Des rassemblements antiracistes, qui démontrent la désunion à gauche.

Attentat de Trappes : la gauche en ordre dispersé dans les rassemblements contre le racisme

Autour de leur candidat à la présidentielle, Raphaël Glucksmann, les partis de l’espace social-démocrate ont répondu à l’appel des associations et des syndicats, place Stalingrad, à Paris, quand Jean-Luc Mélenchon et LFI se sont réunis à La Courneuve (Seine-Saint-Denis).

Par Sandrine Cassini

Publié aujourd’hui à 05h00, modifié à 11h30b

https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/10/27/attentat-de-trappes-la-gauche-en-ordre-disperse-dans-les-rassemblements-contre-le-racisme_6801088_823448.html

Temps de Lecture 4 min.

Le maire (LFI) de La Courneuve, en Seine-Saint-Denis, Aly Diouara, entouré notamment de Jean-Luc Mélenchon (2ᵉ à partir de la gauche), chef de La France insoumise, devant la mairie de sa ville, lors d’un hommage aux victimes de l’attentat raciste du 23 octobre, à Trappes (Yvelines), le 26 octobre 2026.
Le maire (LFI) de La Courneuve, en Seine-Saint-Denis, Aly Diouara, entouré notamment de Jean-Luc Mélenchon (2ᵉ à partir de la gauche), chef de La France insoumise, devant la mairie de sa ville, lors d’un hommage aux victimes de l’attentat raciste du 23 octobre, à Trappes (Yvelines), le 26 octobre 2026.  LOU BENOIST/AFP

Même le dramatique attentat de Trappes (Yvelines), le 23 octobre, qui a fait un mort et plusieurs blessés, n’aura pas réussi à recréer d’union sacrée à gauche. Lundi 26 octobre, chacun avait choisi son rassemblement « contre le racisme et l’islamophobie », parmi tous ceux qui réunissaient plusieurs milliers de personnes notamment à Paris, Lyon et Marseille.

Le coprésident de Place publique et candidat de la gauche sociale-démocrate à la présidentielle de ‌2027 Raphaël Glucksmann, et le reste de la gauche, ont emprunté une voie classique en répondant à l’appel des associations et des syndicats, dont SOS Racisme et la Ligue des droits de l’homme, qui avaient donné rendez-vous place Stalingrad, à Paris. Le chef de file de La France insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon, a, lui, préféré une réunion publique en forme d’écrin, organisée par le maire « insoumis » de La Courneuve, Aly Diouara.

Dans la salle du conseil municipal de la commune de Seine-Saint-Denis, 400 personnes attendent le quadruple candidat à la présidentielle : des habitants, mais également des militants venus d’autres villes, dont Paris. Quelques slogans rédigés sur des cartons donnent le ton. « Etre raciste n’est pas une maladie mentale », peut-on lire, en référence à l’interruption, dimanche 25 octobre, de la garde à vue du suspect afin qu’il soit soumis à un examen psychiatrique supplémentaire – celle-ci a repris lundi en début d’après-midi. Assa Traoré, la fondatrice du Comité Adama, proche de LFI, prend la parole en premier et appelle à « ne pas avoir peur des mots » pour qualifier « l’attentat raciste » qui a frappé la commune des Yvelines. « Ça aurait pu être vous », lance-t-elle aux habitants de La Courneuve, dont une grande partie est issue de l’immigration.

Entouré par plusieurs députés « insoumis », Jean-Luc Mélenchon commence par dire sa « honte » de voir la France « abaissée par ce crime ». « Le racisme n’est pas un sentiment spontané dans le cœur d’un être humain. C’est une fabrication injectée de l’extérieur », poursuit-il, fustigeant « l’islamophobie », la « négrophobie ». « Dans la “nouvelle France” [concept phare de son programme], [le racisme] sera systématiquement pourchassé et puni par la déchéance des fonctions d’autorité par ceux qui, d’une manière ou d’une autre, auront signifié qu’ils en sont infectés », s’époumone-t-il, appelant aussi à « ne pas pardonner » ou « regarder ailleurs ». « Chacun doit être confronté à sa responsabilité », ajoute-t-il, sous les acclamations du public.

