Doit-on concentrer les investissements sur les technologies de rupture, comme l’IA ou les biotechnologies, et délaisser la « vieille » industrie ?

L’industrie sans usines, un débat qui revient en France

Doit-on concentrer les investissements sur les technologies de rupture, comme l’IA ou les biotechnologies, et délaisser la « vieille » industrie ? La position défendue par le « Prix Nobel d’économie » Jean Tirole fait réagir, et rappelle le débat sur « l’industrie sans usines » d’il y a vingt-cinq ans, qui a accentué la désindustrialisation de la France.

Par Bastien Bonnefous

Publié le 27 octobre 2026 à 04h30 https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/10/27/l-industrie-sans-usines-un-debat-qui-revient-en-france_6801084_3234.html?lmd_medium=al&lmd_campaign=envoye-par-appli&lmd_creation=ios&lmd_source=mail

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C’est une petite phrase qui n’est pas passée inaperçue. « On ne va pas rouvrir des usines, c’est un mythe ! », a lancé Jean Tirole, « Prix Nobel d’économie » 2014, le 10 septembre, sur BFM-TV. Pour l’économiste, jugeant que vouloir rebâtir un tissu industriel traditionnel était une entreprise vouée à l’échec dans la guerre économique mondiale dominée par les deux superpuissances que sont la Chine et les Etats-Unis, la France doit cesser de « se focaliser sur la réindustrialisation ». Il regrette que, comme l’Europe, elle « continue à investir dans l’industrie d’hier » quand, selon lui, il faudrait mettre tous les efforts dans les technologies de rupture, comme l’intelligence artificielle ou les biotechnologies, afin de rivaliser avec les nouveaux empires américain et chinois.

La sortie de l’économiste intervient alors que la relance industrielle menée en France depuis la crise du Covid-19 en 2020, qui a mis en lumière la question cruciale des dépendances et de la souveraineté, peine à se concrétiser. Si certaines industries bénéficient du contexte international pour se développer – comme la défense ou l’énergie décarbonée –, de nombreux secteurs manufacturiers traditionnels (sidérurgie, automobile, plasturgie, verrerie) sont en crise et réclament subventions publiques et mesures de protection pour résister à la baisse de la demande en Europe ainsi qu’à la concurrence du « choc chinois ». Symbole des difficultés françaises, la part de l’industrie dans le produit intérieur brut (PIB) national n’a pas progressé en six ans, et stagne à 10 %, contre 18 % en Allemagne et 16 % en Italie.

« Trop souvent, l’Europe concentre ses efforts sur des activités matures, peu différenciées, à faibles marges, où la concurrence se fait par les coûts et où l’action publique devient une stratégie de rattrapage permanent », souligne Jean Tirole dans son livre sorti en septembre, Economie du désordre mondial (Albin Michel-PUF, 288 pages, 21,90 euros), coécrit avec Karine Van Der Straeten, économiste spécialiste des institutions démocratiques. « Nous ne préconisons pas d’abandonner l’industrie existante, mais il faut refuser que la politique industrielle se réduise à la protection de secteurs installés, à des renflouements récurrents ou à la création artificielle de champions nationaux », ajoutent-ils, car « une stratégie de rattrapage mal conçue risque de devenir une machine à produire du protectionnisme, des subventions défensives et des dépendances nouvelles ».

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La prise de position de Jean Tirole a suscité de nombreuses réactions, alimentant le débat entre les défenseurs de la souveraineté industrielle et les pourfendeurs du retard technologique de la France. « Monsieur Jean Tirole, la France n’a pas à choisir entre ses usines », lui a répondu sur LinkedIn le ministre délégué chargé de l’industrie, Sébastien Martin, pour qui « prendre de haut cette stratégie [de la réindustrialisation], c’est mépriser les Français, ses ouvriers et dirigeants, et tous ceux qui luttent pour des emplois de qualité, bien payés pour nos concitoyens ». Il faut « évidemment investir dans les technologies de demain, mais croire que cela suffit à faire une politique industrielle, c’est se tromper de sujet, cela ne marchera pas sans usines », a ajouteé le ministre.

