Changement climatique : la communauté scientifique appelle à décréter une « urgence sanitaire mondiale »
Le 10ᵉ rapport du Lancet Countdown montre que les effets du réchauffement sur la santé comme le nombre de décès liés à la chaleur se sont considérablement aggravés depuis la signature de l’accord de Paris, en 2015.
Par Stéphane Mandard https://infos.lemonde.fr/optiext/optiextension.dll?ID=HU0NpLCI3PXBtCO_hiFestsiN20cuf6rSo9LQCFk2XinD-3s0ZypWXhfBxf9U6xqfheJPpJSZpt_leI_y1yrYqy1adhL6kowK5Dv_WcH
Publié aujourd’hui à 05h00
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« Le changement climatique doit être reconnu et traité comme une urgence sanitaire mondiale afin d’assurer notre survie. » Les mots sont choisis. Ils sont de Marina Romanello, chercheuse spécialisée dans les questions liées au réchauffement climatique et à la santé à l’University College de Londres et directrice du Lancet Countdown. Ils résument l’alerte lancée par la communauté scientifique à travers la publication, mercredi 28 octobre, de la 10e édition du rapport annuel du Lancet Countdown. Un message à destination de la communauté internationale avant l’ouverture de la prochaine Conférence des parties sur le climat (COP31) à Antalya, en Turquie, le 9 novembre.
Porté par la revue britannique The Lancet en collaboration avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le Lancet Countdown regroupe plus de 300 chercheurs de diverses disciplines issus d’une centaine d’institutions scientifiques et médicales d’une trentaine de pays. Il documente depuis dix ans les effets du changement climatique sur la santé à travers le suivi d’une cinquantaine d’indicateurs.
Ce 10ᵉ rapport prend la forme d’un constat d’échec accablant : non seulement la situation ne s’est pas améliorée dix ans après l’accord de Paris sur le climat, mais elle s’est même dégradée depuis que les Etats se sont engagés, le 12 décembre 2015, à contenir le réchauffement climatique à 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels.


« Dix ans après l’accord de Paris, nos conclusions sont sans équivoque : les atteintes à la santé liées au changement climatique progressent plus rapidement que les mesures prises à l’échelle mondiale pour y remédier et, dans de nombreux cas, leur progression s’accélère même », déplore Marina Romanello. Plusieurs indicateurs se sont ainsi dégradés plus vite au cours de la décennie qui a suivi l’entrée en vigueur de l’accord de Paris (2016-2025) qu’au cours de la décennie précédente (2006-2015).
Sécheresses et précipitations extrêmes
L’aggravation la plus spectaculaire est sans doute celle du nombre de décès liés à la chaleur et attribuables au changement climatique. Entre 2016 et 2023 (dernière année pour laquelle le rapport dispose de toutes les données consolidées à l’échelle mondiale), la chaleur a été associée à une moyenne estimée à 540 800 décès par an, dont 68 % (369 900) étaient dus au changement climatique, contre 398 363 décès par an, dont 55 % (219 100) attribués au réchauffement, entre 2006 et 2015.
Pour la seule année 2023, la chaleur a été associée à un nombre record estimé à 710 000 décès, soit davantage que les décès dus au paludisme ou au VIH, et 71,5 % étaient imputables au changement climatique. Au total, les chercheurs estiment que le changement climatique a causé près de 3 millions de décès liés à la chaleur entre 2016 et 2023.

Autre indicateur dans le rouge : les sécheresses extrêmes qui accompagnent les vagues de chaleur menacent la sécurité alimentaire d’une proportion toujours plus grande de la population mondiale, en particulier dans les pays pauvres. En 2025, les sécheresses ont touché plus de la moitié (51,8 %) des terres émergées pendant au moins un mois. Cette tendance s’est aussi aggravée dans des proportions vertigineuses : la superficie touchée a augmenté de 704 % sur la période 2016-2025 par rapport à la décennie 2006-2015.