C’est le maire de La Courneuve, Aly Diouara, qui pose les mots les plus durs. « Le racisme tue encore dans notre pays »,lance l’édile LFI, appelant à ne pas « hiérarchiser les racismes », qu’il s’agisse de « l’antisémitisme », de « l’islamophobie », « la négrophobie » ou de « l’arabophobie ». « Celles et ceux qui disposent des plus grandes tribunes de notre pays ont une responsabilité immense dans ce qui nous touche », s’emporte-t-il, visant « l’extrême droite », « les médias » qui déroulent le « tapis rouge aux discours les plus haineux », et le « responsable de tout ça », le « président de la République, Emmanuel Macron ».

Lire aussi l’entretien |  L’attentat de Trappes a été favorisé par un terreau raciste qui s’est installé dans le débat public »

En dix ans, « de trop nombreuses digues ont sauté », proclame-t-il, visant notamment les propos de l’ex-ministre de l’intérieur Bruno Retailleau (2024-2025), et candidat Les Républicains à la présidentielle, qui avait clamé « à bas le voile ! ». « La France est notre pays, qu’ils le veuillent ou non, nous sommes français », martèle-t-il, demandant au gouvernement de mettre en place une protection autour des lieux de culte musulmans, alors que le tueur présumé de Trappes est soupçonné d’avoir voulu commettre ses crimes pendant la prière du vendredi à la mosquée de la ville, qui accueille 2 000 fidèles.

Quelques heures plus tôt, en soutien aux victimes du drame, l’édile avait écrit quatre mots en majuscules sur X : « MUSULMAN, NOIR, FRANÇAIS, MAIRE ! » Une forme de provocation au pays de la laïcité, où un élu évite d’évoquer son appartenance religieuse. De son côté, le maire assume avoir voulu mettre en avant « un assemblage d’identités ». « La France, c’est aussi toutes ces cultures », justifie-t-il.

Atmosphère inflammable

L’ambiance est tout autre place Stalingrad, à Paris. Ce sont les responsables associatifs qui sont sur scène, pas les politiques qui, malgré leur écharpe tricolore, sont restés en bas de l’estrade. Raphaël Glucksmann, qui a avoué le matin même sur TF1 ne plus se rendre dans les rassemblements par crainte de se faire rudoyer, a décidé au dernier moment de faire le déplacement.

Les conditions semblaient à peu près réunies pour que cette sortie se passe correctement : l’événement était maîtrisé par des associations et les syndicats, un espace entouré de barrières à droite de la scène était consacré aux élus, et la presse avait été prévenue au tout dernier moment. « C’était bien d’envoyer le signal qu’on pouvait venir », confirme le député socialiste de l’Essonne Jérôme Guedj.

Rassemblement contre le racisme à Paris, le 26 octobre 2026.
Rassemblement contre le racisme à Paris, le 26 octobre 2026.  PEDRO NUNES / REUTERS

Raphaël Glucksmann, qui a pu immortaliser le moment sur ses réseaux sociaux, a probablement évité le pire au regard de l’accueil réservé au maire (Parti socialiste, PS) de Paris, Emmanuel Grégoire, l’un des seuls à s’exprimer, en dehors d’Ali Rabeh (Génération.s), le maire de Trappes. « Tout le monde déteste le PS ! », a-t-on pu entendre lorsqu’il a pris la parole. « Me faire huer, ça ne me fait ni chaud ni froid », a-t-il répondu, bravache, à la foule. La preuve, pour l’ancien sénateur PS David Assouline, que la hargne n’est pas tant dirigée contre Raphaël Glucksmann que « contre le PS, contre notre famille politique ».

