« Le chef de l’État a placé au bord du gouffre un pays dont il a systématiquement refusé d’entendre les difficultés et les aspirations. »

17 octobre : qui sème la violence récolte la révolte

À six mois de l’élection présidentielle, Emmanuel Macron fait face à son bilan : le chef de l’État a placé au bord du gouffre un pays dont il a systématiquement refusé d’entendre les difficultés et les aspirations.

Carine Fouteau

19 octobre 2026 à 19h58 https://www.mediapart.fr/journal/politique/191026/17-octobre-qui-seme-la-violence-recolte-la-revolte

LeLe 17 octobre 2026, quelles qu’en soient les éventuelles répliques, restera comme un condensé de dix ans de macronie : côté mobilisation, la journée, dans sa forme, rappelle les cortèges contre la réforme des retraites aussi bien que les révoltes des Gilets jaunes, des quartiers pour Nahel Merzouk et des Kanaks en Nouvelle-Calédonie ; côté exécutif, elle signe l’incapacité répétée d’un président, aujourd’hui définitivement démonétisé, à composer avec les mouvements sociaux.

Cette date, marquée par le manque d’anticipation du gouvernement, les failles du renseignement et l’usage indistinct de la force policière, traduit la brutalité d’un pouvoir qui a perdu toute boussole politique, en plus d’avoir laissé échapper le contrôle de ses troupes supposées détentrices de la « violence légitime ».

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© Photo illustration Sébastien Calvet / Mediapart avec AFP et Abaca

Des manifestant·es pacifiques gazé·es et nassé·es, des personnes blessées et mutilées, des lieux de pouvoir incendiés ou ravagés, des commerçant·es abandonné·es aux pillages, des rues barricadées ou dévastées… Les scènes de chaos inédites ont éclipsé médiatiquement les revendications protéiformes de défilés massifs et compacts, souvent joyeux et festifs, partout en France, de plus d’un demi-million de lycéen·nes, d’étudiant·es, de familles, de syndicalistes et de Gilets jaunes, entre autres.

Aussi, de Parcoursup, de la vie chère, des services publics ou des violences policières, il n’a pas été question dans l’allocution télévisée du chef de l’État, le 18 octobre dans la soirée. Mettant l’accent sur les violences, pain bénit pour l’extrême droite, Emmanuel Macron a pris soin d’ignorer les raisons de la détresse d’un pays précarisé, dans ses conditions d’existence, par deux quinquennats.

Appel au calme inflammable

Après quarante-huit heures d’une France sur des charbons ardents, le président de la République, depuis l’Élysée, cible de groupes de manifestants la veille, est apparu emmuré, statique, déconnecté. Parti lundi pour le golfe Persique après avoir assisté, aux côtés de l’épouse de Bernard Arnault, au concert de Céline Dion, il avait offert la veille le visage exsangue d’un pouvoir replié dans le mépris et le discrédit, et dont la seule réponse audible est la répression.

Du vide glaçant de son appel au calme inflammable, il faut en effet retenir quelques mots, qui disent tout de sa conception des droits fondamentaux et de son refus d’appréhender les causes de la défiance : « Nous sommes à six mois de notre élection présidentielle, et tous ceux qui vous expliquent que l’urgence est d’aller dans la rue, de manifester, de créer le désordre, n’ont qu’un but, abîmer la République et voler le débat. » Et aussi, évoquant le soulèvement : « Rien ne le justifie, rien ne l’explique, rien ne l’excuse. »

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Ce qui l’explique, pourtant, est sous ses yeux et de sa responsabilité, puisqu’il s’agit de son bilan. La convergence des colères sociales qu’aujourd’hui Emmanuel Macron cherche à étouffer, il l’a lui-même créée.