Egalité territoriale et la souveraineté

Ancien président de la communauté d’agglomération de Chalon-sur-Saône et député de Saône-et-Loire, un département frappé par la désindustrialisation au cours des années 1970 et 2000, Sébastien Martin ne croit pas au seul miracle de la « start-up nation » pour réveiller un territoire. « On ne fera pas vivre une France de 68 millions d’habitants uniquement avec quelques start-up de haute technologie, la France a besoin d’une base industrielle large, compétitive et productive », affirme-t-il.

Pour Olivier Lluansi, professeur au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), ancien conseiller industrie et énergie de François Hollande à l’Elysée, et à l’origine d’un « manifeste citoyen pour une renaissance industrielle »présenté au CNAM le 15 septembre, le débat qui oppose hautes technologies et industrie manufacturière est mal posé. Selon cet expert, la thèse défendue par Jean Tirole ignore deux impératifs : l’égalité territoriale et la souveraineté. « Une économie qui se concentre sur les productions à très haute valeur ajoutée se concentre géographiquement autour des centres de recherche, donc des métropoles. Voulons-nous un pays structurellement instable qui oppose métropoles et territoires ?, souligne-t-il. Comment fabriquera-t-on les équipements militaires pour nous défendre si nous n’avons ni sidérurgie, ni chimie, ni industrie de base ? Comment assurera-t-on notre souveraineté sanitaire sans industrie pharmaceutique ? On a certes besoin de biotechs, mais aussi d’antibiotiques de base. »

Ces échanges illustrent la fracture française entre les responsables politiques qui veulent rebâtir un tissu industriel national le plus large possible – tous les candidats déclarés ou putatifs à l’élection présidentielle de 2027 font de la réindustrialisation une de leurs priorités – et certains économistes qui souscrivent au diagnostic « tirolien » selon lequel « on est sur le Titanic et on se contente de bouger les transats ». Face au risque de déclassement de la France et au « mur de la dette publique », il faut selon eux davantage réserver les investissements à la haute technologie, quitte à sacrifier la « vieille » industrie.

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« Il ne s’agit pas de décréter la mort des usines, mais de contester l’idée selon laquelle il serait normal que le secteur manufacturier reçoive des subventions particulières et permanentes. Voir la rareté des usines comme un symptôme de déclin est un lieu commun qui a la vie dure », estime Augustin Landier, professeur de finance à HEC, interrogé dans L’Express le 1er octobre, qui précise que « depuis longtemps, notre avantage comparatif est plutôt dans les services car notre énergie est chère et nos contraintes environnementales fortes ».

« Manager de l’année »

Ce débat rappelle celui lancé il y a un quart de siècle sur l’industrie « sans usines ». En 2001, Serge Tchuruk, alors PDG du géant français des télécoms Alcatel (à l’époque 150 000 salariés répartis dans 120 pays dans le monde, dont un tiers en France, et près de 25 milliards d’euros de chiffre d’affaires), théorise lors d’une conférence à Londres sa volonté de transformer le groupe en une « entreprise sans usines » (« fabless », en anglais). Inspirée par le modèle des start-up américaines de la Silicon Valley, cette doctrine soutient l’idée que l’entreprise doit se concentrer sur ce qui produit de fortes marges : la recherche et le développement, le marketing, la conception de brevets, les services… Et se séparer de la fabrication physique des biens, qui rapporte peu mais coûte en capitaux et en masse salariale ; celle-ci doit être sous-traitée, dans des pays étrangers à bas coût, notamment en Chine qui à cette époque s’ouvre au commerce mondial.