Lire aussi l’entretien |   Après l’attentat raciste de Trappes, le maire, Ali Rabeh, déclare : « Le président de la République n’a pas été le protecteur qu’il aurait dû être »

« Attristant », « pathétique », « ridicule », « sordide », a commenté le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, au micro du journaliste indépendant Mourad Guichard. Le socialiste aurait souhaité que « toute la République soit présente », y compris la droite, place Stalingrad, pour « marquer sa solidarité avec les Français musulmans ».

Pour approfondir  (1 article)

Dans cette atmosphère inflammable, le député de Seine-Saint-Denis Alexis Corbière (L’ Après) pense que « l’émiettement ne sert à rien », une référence à Jean-Luc Mélenchon, qui n’est pas présent à Stalingrad. « Il faut faire de l’union, du rassemblement : tout le monde le sent intimement face à la menace de l’extrême droite. Ce crime occasionnera-t-il un sursaut ou une chute vers l’abîme ? », interroge-t-il, alors que la candidate du Rassemblement national à l’élection présidentielle, Marine Le Pen, caracole en tête de tous les sondages.

Article réservé aux abonnés    Attentat raciste de Trappes : dans toute la France, des hommages aux victimes où se mêlent colère commune et divergences politiques *

Sandrine Cassini

*Attentat raciste de Trappes : dans toute la France, des hommages aux victimes où se mêlent colère commune et divergences politiques

Lundi soir, à Paris, à Toulouse ou encore à Vénissieux, des milliers de personnes sont venues dire leur peur et leur émotion après la mort de Pengo Bossio Wangi. Parfois, comme à Paris, dans deux lieux et avec des visions différentes entre responsables politiques et collectifs militants.

Par Claire Ané, Philippe Gagnebet (Toulouse, correspondant), Fanny Hardy et Jean-Philippe Rémy Publié aujourd’hui à 10h03, modifié à 13h22 https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/10/27/attentat-raciste-de-trappes-dans-toute-la-france-des-hommages-aux-victimes-ou-se-melent-colere-commune-et-divergences-politiques_6801216_3224.html

Temps de Lecture 5 min.

Lors du rassemblement en hommage aux victimes de l’attentat raciste commis le 23 octobre à Trappes et à La Verrière (Yvelines). Place de la Bataille-de-Stalingrad, à Paris, le 26 octobre 2026.
Lors du rassemblement en hommage aux victimes de l’attentat raciste commis le 23 octobre à Trappes et à La Verrière (Yvelines). Place de la Bataille-de-Stalingrad, à Paris, le 26 octobre 2026.  DIMITAR DILKOFF / AFP

Après la mort à Trappes (Yvelines), vendredi 23 octobre, de Pengo Bossio Wangi, tombé sous les tirs de l’arme automatique de Kevin T., qui a tiré 128 munitions sur un parcours de 12 kilomètres et blessé gravement une enfant de 11 ans et trois autres personnes, la première série d’hommages aux victimes a eu lieu, lundi 26 octobre au soir, à travers la France.

A Trappes même, l’heure est au recueillement. La famille de Pengo Bossio Wangi reçoit, pendant la semaine, les condoléances de proches lors de veillées. Vendredi soir, le président de la République, Emmanuel Macron, avait parlé de « tournant dans la vie de notre nation ». Samedi 24 octobre, journée de manifestations nationales dans le cadre de « l’acte II » de la mobilisation des lycéens, des étudiants et de la coordination des « gilets jaunes », ils étaient plusieurs centaines à s’être rassemblés, à Trappes, en hommage à la victime de 26 ans. Dimanche, une marche blanche avait ensuite eu lieu à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), où le jeune homme pratiquait les arts martiaux mixtes, au cours de laquelle des responsables associatifs ont parlé de « ne plus se laisser faire » ou d’« aller chercher les racistes là où ils sont ».