Contestation des ordonnances Travail (2017), manifestations contre la mise en place de Parcoursup (2018), mouvement des Gilets jaunes (2018-2019), mobilisation contre la réforme des retraites (2019-2020 puis 2023), manifestations contre la loi « Sécurité globale » (2020), révoltes après la mort de Nahel Merzouk (2023), révolte du monde agricole (2024), soulèvement en Nouvelle-Calédonie (2024), mobilisation contre le « permis de tuer » (2026), sans oublier les mobilisations écologistes ayant émaillé dix ans de macronie, des marches pour le climat (2018-2021) aux rassemblements contre les mégabassines (2023) et l’autoroute A69 (2023-2026), en passant par la mobilisation contre la loi Duplomb (2025)…

La révolte qui s’exprime aujourd’hui est l’aboutissement de dix ans de luttes dont les revendications ont été largement ignorées et auxquelles, à quelques exceptions près, la seule réponse a été la criminalisation des manifestant·es et le durcissement de l’action policière, à coups de matraques, de canons à eau, de tirs de LBD, de grenades lacrymogènes, de fouilles de sacs à dos et de pancartes confisquées. Pour faire taire, toujours la même solution : intimider et blesser.

Violences d’État

En s’enferrant dans un exercice du pouvoir vertical de plus en plus autoritaire, tel que l’a chroniqué continûment Ellen Salvi (ici, là et là), ce double quinquennat a entravé le droit de manifester, délégitimé les relais de la société civile, et, au total, affaibli la démocratie sociale, tout en dénigrant les contre-pouvoirs parlementaires et judiciaires, ainsi que journalistiques.

En désignant, sans preuve tangible, l’« ultragauche » et « LFI et ses proxys » comme les fauteurs de troubles du 17 octobre, le pouvoir abîme la démocratie tout court en déchargeant sur des opposant·es politiques ses lourdes responsabilités.

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Cette violence institutionnelle, dans une logique symptomatique du capitalisme contemporain, s’articule à un autre marqueur du bilan macronien : la violence de politiques néolibérales bénéficiant aux plus riches quitte à ruiner le pays. Car la rage qui s’exprime, des cortèges pacifiques aux scènes insurrectionnelles, est aussi le résultat d’une décennie qui a vu croître les inégalités, stagner les salaires réels et fléchir les services publics sur fond d’accumulation des profits dans les mains de quelques-un·es.

Face à l’inégale répartition des fruits de la production, au bénéfice du capital et au détriment du travail, il n’est pas étonnant d’observer un regain de popularité des appels à la redistribution par le bas, quelles qu’en soient les formes.

L’injustice sociale est en tout cas au cœur des revendications lycéennes et étudiantes. Et il faut les rappeler : des enseignant·es non remplacé·es, des classes surchargées, des locaux vétustes. Cité dans un récent parti pris de Faïza Zerouala, le sociologue Camille Peugny, dont les recherches portent sur le déclassement, la reproduction et les inégalités, trouve les sources de la mobilisation actuelle dans des réformes menées « sans concertation ni budget supplémentaire. Cela s’est traduit concrètement par des emplois du temps insupportables et une réorganisation permanente d’une année sur l’autre, comme le déplacement des épreuves du baccalauréat ».

La « Gen Z » mobilisée

Anxiété provoquée par l’algorithme de Parcoursup, catastrophe climatique, menace de l’IA sur l’emploi : l’avenir de la « Gen Z » apparaît plus bouché que jamais. De l’Inde et du Népal à Madagascar en passant par le Maroc et l’Italie, les demandes de dignité ont beau être planétaires et reliées entre elles, comme l’explique l’historienne Leyla Dakhli, l’exécutif français reste campé sur ses positions : aux mobilisations de la jeunesse, notamment lorsqu’elles naissent des quartiers populaires, il oppose l’envoi des forces de l’ordre. « Voilà une classe qui se tient sage », disait un policier aux lycéen·nes de Mantes-la-Jolie (Yvelines), contraint·es de se mettre à genoux en marge d’un rassemblement près de leur établissement en décembre 2018, soit un an et demi après la première élection d’Emmanuel Macron.

Les derniers mois de son deuxième quinquennat ont des airs de Fin de partie, cette pièce de théâtre de Samuel Beckett, où la violence est la seule issue de personnages figés dans leur être. L’absence de réponse politique crée de la brutalité policière et du désordre social. Tant que les dirigeant·es politiques ne l’auront pas compris, tant que la force publique protégera le pouvoir plutôt que les citoyen·nes, la France restera ce peuple qui refuse de se tenir sage.

Carine Fouteau

Emmanuel Macron, fossoyeur des libertés

Pris d’une fièvre autoritaire, le président de la République assume désormais d’entraver massivement le droit fondamental à manifester. L’apogée de dix ans d’échecs et d’impuissance, durant lesquels le pouvoir a perdu toute légitimité.