Autre manifestation de la catastrophe climatique en cours, les précipitations extrêmes frappent elles aussi des zones de plus en plus étendues. Entre 2016 et 2025, elles ont concerné en moyenne près de 17,2 % des terres émergées, contre 14,8 % au cours de la décennie précédente. Une hausse qui aggrave les risques d’inondations, de glissements de terrain ou encore de maladies transmises par l’eau.
« Les preuves sont incontestables : le changement climatique constitue l’une des plus grandes menaces pour la santé auxquelles l’humanité est confrontée », commente auprès des équipes du Lancet Countdown Tedros AdhanomGhebreyesus, le directeur général de l’OMS. Pour le patron de l’agence onusienne, ce rapport montre aussi que « des solutions sont à portée de main. En plaçant la santé au cœur des politiques climatiques, nous pouvons sauver des millions de vies et bâtir des sociétés plus résilientes ».
Il en veut pour preuve les progrès réalisés sur le front de la lutte contre la pollution de l’air. Les chercheurs estiment qu’environ 323 000 décès sont évités chaque année dans au moins 77 pays où la pollution atmosphérique liée aux combustibles fossiles a diminué depuis 2016, grâce notamment aux investissements dans les énergies renouvelables. Reste que la pollution de l’air due aux fossiles (charbon et pétrole surtout) cause encore environ 2,73 millions de décès par an dans le monde.
Subventions aux fossiles
Le rapport constate que les prévisions de production de combustibles fossiles s’éloignent de plus en plus de l’objectif de l’accord de Paris visant à limiter le réchauffement à 1,5 °C : les 100 plus grandes entreprises du secteur pétro-gazier prévoient désormais de produire, d’ici à 2040, 150 % de fossiles de plus que le niveau compatible avec cet objectif, contre 138 % en 2025. Et, face à la flambée des prix du pétrole et du gaz, les Etats continuent de subventionner ces énergies comme jamais, même si cela pèse lourdement sur les finances publiques, relève le rapport. Ainsi, les subventions aux fossiles ont doublé depuis 2016, atteignant le montant cumulé colossal de 6 200 milliards de dollars (5 563 milliards d’euros) depuis la mise en œuvre de l’accord de Paris. En 2024, dix pays ont même consacré davantage d’argent aux énergies fossiles qu’à leur système de santé.
Le Lancet Countdown s’alarme également que l’engagement politique et institutionnel en faveur de la santé et de la lutte contre le changement climatique soit en net recul. Un indicateur parmi d’autres : la proportion de pays évoquant le lien entre santé et climat dans leurs déclarations lors du débat général de l’Organisation des Nations unies est en chute constante depuis 2021, tombant de 66 % en 2021 à 26 % en 2025, alors qu’il n’avait cessé de croître depuis l’accord de Paris. En outre, le rapport souligne également un « déficit de financement considérable » pour les pays qui souffrent le plus de la crise climatique. Sur la base des données fournies par seulement une cinquantaine de pays en développement, le coût minimal pour couvrir les besoins d’adaptation en matière de santé est de 3,3 milliards de dollars. Or, seul un tiers de ces besoins déclarés a fait l’objet d’engagements financiers en 2024.
« L’affaiblissement du multilatéralisme et la montée de la désinformation, du déni et du scepticisme à l’égard du changement climatique compromettent de plus en plus l’action collective et menacent de réduire à néant les progrès accomplis jusqu’à présent », alerte la communauté scientifique, qui estime que « la fenêtre d’action permettant d’éviter un avenir potentiellement catastrophique se referme rapidement ».
Aussi, les auteurs du rapport demandent l’élaboration d’un « nouvel instrument » de l’OMS afin de reconnaître officiellement le changement climatique comme une « urgence sanitaire mondiale » et de le traiter comme telle, en plaçant la santé au cœur de chaque décision climatique, de la réduction « urgente et équitable » des émissions de gaz à effet de serre aux priorités de financement.
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