Lundi soir, dans de nombreux rassemblements organisés à travers toute la France en soutien aux victimes de l’attentat des Yvelines et pour « dénoncer la banalisation de la haine raciste », les émotions vont s’exprimer de manière plus large, laissant aussi transparaître de nombreuses divergences. A Paris, deux rassemblements distincts sont organisés. Le premier, réunissant associations et collectifs militants, en banlieue, mais aussi une foule engagée de tous âges, est organisé à la hâte en fin d’après-midi à la Bourse du travail. En début de soirée se tenait parallèlement, place de la Bataille-de-Stalingrad, un hommage aux victimes de l’attentat réunissant des organisations de défense des droits humains et des organismes de lutte contre le racisme ou des formations syndicales, en présence de responsables politiques.

« Mouvement de masse radical »

A la Bourse du travail, l’atmosphère est militante, électrique, et baigne dans le contexte des manifestations des dernières semaines. Dans le brouhaha et la précipitation, la parole est de feu. Il y a des larmes, de l’émotion. Un millier de personnes environ se pressent devant les portes pour tenter d’entrer et entonnent, sur le boulevard Magenta, dans le 10e arrondissement de Paris, des slogans contre la police et le racisme, ceux des cortèges des dernières semaines.

A l’intérieur, des responsables de collectifs se succèdent, enchaînent les harangues sur « cette France qui est la nôtre », comme le rappelle une jeune femme, opposée au « camp des racistes et des fascistes ». Deux points, centraux, reviennent : d’abord, la volonté de « ne plus se laisser récupérer » par « celles et ceux qui prétendent nous représenter », dit une militante au micro. Un jeune homme lui succède et précise qu’il s’agit de « tous ceux qui, à gauche, refusent de parler de négrophobie et d’islamophobie [au sein de la société] ». Les principaux visés, même s’ils ne sont pas nommés, sont les partis politiques comme la mouvance antiraciste « classique » proche de ces formations, notamment le Parti socialiste (PS). Que faire alors ? On annonce la formation dans les jours à venir de « comités d’autodéfense », de « comités de résistance antifascistes », dans le cadre d’un « mouvement de masse radical » ancré dans les quartiers populaires.

Lire aussi |   Trappes, reflet des crises sociales et des bouleversements de la France contemporaine

« Amalgames entre terroristes, Arabes et musulmans »

Ces structures visent aussi l’élection présidentielle. « Il faut qu’on s’organise pour empêcher la victoire du RN [Rassemblement national] », martèle une responsable de collectif au micro. Surgit parmi les orateurs Benjamin Ball, l’un des organisateurs du collectif des « gilets jaunes ». Il promet que dans les futurs actes (journées de manifestation), à commencer par celui du samedi 31 octobre, les « féministes, les antiracistes (…) seront en tête des manifestations ».

Place de la Bataille-de-Stalingrad, l’ambiance est plus recueillie, malgré la colère qui gronde. Plusieurs milliers d’habitants tous âges confondus, de la capitale et de la banlieue, se sont rassemblés à partir de 19 heures, devant une scène érigée par la municipalité. Le président de SOS Racisme, Dominique Sopo, fait écho à des pancartes « Mal informer tue »et « CNews tue », en établissant un lien entre le mobile raciste du tueur de Trappes et les prises de parole sur les plateaux de télévision ciblant la « racaille arabo-musulmane » et des « hordes venues de banlieue ».

En présence notamment de Raphaël Glucksmann, candidat du PS et de Place publique à la présidentielle, Olivier Faure, premier secrétaire du PS, quelques élus et une quinzaine de représentants d’associations et de syndicats se succèdent à la tribune pour accuser les responsables politiques « qui ont armé le bras » de Kevin T., citant Marine Le Pen, Jordan Bardella, Eric Zemmour, Eric Ciotti, ainsi que l’ancien ministre de l’intérieur (Les Républicains) Bruno Retailleau. « Nous avons vu à Trappes que la plus grande des violences, celle qui tue, c’est celle de l’extrême droite », accuse le maire de Paris, Emmanuel Grégoire. Les mots conduisent aux actes, martèlent les participants, dont une grande partie reste cependant dans le registre de l’exigence de « justice ».