Romaric Godin et Ellen Salvi

22 octobre 2026 à 19h53 https://www.mediapart.fr/journal/france/221026/emmanuel-macron-fossoyeur-des-libertes

IlIl aura suffi de quelques jours pour que la France bascule. Quelques jours pour que le pouvoir et ses allié·es perdent pied. Quelques jours pour que les libertés fondamentales soient balayées d’un revers de main par celui qui est censé en être le garant. Jeudi 22 octobre, Emmanuel Macron a pris la parole face caméra à l’issue d’un conseil de sécurité organisé à l’Élysée avec les services de renseignement et le gouvernement.

Le président de la République a annoncé que les demandes de manifestation déposées par « des gens qui n’ont aucune légitimité » (on entend presque « des gens qui ne sont rien » en écho) seraient interdites. « La doctrine qui a été arrêtée de manière très claire, c’est que partout où il y a une volonté de manifester, de se regrouper, [les demandes] seront interdites par les préfets », a-t-il ajouté, insistant sur la nécessité d’« un retour au calme ».

Ce qui est aussi clair que la doctrine du chef de l’État, c’est qu’il est désormais le seul en mesure de déclarer qui est légitime pour organiser des manifestations contre son pouvoir et qui ne l’est pas. Une énième démonstration de la volonté d’Emmanuel Macron de faire taire les oppositions. À quelques mois de la présidentielle, cette dérive liberticide fait désormais de la France une démocratie dégradée.

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Emmanuel Macron lors de la réunion du conseil de sécurité au palais de l’Élysée, à Paris, le 22 octobre 2026.  © Photo Teresa Suarez / AFP

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Désormais, le droit de manifester ressemble de plus en plus, en France, à ce qu’était le droit de grève sous Napoléon III : un droit formel octroyé par le pouvoir, mais qui n’a aucune réalité pratique tant les conditions de son application sont rendues impossibles. C’est toute la conception de la démocratie par le macronisme qui est aujourd’hui brutalement clarifiée : une coquille vide au service du pouvoir, pas un régime de débat et de contestation.

Le basculement illibéral

Emmanuel Macron, qui aime à se pavaner à l’étranger comme le meilleur représentant des « valeurs européennes » contre les États illibéraux, est en réalité lui-même, dans son propre pays, le moteur d’un autoritarisme de plus en plus évident. À peine a-t-il concédé aux syndicats le droit d’organiser des manifestations. Mais là encore, a-t-il précisé, ce sont les préfets qui « proposeront des tracés alternatifs ».

À Paris, la préfecture de police a ainsi autorisé la manifestation de la CGT entre Bastille et Nation, mais a interdit celle du collectif étudiant Interfac et de plusieurs Gilets jaunes. À Orléans (Loiret), le préfet a interdit la marche lancée par SUD PTT vers le meeting du Rassemblement national (RN) du dimanche 25 octobre, tout en autorisant celle des autres syndicats dans la même ville le samedi 24 octobre.

Des choix à géométrie variable qui révèlent tout à la fois le grand n’importe quoi du pouvoir et sa volonté d’afficher le maintien d’un semblant de droit de manifester. Mais « la recommandation générale, c’est qu’il n’y ait pas de manifestations », a toutefois insisté Emmanuel Macron jeudi 22 octobre, révélant ainsi la réalité d’un exécutif aux abois et qui n’a plus d’autres leviers que la fuite en avant autoritaire.

En poussant à son paroxysme la logique présidentialiste des institutions de la Ve République, il a affaibli les partis d’opposition, les contre-pouvoirs et le Parlement, entraînant un déséquilibre sans précédent.

Pour preuve : faute d’avoir anticipé les violences de la mobilisation du 17 octobre, le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, ne sait plus quoi promettre pour satisfaire les demandes de la droite et de l’extrême droite. Ainsi a-t-il annoncé la mobilisation, pour le 24 octobre, de la brigade de recherche et d’intervention (BRI), du Raid, du Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN), mais aussi d’hélicoptères et de Centaure.