Malgré les alertes de syndicats et de certains économistes qui dénoncent un suicide industriel, des risques pour l’emploi et l’abandon d’un savoir-faire stratégique, les marchés financiers accueillent à l’époque avec enthousiasme cette annonce, et M. Tchuruk est sacré « manager de l’année » par Le Nouvel Economiste. D’autres grands groupes emboîtent le pas d’Alcatel : Pechiney, Thomson, Rhône-Poulenc, Renault ou PSA se séparent de plusieurs usines et transfèrent la production à l’étranger. Dans la mondialisation « heureuse » des années 2000, la France devient de moins en moins un pays producteur et de plus en plus un pays consommateur d’équipements fabriqués en Asie ou en Europe de l’est.

Cette politique a accéléré la désindustrialisation de la France entamée dans les années 1970. Entre 2000 et 2020, la part de l’industrie manufacturière dans le PIB a chuté de 16 % à 10 %, et le pays a perdu plus d’un million d’emplois industriels. Entre 2001 et 2004, Alcatel a cédé ou fermé plus de cent usines dans le monde – en France à Lannion (Côtes-d’Armor), Brest (Finistère), Coutances (Manche)… – et licencié deux tiers de ses effectifs. En confiant la fabrication à des tiers, le groupe a perdu le contrôle de la qualité, des délais et des coûts de production. Peu à peu, les sous-traitants chinois ont développé leurs propres compétences et la concurrence asiatique a appliqué la stratégie inverse en combinant recherche et développement et fabrication. Dépassé par cette offre moins chère et plus réactive, Alcatel a fusionné en 2006 avec l’américain Lucent, mais les pertes et les plans sociaux ont continué. En 2016, Alcatel-Lucent a été racheté par le finlandais Nokia et a disparu définitivement.

Si la doctrine du fabless est aujourd’hui considérée par beaucoup comme une erreur à ne plus reproduire, la position de Jean Tirole réfute le consensus inverse de la « réindustrialisation tous azimuts ». La question ne doit pas être s’il faut des usines en France, mais lesquelles conserver ou installer ? « Serge Tchuruk a été conspué et son nom sert encore d’épouvantail du déclin industriel français. C’est une tarte à la crème ! », estime David Thesmar, professeur au Massachusetts Institute of Technology, dans L’Express le 1er octobre, qui ajoute : « Que voit-on aujourd’hui ? Alcatel a disparu, mais Nvidia, la plus grande capitalisation boursière mondiale, n’a pas d’usine, Apple non plus. L’“entreprise sans usines” que la France abhorre est le modèle des firmes les plus puissantes du monde. »

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Bastien Bonnefous

*Jean Tirole, Prix Nobel d’économie 2014 : « Donnons au plan Draghi la chance qu’il mérite »

Tribune

Jean Tirole Economiste, Prix Nobel d’économie 2014

L’économiste souhaite, dans une tribune au « Monde », que les jeux politiques entre Etats membres autour de l’enjeu financier ne fassent pas perdre de vue le dessein stratégique du rapport remis par Mario Draghi à la Commission européenne.

Publié le 20 septembre 2024 à 14h30, modifié le 20 septembre 2024 à 15h05 https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/09/20/jean-tirole-prix-nobel-d-economie-2014-donnons-au-plan-draghi-la-chance-qu-il-merite_6325462_3232.html

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Le rapport de Mario Draghi sur la compétitivité européenne, affirme la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, doit être le socle de l’action de l’Union les cinq prochaines années. Il faut dire que le rapport est de qualité. Par son diagnostic très juste, celui d’une « lente agonie » de notre continent, selon les mots de son auteur. Par son absence de langue de bois – Européen convaincu, Draghi n’hésite pas à faire le procès de la bureaucratie de la Commission et des Etats et de leur mauvaise gouvernance dans la gestion des financements publics. Par son soutien à des réformes, en particulier transverses. Par sa démonstration que la fragmentation de l’Europe en vingt-sept pays gardant jalousement leurs prérogatives dans pratiquement tous les domaines représente un handicap compétitif rédhibitoire et nous rend inexistants sur la scène mondiale. La seule façon de faire croître le pouvoir d’achat de façon pérenne et de garder notre souveraineté est d’innover et d’améliorer notre compétitivité. Or, nous avons décroché par rapport aux Etats-Unis, qui tient le haut du pavé dans ce domaine, et bientôt nous serons distancés par la Chine.