C’est exactement ce que rejetaient les militants réunis à la Bourse du travail, mais aussi une partie de l’assistance de Stalingrad, qui siffle le maire de Paris. Car d’autres questions, plus radicales, sont dans les esprits. « Ils disent que [le tueur de Trappes] est juste un fou [ce qui pourrait lui éviter un procès]. Ça veut dire qu’on doit se faire justice nous-mêmes ? », questionne un militant de l’association Droit au logement et habitant de Plaisir (Yvelines), tout comme Kevin T. « Il faut laisser la place aux gens du peuple. J’en ai rien à foutre de voir un Noir exemplaire et un Arabe exemplaire sur la scène, qui ne connaissent rien de ce qu’on vit. On ne m’a pas laissée parler, parce que je n’étais pas sur la liste », s’exaspère Rose, fondatrice du collectif Blackout Generation.

A Toulouse, deux groupes s’étaient aussi constitués. Une foule d’un millier de personnes, massée à la sortie du métro Jean-Jaurès, alors que le PS réunissait une petite centaine de militants près de la place du Capitole. Au premier rassemblement, au micro, des représentants de collectifs, puis des anonymes, dénoncent « une haine qui se banalise et franchit un seuil critique », selon le Comité vérité et justice pour Bilal, mort au cours d’une intervention policière à Toulouse en 2025. Dans la foule, Malika et Yamina, 23 ans, étudiantes à l’université du Mirail, dénoncent « des amalgames entre terroristes, Arabes et musulmans ». Un peu à l’écart, Patrick, 61 ans, se dit « halluciné par le traitement dans les médias, ou par le monde politique en général, de cette terrible histoire ». Salah Amokrane, porte-parole du collectif national de l’Assemblée des quartiers, lance : « Nous sommes une communauté. Mais la communauté des gens bien, sans couleur, ni race ni religion ! »

Lire aussi l’entretien |  « L’attentat de Trappes a été favorisé par un terreau raciste qui s’est installé dans le débat public » **

A Vénissieux (Rhône), au sud de Lyon, l’adjoint au maire (La France insoumise) chargé de la lutte contre les discriminations, Kodia Kouadjo, rappelle un moment d’histoire de l’antiracisme : la Marche pour l’égalité et contre le racisme, imaginée ici, dans le quartier des Minguettes, il y a quarante-trois ans. Nora et Bilal, agents de la ville de 54 et 30 ans, se disent « apeurés, choqués », et ajoutent : « Pour le fisc, on est français. Pour les papiers, on est français, mais pas quand on nous croise dans la rue », se désole Nora, qui répète : « On est français, merde ! »

Une jeune femme de 27 ans, diplômée d’un master, dit avoir préféré venir au rassemblement de Vénissieux plutôt qu’à celui de Lyon pour dénoncer l’« hypocrisie » du maire (Les Ecologistes) de la ville, Grégory Doucet : « Il appelle au rassemblement, mais dans le Vieux-Lyon, il y a des ratonnades. Il y a aussi un bar de néonazis, que tout le monde voit. Alors quoi ? » Française d’origine marocaine, elle laisse éclater : « On nous dit de nous intégrer, mais s’intégrer à quoi ? Je suis française ! On me demande d’où je viens. Mais de Bourgogne ! »

Vous pouvez partager un article en cliquant sur les icônes de partage en haut à droite de celui-ci.
La reproduction totale ou partielle d’un article, sans l’autorisation écrite et préalable du Monde, est strictement interdite.
Pour plus d’informations, consultez nos conditions générales de vente.
Pour toute demande d’autorisation, contactez syndication@lemonde.fr.
En tant qu’abonné, vous pouvez offrir jusqu’à cinq articles par mois à l’un de vos proches grâce à la fonctionnalité « Offrir un article ».