« C’est moi qui serai aux commandes et comptez sur ma fermeté ! », a lancé le ministre de l’intérieur face aux député·es, mardi 20 octobre, avant d’envisager le lendemain, au Sénat, la « piste »d’une suspension des réseaux sociaux. Une option soufflée en début de semaine par l’ancien premier ministre Gabriel Attal, qui l’avait utilisée en Kanaky-Nouvelle-Calédonie en 2024 – avant que le Conseil d’État ne juge la mesure illégale un an plus tard.

Dans cette surenchère généralisée où le droit devient anecdotique, la préfecture de police de Paris a invité les commerçant·es parisien·nes à renforcer leur sécurité, notamment avec un « recours à des agents privés ». Au moment même où Bruno Retailleau et Édouard Philippe, tous deux candidats à la présidentielle, jetaient l’air de rien dans l’atmosphère l’idée selon laquelle des gens pourraient avoir recours à l’« autodéfense ».

Cacher l’échec et l’impuissance

Ce basculement n’est pas un mouvement soudain, mais l’aboutissement d’un processus long au cours duquel le pouvoir, et plus généralement une grande partie du monde politique, a achevé de se discréditer. Un processus dont les balbutiements remontent au moins à 2017, date à laquelle Emmanuel Macron est arrivé à l’Élysée avec des idées très arrêtées sur la situation économique et sociale de la France.

Pour lui, les réformes n’avaient pas été menées et cette erreur pesait sur la croissance. Il fallait alors « libérer » les énergies, réformer le marché du travail, mais aussi les retraites. Ainsi, imaginait-il, la croissance et la productivité repartiraient. Biberonné aux illusions néolibérales des années 1990 à 2010, le nouveau président de la République pensait parfaitement savoir ce qui était bon pour le peuple. Ce dernier n’avait qu’à se laisser faire.

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D’ailleurs, le chef de l’État a rapidement souhaité être seul face à celui-ci, qu’il entendait guider. En poussant à son paroxysme la logique présidentialiste des institutions de la Ve République, il a affaibli les partis d’opposition, les contre-pouvoirs, mais aussi le Parlement, entraînant par là même un déséquilibre sans précédent. Cette méthode toute personnelle lui est revenue en boomerang dès 2018 avec le mouvement des Gilets jaunes.

Ce qui n’a pas empêché Emmanuel Macron de continuer d’appliquer son programme. Avec un bilan désastreux : la France s’enfonce dans la stagnation économique, le niveau réel des salaires de 2026 restera en deçà de celui de 2021 et la politique d’aides publiques au capital a creusé le déficit. Sans surprise, le pouvoir macroniste suscite aujourd’hui un rejet généralisé. Et pourtant, il s’accroche désespérément à son idéologie.

C’est que cette dernière est le produit d’une situation concrète. Dans un contexte de stagnation économique, la classe dominante ne peut parvenir à assurer le rendement le plus élevé possible de son capital qu’en faisant pression sur les revenus du travail et sur les ressources de l’État. L’échec même de la politique néolibérale la conduit donc à se radicaliser, parce qu’il maintient la pression sur la génération de profits.

Dans ces conditions, plus aucune concession n’est possible. Ni vis-à-vis du monde du travail ni vis-à-vis de l’écologie, pourtant au cœur des préoccupations de la jeunesse actuellement mobilisée. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les normes environnementales ont été rabotées, alors même que la crise écologique s’aggrave.

La décomposition autoritaire du macronisme

Le moteur de la classe au pouvoir – dont Emmanuel Macron est le parfait représentant – est le déni social et écologique. Face à ce déni, la démocratie réelle, celle qui s’appuie sur l’État de droit, le respect des oppositions et le débat, apparaît donc comme un obstacle, car elle met au jour non seulement les impuissances et les échecs de l’exécutif, mais aussi les conséquences de cette politique de classe aveugle.

À entendre le gouvernement, il n’y aurait en France aucune raison pour que les citoyen·nes se révoltent et protestent, tant la politique menée est rationnelle et modérée. Dès lors, lorsque de telles contestations surgissent, il s’agirait forcément d’une « manipulation » – de La France insoumise (LFI) ou d’autres. Mais la démocratie, la manifestation, la liberté d’opinion permettent de rappeler les réalités sociales et de ruiner ce récit défensif.

