (Sulfoxaflor) – au niveau cellulaire – dans l’organisme des abeilles comme des hommes.
« Quand j’étais un jeune chercheur, des publications indiquaient que les néonicotinoïdes n’avaient pas d’effet sur les mammifères y compris l’homme car ce sont des faibles activateurs des récepteurs nicotiniques des mammifères, se rappelle Steeve Thany, Professeur de neurobiologie et neuropharmacologie, à l’Université d’Orléans. Le problème c’est que nous avions alors un manque d’information sur comment ces molécules agissent réellement une fois qu’elles sont dans l’organisme et les voies de signalisation impliquées ». Evalsub apporte de nouveaux éléments de connaissance.
Les néonicotinoïdes sont en effet connus pour se fixer sur des récepteurs nicotiniques présents dans le système nerveux des insectes dont les abeilles. L’équipe de Steeve Thany a expérimenté en laboratoire les effets sur deux types de récepteurs (a7 et ab) présents chez les abeilles mais également à la surface des cellules neuronales chez l’Homme. Elle a testé l’effet de différents néonicotinoides : acétamipride, clothianidine, flupyradifurone, imidaclopride, sulfoxaflor et thiamethoxame. « L’acetamipride, la clothianidine, l’imidaclopride et le flupyradifurone activent très peu le récepteur a7 », confirme Steeve Thany.
Mais les scientifiques ont également montré qu’en ajoutant la molécule acétylcholine qui normalement se fixe sur le récepteur nicotinique, les néonicotinoïdes peuvent interagir avec elle : certains vont amplifier la réaction normalement attendue (clothianidine) et d’autres vont l’atténuer (par exemple un cocktail d’acétamipride et de thiaméthoxame).
Un programme doté de moyens insuffisants
Le constat du rapport d’information de l’Assemblée nationale sur l’évaluation des politiques de santé environnementale est sans appel concernant le PNR-EST : alors que c’est le seul programme strictement dédié à la santé environnementale, il est sous doté…Et ses moyens ont encore été amputés en 2025.
La mission soutient plusieurs évolutions le concernant : tout d’abord, un doublement de son financement pour atteindre au minimum 16 millions d’euros par an. Autre recommandation : un portage conjoint Anses-Agence nationale de la recherche, « tout en préservant la singularité du PNR-EST comme programme orienté par les besoins de l’expertise publique et non par les seules logiques académiques », développe la mission. Elle juge également nécessaire d’enrichir la demande par les approches intégratives « une seule santé » et « exposome », les approches participatives et le soutien à la conception de politiques de prévention plus efficaces.
Les scientifiques ont mis en évidence un autre point important : les effets s’avèrent différents pour le second type de récepteur, le ab, car deux types de « combinaisons » différentes existent dans l’organisme pour ce dernier. « Nous avons pu observer qu’une combinaison était toujours activée par tous les composés néonicotinoïdes et leurs dérivés, alors que l’autre jamais », précise Steeve Thany.
Pesticides et obésité, un risque pathologique potentiellement amplifié
Autre projet financé : le projet Pestifat (2) . Ce dernier s’est intéressé aux conséquences de l’exposition aux pesticides sur les pathologies du foie. « Le foie gras peut évoluer vers des maladies du foie plus graves : stéatohépatite, cirrhose, cancers », indique Bernard Fromenty, Directeur de Recherche à l’Inserm. Les scientifiques ont testé en laboratoire un mélange de sept pesticides très utilisés en recherche car retrouvés dans l’alimentation selon des données de l’Efsa en 2017 mais depuis pour la plupart interdit (sauf l’imazalil) dans l’UE : chlorpyrifos, diméthoate, diazinon, iprodione, imazalil, manèbe et mancozèbe. Ils ont alors constaté que si le mélange ou les pesticides pris individuellement ne provoquent pas ou peu d’accumulation de graisse dans les cellules d’un foie sans pathologie, en revanche pour une personne atteinte de stéatose (foie gras) l’excès sera encore accentué. En cause ? Les pesticides manèbe et mancozèbe qui aggravent l’accumulation de graisses cellulaires dans un modèle in vitro de foie gras lié à l’obésité. « Ces effets sont reproduits par le manganèse, métal présent dans la structure de ces deux pesticides, souligne Bernard Fromenty. Une alimentation riche en manganèse pourrait induire des effets délétères similaires. Mais il faut rester prudent, ces résultats mériteraient une étude complémentaire. »
Le PNR EST joue un rôle important pour l’avancée des connaissances dans le domaine très transversal de la santé environnement. « [ Il ] est l’unique programme de financement de la recherche strictement dédié aux sujets de la santé environnement et de santé au travail », souligne Elisabeth Claverie de Saint Martin, directrice générale de l’Anses dans un cahier spécial anniversaire (3) . Une singularité qui renforce sa nécessité même si le financement de ce programme nécessiterait d’être consolidé.
1. Les sujets des quatre webinaires ont porté sur :
Des micro et nanoplastiques aux PFAS : recherches sur ces pollutions diffuses
Dérèglement climatique : quelles conséquences pour les santés ?
Pesticides : effets sur la santé de l’Homme et des écosystèmes
Pollution environnementale, santé reproductive et périnatale
2. Lire Évaluations des effets cytotoxiques et métaboliques des dithiocarbamates manèbe et mancozèbe dans des modèles in vitro de cellules hépatiques, thèse de Kilian Petitjean
https://www.actu-environnement.com/media/pdf/news-48743-these-kilian-petitjean-effets-cytotoxiques-metaboliques-manebe-mancozebe-modele-in-vitro-cellules-hepatiques.pdf
3. Télécharger le cahier spécial 20 ans du PNR EST
https://www.actu-environnement.com/media/pdf/news-48743-cahier-special-20-ans-pnr-est-pesticides-changement-climatique-sante-pfas-plastiques-reproduction.pdf
Dorothée Laperche, journaliste intégrée
Cheffe de rubrique eau / santé environnement