« L’attentat de Trappes a été favorisé par un terreau raciste qui s’est installé dans le débat public »

L’attentat perpétré dans deux villes des Yvelines, le 23 octobre, est le reflet d’une vision du monde raciste, véhiculée par des responsables politiques et des médias d’extrême droite, analyse l’historienne de l’art Anne Lafont, dans un entretien au « Monde ».

Propos recueillis par Manon Duboc

Publié hier à 18h00, modifié à 01h42 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/26/l-attentat-de-trappes-a-ete-favorise-par-un-terreau-raciste-qui-s-est-installe-dans-le-debat-public_6800815_3232.html

Temps de Lecture 4 min.

L’auteur présumé de l’attentat de Trappes et de La Verrière (Yvelines), qui a fait un mort et cinq blessés, vendredi 23 octobre, a déclaré vouloir s’en prendre « aux Noirs et aux Arabes ». Directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, l’historienne de l’art Anne Lafont est notamment spécialiste des stéréotypes raciaux. Elle a cocoordonné le numéro d’octobre de la revue Esprit intitulé « Face à la relance raciste ».

Ces attentats à mobile raciste sont-ils un phénomène nouveau en France ?

Des actes de racisme avec violence mortelle se produisent régulièrement en France. Concernant les crimes islamophobes et anti-Noirs, ils étaient jusqu’ici ciblés sur une seule personne. Le dernier en date est le meurtre islamophobe d’Aboubakar Cissé, le 25 avril, poignardé 57 fois dans une mosquée du Gard. En 2023, dans le Val-de-Marne, un jardinier avait aussi été victime d’une agression de la part d’un septuagénaire, qui l’avait traité de « sale bougnoule ».

La nouveauté avec l’attentat de Trappes tient au nombre de victimes : un homme de 26 ans est mort et cinq personnes ont été blessées, dont une fillette de 12 ans. La justice d’abord et Emmanuel Macron ensuite ont qualifié ce crime raciste de « terroriste », précisément en raison du grand nombre de victimes et du climat de terreur qu’il génère parmi la population.

Quel est le lien entre ces actes criminels et la banalisation des discours racistes dans le débat public ?

Ces crimes racistes sont le fait de personnes qui souffrent de troubles psychiques et sociaux. Néanmoins, ils sont favorisés par un terreau raciste qui s’est installé dans le débat public. Sur ce point, le 11 septembre 2001 a probablement marqué un tournant. Depuis cette date, les événements et les évolutions qui traversent la société sont souvent interprétés à travers le prisme de la question raciale et religieuse. Cette évolution s’est renforcée à la suite des attentats de 2015 en France, puis des attaques du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023.

Ces événements internes et étrangers ont eu des conséquences directes sur la société française. S’est installée l’idée que les intérêts communautaires de certains citoyens étaient en contradiction avec ceux de la France. Aux yeux de certaines personnes, l’identité religieuse ou culturelle de ces individus serait plus importante que leur citoyenneté française. Or, ce type d’analyse essentialise les personnes et jette un soupçon sur leurs opinions politiques.

Ainsi, les musulmans et les Maghrébins ont été parfois suspectés de trahir la France au regard de la prétendue allégeance qu’ils auraient envers tous les musulmans, y compris les terroristes islamistes. De même, les juifs ont été souvent soupçonnés de soutenir le gouvernement de Benyamin Nétanyahou du seul fait de leur identité religieuse. Ces essentialismes produisent une vision du monde simplifiée et, de fait, raciste.