Dès lors, on comprend mieux cette lente dérive illibérale du pouvoir macroniste, dont les annonces du jeudi 22 octobre ne sont qu’un aboutissement. Pour lui, il faut par tous les moyens délégitimer l’opposition et la parole des citoyen·nes. Progressivement, la démocratie est ainsi vidée de son contenu et de son sens. Le débat est circonscrit avec l’appui de médias complices, et le droit de manifestation devient une menace.

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La démocratie se réduit donc aux seules élections, comme l’a d’ailleurs assumé le président de la République, dès dimanche 18 octobre, en affirmant au mépris de la démocratie sociale : « Nous sommes à six mois de notre élection présidentielle. À six mois. Tous ceux qui aujourd’hui vous expliquent que l’urgence est d’aller dans la rue, de manifester, de créer le désordre, n’ont qu’un but : abîmer la République et voler le débat. »

Pourtant, même le résultat des urnes et la démocratie représentative ont été méprisés au cours des dix dernières années. Emmanuel Macron n’a ainsi jamais pris en compte le fait d’être élu deux fois face à l’extrême droite, tout comme il a balayé sa défaite aux élections législatives de 2024 et écrasé les droits du Parlement, en continuant à nommer des proches à Matignon, malgré les motions de censure successives.

De plus en plus, le président de la République ressemble à ces empereurs romains de la décadence dont la légitimité ne reposait sur rien d’autre que sur le soutien de ses légions. Le conseil de défense de jeudi 22 octobre prouve combien ce pouvoir est isolé et caché derrière des rangs de prétoriens. Il s’agit désormais de faire la guerre à un « ennemi de l’intérieur ». Tout ce qu’une démocratie fonctionnelle est censée empêcher.

Cette évolution n’est que le symptôme d’une décomposition politique plus large où les forces politiques traditionnelles, faute d’alternatives crédibles, en sont réduites à approuver les politiques illibérales en cours. On le voit clairement avec l’attitude d’une partie de la social-démocratie sur le mouvement en cours, à l’instar du maire socialiste de l’arrondissement Paris-Centre, Ariel Weil, qui a très tôt réclamé le recours à l’armée.

Le centre radicalisé achève donc son mouvement de convergence avec l’extrême droite. Le seul débat politique autorisé devient dès lors les conditions du « rétablissement de l’ordre », marotte du Rassemblement national (RN). Mais à ce petit jeu, on préfère toujours l’original à la copie. Le macronisme, qui prétendait combattre l’autoritarisme d’extrême droite, lui aura ouvert un boulevard. Au point de marcher dessus avec lui.

Romaric Godin et Ellen Salvi

« Tant que nos institutions ne renforceront pas leur dimension participative, la colère s’exprimera dans la rue »

Le sociologue Nicolas Duvoux publie un ouvrage qui interroge la place des personnes minorisées dans la société et la capacité de celle-ci à leur donner la parole puis à les entendre. Pour lui, intégrer ces personnes dans le processus décisionnaire démocratique relève de l’urgence.

Faïza Zerouala

16 octobre 2026 à 17h16 https://www.mediapart.fr/journal/france/161026/tant-que-nos-institutions-ne-renforceront-pas-leur-dimension-participative-la-colere-s-exprimera-dans-la-r

Professeur de sociologie à l’université Paris VIII-Saint-Denis, spécialiste des questions de pauvreté, Nicolas Duvoux vient de publier Des vies volées. Restituer le pouvoir (PUF). Dans le prolongement de son précédent ouvrage, L’Avenir confisqué (PUF, 2023), il réfléchit à la manière dont la parole est distribuée dans la société et aux raisons pour lesquelles il s’agit d’un enjeu démocratique fort.

Ce livre est basé sur son expérience au sein du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion (CNLE), qu’il préside depuis 2023. Une institution qui travaille à une meilleure représentativité, avec notamment un collège composé de personnes concernées, invitées à réfléchir aux politiques publiques au même titre que d’autres expert·es.

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© Photomontage Mediapart

« Mediapart » : Votre livre débute sur l’idée de prendre au sérieux la notion de ressenti. Dans le débat public, cette notion est souvent renvoyée à la subjectivité, à l’émotion, voire à l’irrationalité. Comment écouter les expériences vécues sans les sacraliser ni les disqualifier ?

