« La dimension prise par les émeutes du 17 octobre peut difficilement être attribuée à l’ultragauche »
Tribune
Dénoncée par Emmanuel Macron, l’ultragauche est avant tout une catégorie policière désignant les militants « de gauche » sortant du cadre légal, mais les groupes qui s’y rattachent ne sauraient ni organiser ni diriger des actions si massives, juge le politiste Arthur Pouliquen, dans une tribune au « Monde ».
Publié aujourd’hui à 18h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/27/la-dimension-prise-par-les-emeutes-du-17-octobre-peut-difficilement-etre-attribuee-a-l-ultragauche_6801327_3232.html
Temps de Lecture 3 min.
Jeudi [22 octobre], le président de la République analysait la journée de mobilisation du samedi 17 octobre à l’occasion d’une brève allocution. Il y dénonçait des actes « séditieux (…) conduits par des groupes organisés d’ultragauche qui visent à faire tomber la République ». Ceux-ci seraient distincts des « actes de délinquance », n’étant « pas de la même nature ».
Emmanuel Macron identifie ainsi un adversaire principal : l’ultragauche. Libéralement employé pour désigner tout un ensemble d’idées, de courants, d’individus et de pratiques, souvent synonyme de radicalité politique à mi-chemin entre la marginalité et le terrorisme, le terme soulève des interrogations.
Notons déjà qu’il n’est pratiquement jamais employé par des structures politiques pour se définir elles-mêmes. Historiquement, l’ultragauche apparaît dans l’Europe des années 1920 et 1930 pour désigner un ensemble hétéroclite de courants communistes critiques de l’évolution de la IIIe Internationale : conseillistes allemands et hollandais, oppositionnels français ou italiens, qualifiés de « gauchistes » dans un célèbre texte de Lénine [1870-1924], ils constituent une mouvance qui disparaît presque intégralement dès la seconde guerre mondiale.
L’ultragauche trouve une seconde jeunesse pendant les mouvements contestataires des années 1960-1970. Le situationnisme français, dont les effectifs sont inversement proportionnels à sa postérité intellectuelle, est parfois rangé dans cette catégorie, sans qu’il la revendique pour autant. Plus significatifs, les groupes autonomes apparaissant au cours des années 1970, inspirés de la critique française de la vie quotidienne comme des marxistes italiens et allemands, sont également amalgamés à ces « ultras ».
Panique antiterroriste
Cependant, le recul du mouvement révolutionnaire européen, combiné à l’arrivée au pouvoir de l’union de la gauche conduite par François Mitterrand en 1981, conduit au reflux de cette première vague de l’autonomie française. Au seuil des années 2000, la panique antiterroriste donnant lieu à l’« affaire de Tarnac » – une accusation de sabotage [d’une ligne TGV en 2008] visant un groupe révolutionnaire en Corrèze – ressuscite le spectre de l’ultragauche, cette fois sous la forme de la « mouvance anarcho-autonome », alors même que les anarchistes et les autonomes français se sont souvent opposés.
Depuis lors, l’ultragauche doit être comprise avant tout comme une catégorie policière désignant l’ensemble des militants et manifestants « de gauche » sortant du cadre légal – par exemple lorsqu’ils pratiquent la casse, le pillage, l’affrontement émeutier ou d’autres formes de violence dans un cadre politique. Responsables politiques, policiers et journalistes s’interrogent : sont-ils 3 000, 5 000, 10 000 « ultragauchistes » ? Les chiffres fluctuent au gré de l’agenda préfectoral et des notes des services de renseignement, témoignant des limites d’une catégorie floue pouvant au besoin intégrer aussi bien des collectifs écologistes que des médias ou des « gilets jaunes ».
Cette confusion est renforcée par la manière particulière dont « l’ultragauche » – ou plutôt, les autonomes – conçoit la politique. Hostile à la politique représentative, critique à l’égard des institutions encadrant la société, qu’il s’agisse de la police, bien entendu, mais aussi des syndicats, de l’école ou du Parlement, l’autonomie refuse le cadre légal de la contestation.
Elle valorise dès sa naissance l’action directe, qui ne requiert ni soutien de la majorité ni l’assentiment de la loi. On peut y lire un héritage de l’anarchisme illégaliste de la Belle Epoque ou un retour de la minorité agissante théorisée par [le révolutionnaire socialiste] Louis Auguste Blanqui [1805-1881], nourris par la suite de la pensée critique hexagonale (Henri Lefebvre, Michel Foucault, Gilles Deleuze et Félix Guattari). En somme, une approche de l’insurrection à venir s’inscrivant dans le temps long des mouvements révolutionnaires français, plutôt qu’une pure importation étrangère.
Horizon révolutionnaire
Où la lutte commence-t-elle et où s’arrête-t-elle ? Quelles actions spontanées valoriser et lesquelles critiquer, sur quelles bases ? Déjà, en 1977, les autonomes italiens s’écharpent au sujet des pillages de supermarchés (qualifiés, de ce côté-ci des Alpes, d’autoréduction ou de réappropriation) : faut-il voler du champagne, car ce luxe devrait être accessible à tous, ou bien des pommes de terre, pour prouver qu’il y va d’une nécessité vitale ? On comprend que les débats postérieurs à la journée du 17 octobre ne sont pas tout à fait nouveaux. Leur particularité est d’agiter la société entière, jusqu’au chef de l’Etat.
Ainsi, Emmanuel Macron réaffirme la distinction traditionnelle entre geste politique et geste délinquant, le premier de nature bien plus grave que le second, car susceptible de menacer la République. Les autonomes et leur « politique sauvage » ne font pas mystère de leur horizon révolutionnaire impliquant un renversement du capitalisme et de l’Etat. Celui-ci est partagé par des courants aussi variés que les anarchistes organisés sur la base de groupes affinitaires, les autonomes issus de divers courants du marxisme non léniniste, ou ceux pouvant se référer aux textes du Comité invisible, tels que L’Insurrection qui vient (La Fabrique, 2007).
Toutefois, la dimension prise par les émeutes du 17 octobre peut difficilement être attribuée à de tels courants. S’il est dans l’ordre des choses que les représentants des institutions nomment leur adversaire, force est de constater que les autonomes, pas plus que l’« ultragauche » ou les « ultra-jaunes », ne sauraient ni organiser ni diriger des actions si massives.
Le rôle déterminant joué par des masses de primo-manifestants issus de la génération Z [les jeunes nés entre 1997 et 2010] se reconnaît dans les références mises en avant (plutôt Spiderman et Naruto que les slogans situationnistes), la variété des cibles visées et la dimension automédiatique d’une émeute où chacun se filme et se met en scène, à mille lieues de l’attention à l’anonymat popularisée par la tactique du black bloc. Ni répétition fidèle de soulèvements précédents ni grand œuvre d’un mystérieux réseau révolutionnaire clandestin, le samedi 17 octobre aura vu les forces politiques existantes dépassées par le mouvement. Au grand désarroi des pouvoirs publics, et pour le plus grand plaisir des autonomes.
Arthur Pouliquen est politiste et l’auteur de l’ouvrage « Le Monde ou rien » (Cerf, 2025).