Lors d’une marche organisée le 25 octobre 2026 à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), en mémoire de Pengo Bossio Wangi, tué dans l’attentat de Trappes (Yvelines), deux jours plus tôt.
Lors d’une marche organisée le 25 octobre 2026 à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), en mémoire de Pengo Bossio Wangi, tué dans l’attentat de Trappes (Yvelines), deux jours plus tôt.  PEDRO NUNES/REUTERS
Quels acteurs diffusent cette vision du monde ?

Les partis d’extrême droite portent un héritage raciste et ont une responsabilité dans la circulation de propos haineux. Le Rassemblement national (RN) n’a pas rompu avec ce racisme, comme en témoignent les révélations de Mediapartconcernant les propos antisémites tenus par Jordan Bardella [le président du RN]. Dans sa stratégie de dédiabolisation, ce parti ne l’affiche plus de manière décomplexée, mais sa conception du monde perpétue une lecture raciale de la société.

L’idéologie de la préférence nationale en est un exemple : elle est l’un des terreaux majeurs du racisme ambiant. En refusant de reconnaître le caractère multiculturel de notre société, cette idéologie défend l’idée d’une nation homogène, figée dans un temps précolonial et prémigratoire qui n’a jamais vraiment existé. Elle priorise une certaine culture, une certaine religion et une certaine origine ethnique, considérées comme les vraies coordonnées de la nation.

Cela favorise la désignation d’ennemis de l’intérieur. Tenus pour responsables des maux de la société, les citoyens qui ne remplissent pas ces catégories sont stigmatisés et deviennent les cibles de pulsions haineuses, voire meurtrières, comme à Trappes. La préférence nationale est aussi véhiculée par certains pouvoirs financiers et médiatiques. [Le milliardaire breton] Vincent Bolloré, qui possède de plus en plus de médias, porte un agenda politique réactionnaire, traditionaliste et raciste. Or, il détient des moyens phénoménaux pour diffuser et renforcer cette vision – à mes yeux erronée – de la France.

Comment expliquer que cette vision du monde soit partagée par une partie des citoyens ?

Ces dernières décennies sont marquées par un paradoxe : d’un côté, on observe un déploiement de discours racistes, qui peuvent mener jusqu’au crime ; de l’autre, notre société est de plus en plus intolérante au racisme. Dans les années 1980, les mouvements antiracistes étaient moins critiqués, mais force est de constater que, dans les faits, ils ont malheureusement échoué. Depuis le début du XXIe siècle, les nouvelles générations réclament une égalité des droits effective et elles savent se faire entendre dans le débat public.

Les exigences antiracistes sont désormais portées par des intellectuels, des militants et un personnel politique qui maîtrise parfaitement les codes du débat public et sait probablement mieux faire valoir ses revendications. Face à cela, une partie de la société se raidit : elle a peur de transformations qui pourraient lui faire perdre ses privilèges. Quand certains acteurs politiques excitent les haines racistes, c’est aussi en miroir de la nouvelle portée de ce discours antiraciste.

Quelles sont ces exigences antiracistes ?

Que la France soit à la hauteur de ses prétentions égalitaires ! Cela a été marquant dans les mobilisations lycéennes de ces dernières semaines, qui sont nées dans des lieux à forte présence multiculturelle, que ce soit les quartiers populaires ou les départements et régions d’outre-mer].

Beaucoup de représentants lycéens et étudiants racisés ont été mis en avant dans le débat public : Ryad Rani, à la tête de l’Union syndicale lycéenne, Seydou Ba [lycéen de 17 ans à Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis)] ou Nathanaël Combary [président du Renouveau lycéen]. Ces figures militantes reflètent le multiculturalisme de la France et leur revendication est simple : elles veulent une égalité effective, peu importent les religions ou l’origine ethnique. L’antiracisme est nourri des ambitions républicaines françaises. Cette nouvelle génération revendique donc, en somme, l’application de l’idéal républicain.

Lire aussi la tribune |  « Les lycéens d’outre-mer ont été les premiers à se lever, et les derniers à être entendus »

Manon Duboc

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Votre commentaire