Nicolas Duvoux : Sur le plan scientifique, l’opposition traditionnelle entre le vécu et les statistiques est aujourd’hui dépassée. C’est le point de départ fondamental de mon raisonnement de sociologue empirique. Quand on mène des enquêtes, on constate que les gens raisonnent et ont une conscience très nette de la situation dans laquelle ils se trouvent, même s’ils ont peu de ressources. Il existe une véritable intelligence et une rationalité de la parole ordinaire.

Bien sûr, scientifiquement, il ne faut pas s’arrêter au simple ressenti, il faut le contextualiser. Par exemple, si l’on écoute les personnes qui se plaignent d’être mal payées, ce sont majoritairement les hommes qui s’expriment, alors qu’ils sont objectivement mieux payés que les femmes. Ce ressenti ne nous dit rien des inégalités salariales réelles, mais il nous révèle les normes et les attentes qui pèsent sur les hommes.

Il faut donc écouter ces mots, car ils disent presque toujours quelque chose de très fiable, tout en les analysant avec les outils de la science sociale classique. Le ressenti est un élément qui ne s’oppose pas à l’objectivation mais la complète, la renforce.

Qu’est-ce que les récits individuels nous apprennent de la réalité sociale que les statistiques, les indicateurs économiques ou les catégories administratives ne parviennent pas toujours à saisir ?

Ces récits dévoilent tout un ensemble de savoirs pratiques, de savoirs affectifs, motifs de fierté, liés aux modes de vie. Par exemple, une personne très modeste développe un véritable savoir-faire pour économiser, réparer, réutiliser ou recycler. Pourtant, les catégories administratives effacent complètement cette expertise d’usage et, pire, infantilisent cette personne en prétendant lui apprendre à devenir vertueuse.

La dépossession politique se manifeste lors de procédures considérées comme de simples routines par l’administration, qui sont vécues comme des sanctions d’une violence inouïe par les usagers.

Enfin, les récits individuels explicitent les contraintes matérielles, environnementales, spatiales ou symboliques qui pèsent sur les choix des gens. Ils rappellent que les comportements ne relèvent pas de l’irrationalité ou de la mauvaise volonté. Les gens n’utilisent pas leur voiture par plaisir ou par mépris de l’écologie, mais parce qu’ils y sont contraints pour travailler ou pour maintenir des liens familiaux.

Dans votre ouvrage, vous posez la question de la restitution du pouvoir. Mais qui le confisque ? Et la pauvreté est-elle aussi une dépossession politique ?

Oui, la pauvreté est fondamentalement une dépossession politique. Être en situation de pauvreté signifie ne pas avoir les moyens de peser sur les décisions qui conditionnent sa propre existence.

Quant au responsable de cette confiscation, il ne s’agit pas d’un acteur unique, mais d’un ensemble d’institutions et de mécanismes sociaux, économiques, de classe, de genre ou ethnoraciaux, dont le fonctionnement institutionnel renforce les inégalités au lieu de les corriger.

Cette dépossession politique se manifeste lors de procédures considérées comme de simples routines par l’administration, qui sont vécues comme des sanctions d’une violence inouïe par les usagers. C’est le cas des rappels d’indus de la caisse d’allocations familiales (CAF), qui détruisent l’équilibre financier des ménages. Les formes de traitement administratif blessantes n’ont pas disparu, loin de là.

En 2018, les Gilets jaunes ont rendu visible une France qui ne se reconnaissait plus dans les discours politiques dominants. La crise du pouvoir d’achat, le sentiment d’abandon territorial et la défiance envers les représentant·es politiques sont toujours présents. Comment analysez-vous cette crise avec le recul ?

Les Gilets jaunes ont exprimé une déconnexion profonde entre les décisions politiques et les modes de vie réels. Avant la question du carburant, le mouvement s’est structuré sur Facebook autour de la protestation contre la limitation de vitesse à 80 km/h. C’était une réaction contre l’aspect normatif de décisions prises d’en haut.

Augmenter le prix du carbone pour sauver la planète est une intention louable, mais cette mesure devient insoutenable lorsqu’elle s’applique à des personnes qui n’ont aucune alternative de transport et aucune capacité de transformation radicale par leurs propres moyens, et lorsqu’elle n’est pas référée à des enjeux de justice.

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Par ailleurs, les Gilets jaunes ne relevaient pas de la grande pauvreté. C’était la classe moyenne qui décrochait, celle pour qui le logement est devenu inabordable dans les zones d’emploi, bloquant ainsi toute projection de vie ou d’aide aux enfants.