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Pourtant, beaucoup de commentateurs ne semblent retenir des 400 pages du rapport que la somme importante liée au financement des investissements nécessaires au redressement de nos économies. Certains bénéficiaires industriels potentiels et les adversaires de l’« austérité » – l’austérité d’une France en déficit de 6 % et héritière de cinquante ans de déficits ininterrompus ? – acclament l’ambition financière du rapport. Les Etats frugaux de l’Europe du Nord, eux, y voient, à l’inverse, la perspective d’argent public mal utilisé et d’une nouvelle subvention à l’Europe du Sud après le plan de relance européen de 2020, dont les grands bénéficiaires sont l’Italie et l’Espagne, et un peu la France.

Deux scénarios, aussi dommageables l’un que l’autre, pourraient alors se présenter. L’un où l’on oublie (stratégiquement) le projet, le pourquoi de cette dépense, et où l’on se focalise sur le gâteau à distribuer. La croissance ne serait pas au rendez-vous, et la dette publique n’en serait encore que plus élevée. L’autre dans lequel le rapport Draghi serait jeté aux oubliettes de l’histoire, comme tant d’autres rapports. Pour donner une chance au (vrai) plan Draghi, il faut procéder différemment.

Projet commun de renouveau

Commencer par vouloir s’entendre sur le niveau de dépenses est la meilleure façon de transformer le plan en bouillie lors des tractations politiques qui s’ensuivront. La logique voudrait que les Européens s’entendent plutôt sur un projet : par exemple, sont-ils d’accord pour créer les institutions qui permettront de donner une chance aux innovations de rupture dont l’Europe a tant besoin – faut-il rappeler qu’aucune des vingt plus grosses entreprises de la tech et aucune des vingt plus grosses start-up mondiales n’est européenne, et que nous laissons les activités les plus rentables de la chaîne de valeur à l’étranger ? Pour l’instant, comme le montrent aussi bien le rapport sur l’innovation en Europe (« EU Innovation Policy. How to Escape the Middle Technology Trap », TSE-Bocconi-CES Ifo Munich) que le rapport Draghi, les institutions européennes ne sont pas du tout adaptées pour freiner la lente agonie technologique que nous subissions.

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Seulement dans un second temps pourrons-nous trouver les financements. Chacun aura ses préférences : un nouvel emprunt communautaire, des impôts nouveaux exceptionnels ou permanents, la réorientation de ce qui n’a pas été dépensé de l’emprunt de 2021, une réduction des dépenses publiques de fonctionnement, ou encore des mesures qui ne coûteraient rien mais toucheraient aux prés carrés. Dans le cas de l’innovation, par exemple, la réallocation au niveau européen d’une partie des budgets nationaux de soutien à la recherche-développement – la composante fédérale du soutien public à l’innovation est à moins de 10 % en Europe, alors qu’elle est dominante aux Etats-Unis –, la réorientation des crédits existants vers des projets plus ambitieux, choisis par ceux qui s’y connaissent – les scientifiques, comme aux Etats-Unis –, et ce avec beaucoup moins de contraintes bureaucratiques.

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Enfin, il faut s’assurer de l’intégrité du suivi et faire en sorte que le projet commun de renouveau ne soit pas compromis par des interventions politiques motivées par l’immédiateté. Un pays est grand quand il a un projet réfléchi, une méthode et une ambition, et non parce qu’il dépense beaucoup ! Donnons au plan Draghi la chance qu’il mérite. Pour cela, il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs.

Jean Tirole est président honoraire de l’Ecole d’économie de Toulouse, Prix Nobel d’économie 2014

Rapport Draghi : le décrochage de l’Europe

Le texte sur la compétitivité européenne analyse les causes de l’écart de productivité entre Europe et Etats-Unis. Les solutions proposées ne font pas l’unanimité.

Jean Tirole (Economiste, Prix Nobel d’économie 2014)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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