C’est le même phénomène structurel de déclassement, de sentiment d’insécurité diffus et de mépris par les sachants qui a nourri le vote pour le Brexit ou l’élection de Donald Trump. Les solutions simplistes et excluantes peuvent paraître le plus court chemin pour récupérer du pouvoir sur sa vie, même si cela conduit à des situations qui aggravent les phénomènes.

La révolte lycéenne actuelle repose elle aussi sur ce sentiment de ne pas être entendu. En plus de Parcoursup et du manque de moyens, les lycéen·nes dénoncent les inégalités de traitement entre établissements et territoires. Quel regard portez-vous sur ce mouvement ?

La révolte des lycéens contre Parcoursup, pour les moyens de l’école publique ou contre les inégalités de traitement entre les établissements scolaires, montre une conscience très vive des disparités et des injustices.

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Ce qui est particulièrement remarquable dans ce mouvement, c’est la solidarité qui s’exprime entre des jeunes issus d’établissements favorisés et d’autres issus de milieux beaucoup plus modestes. Bien que très éloignés sur le papier, ils partagent le sentiment d’un destin commun et d’une appartenance générationnelle.

Les jeunes les plus favorisés n’hésitent pas à utiliser le terme de « privilèges » pour qualifier leur situation, conscients des avantages absolus et relatifs dont ils disposent.

Leurs revendications portent pourtant sur des éléments très concrets, presque banals…

Oui, mais ces conditions matérielles ont aujourd’hui un impact direct et anxiogène sur leur avenir, car la sélection scolaire a été ravivée et est plus précoce, en même temps qu’en partie aléatoire. Cette conjonction entre le sentiment de ne pas avoir voix au chapitre et l’impossibilité de se projeter constitue le terreau de leur colère.

Les courroies de transmission et la structuration du dialogue sont largement rompues et cela témoigne d’un décalage entre ce que vivent, pensent et ressentent de larges parties de la population.

Il ne faut surtout pas opposer leur demande de reconnaissance et la matérialité de leurs revendications. C’est précisément la matérialité de leur vie qui exige d’être considérée et respectée par les institutions, les conditions matérielles d’existence présentes sont en lien très étroit avec les projections subjectives dans l’avenir.

De nombreux appels à la mobilisation circulent pour le 17 octobre, mêlant lycéen·nes, syndicats et Gilets jaunes. Comment analysez-vous ce mouvement naissant ?

C’est une dynamique très intéressante car elle est extrêmement diffuse. Il n’y a pas de syndicats à l’origine, pas d’appels clairement identifiés, et aucune figure ou représentant pour porter la parole.

Ce caractère diffus est le signal d’une profonde difficulté à saisir les mouvements de l’opinion et à les enregistrer au niveau politique. Les courroies de transmission et la structuration du dialogue sont largement rompues et cela témoigne d’un décalage entre ce que vivent, pensent et ressentent de larges parties de la population, dans des conditions d’ailleurs très différentes (périphéries, ruralité, banlieues, etc.), et les formes de représentation institutionnelle, syndicale ou partisane, de débouché qu’elles peuvent et surtout ne peuvent pas trouver.

Quels sont les facteurs qui alimentent cette rupture ?

Il ne faut pas oublier que la pauvreté et les inégalités atteignent des sommets historiques en France, comme l’a montré l’Insee en juillet. Mais ces données, pourtant fiables, ne donnent pas véritablement lieu à une traduction ou discussion politique collective. Pourtant, elles minent la société et le pacte social, renforçant les disparités entre groupes et les privations. Les contraintes en termes de taux d’effort s’accroissent pour les plus modestes, notamment en matière de logement, mais aussi d’alimentation, et les tensions budgétaires vont elles aussi croissant.

Tant que nos institutions ne renforceront pas leur dimension participative et ne trouveront pas de canaux pour reconnaître et convertir les intérêts, en partie contradictoires, des catégories ou groupes de la population en décisions, en assurant une prise en compte de la matérialité des situations, de leur violence et des sentiments d’injustice, la colère continuera de s’exprimer dans la rue. Faute d’être organisés et intégrés par le système politique, ces mouvements prennent des formes violentes qui finissent par être disqualifiées par le pouvoir. L’impasse est totale.

Votre expérience au sein du CNLE montre que des personnes confrontées à la pauvreté peuvent participer à la délibération collective autrement qu’en venant témoigner de leurs difficultés. Comment écouter les récits minorisés sans les mépriser et sans les folkloriser ?

C’est le défi permanent : éviter le misérabilisme qui présente les personnes pauvres comme totalement impuissantes, sans pour autant surestimer leur capacité d’action, qui reste contrainte. Si vous réduisez une personne à sa seule particularité, par exemple le fait d’être une mère célibataire, vous recréez une asymétrie de domination face à un expert qui, lui, parle au nom de l’universalité. Les formes épistémiques de l’injustice, la capacité d’être entendu, voire de mettre des mots sur les torts subis, redoublent les formes mieux connues et blessent, bien sûr.

Faire de la politique, c’est construire des digues pour canaliser l’énergie sociale et collective afin qu’elle serve les institutions, plutôt que de rejeter la puissance du fleuve.

Dans une instance à laquelle toutes les parties prenantes de la société civile participent (associations, élus, organisations paritaires, experts, Conseil économique, social et environnemental), le cinquième collège du CNLE intègre des personnes concernées en nombre (trente-deux), ce qui leur donne une force collective. Bien sûr, il ne faut pas idéaliser. Comme toute expérimentation, celle-ci a des limites, notamment sur le débouché politique des travaux, mais c’est une forme de participation qui assure une prise en compte des réalités vécues et un transfert de pouvoir à l’échelle limitée d’une instance.

Dans votre livre, vous évoquez Myriam, une des membres de ce collège, qui s’élève contre les injonctions de flécher les dépenses de protection sociale vers des biens de consommation verts. Elle dénonce une infantilisation. Cette tension entre des propositions jugées hors sol et la vie réelle est-elle inévitable ?

Absolument, mais loin d’être un problème, cette tension est en réalité fondatrice du rapport politique. Si on refuse de l’affronter et de construire à partir d’elle, on finit par l’invisibiliser et par empêcher la colère de s’exprimer politiquement.

Faire de la politique, c’est construire des digues pour canaliser l’énergie sociale et collective afin qu’elle serve les institutions, plutôt que de rejeter la puissance du fleuve. L’expression de cette tension, de ce frottement et de ce sentiment d’injustice très vivement vécu doit être autorisée, car ils sont profondément féconds et productifs, tant sur le plan social que démocratique. En tout cas, ils en ont le potentiel.

Face au constat que la démocratie participative est souvent disqualifiée, quelles réformes vous semblent indispensables ?

Il est vrai qu’il y a un constat d’inutilité frustrant, on déploie énormément d’énergie pour des résultats qui ne se traduisent pas en décisions politiques.

Ce que je retiens, c’est que la défiance est bilatérale : la population se méfie des institutions, mais les institutions ont tout autant tendance à se méfier de la population, rejetant ses contraintes de vie dans l’irrationalité, ses revendications dans le silence.

Pour sortir de cette impasse, il faut impérativement lier les mécanismes participatifs à la démocratie représentative et trouver des voies d’inscription des vies dans les fonctionnements institutionnels, représenter des conditions sociales, spatiales, de discrimination et en faire le support d’une promotion et d’une défense des droits. La particularité est le point de départ, jamais le point d’arrivée d’un travail collectif, institutionnel et politique au meilleur sens du terme.

Prenons l’exemple des zones à faibles émissions (ZFE), dont la mise en œuvre a été très fortement contestée, jusqu’à aboutir à leur suppression, avant une décision du Conseil constitutionnel. Si nous avions adossé la ZFE à des mesures de justice sociale, comme un dispositif de leasing social ciblé sur les ménages modestes des grandes métropoles, nous aurions pu construire les conditions de son acceptabilité parce que les tensions étaient palpables. La démocratie a un coût, mais si nous n’élargissons pas, pour détourner cette expression, le « cercle de la raison » politique aux réalités vécues et restaurer le sens partagé de la justice sociale, les décisions publiques resteront inapplicables et rejetées.

Nicolas Duvoux, Des vies volées. Restituer le pouvoir (PUF), 280 pages, 20 euros.

Faïza Zerouala

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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