Manifestations du 24 octobre : les dangers d’un renoncement aux libertés publiques
Éditorial
Le Monde
Les Français qui veulent continuer de manifester pacifiquement voient leur mobilisation empêchée. La surenchère qui accompagne cette interdiction est irresponsable car elle ouvre la voie à des dérives sans cesse plus dangereuses.
Publié aujourd’hui à 09h50, modifié à 15h12 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/23/manifestations-du-24-octobre-les-dangers-d-un-renoncement-aux-libertes-publiques_6799034_3232.html
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Aller et venir. Manifester. Exprimer ses opinions. Ces libertés fondamentales garanties par la Constitution sont entravées depuis plusieurs jours en France. Des couvre-feux ont été imposés, dont l’histoire retiendra l’image d’un hélicoptère de la gendarmerie, balayant la nuit venue son faisceau lumineux, notamment sur la place de la République, dans une ambiance dystopique. Les préfets interdisent des manifestations, parfois contredits en référé par les tribunaux. Des jeunes ont été enfermés, en masse – 8 000 gardes à vue, en majorité de mineurs, ont eu lieu lors du premier mois du mouvement lycéen et 2 700 autres les 17 et 18 octobre. Des chiffres jamais atteints.
Le choc causé par la perte de contrôle de la sécurité publique, lors de la journée de manifestations du 17 octobre, ne peut être minimisé. Trois ans après les émeutes qui ont suivi la mort de Nahel, 17 ans, tué par un policier à Nanterre, les Français ont cette fois assisté, sidérés, à des saccages et des pillages sur tout le territoire. Le cycle de la violence ne saurait évidemment prospérer en démocratie. Le droit de propriété et la liberté de commercer sont, eux aussi, inscrits dans la Constitution.
Mais le souffle de l’explosion du 17 octobre entraîne le gouvernement dans une surenchère funeste. Les lycéens, étudiants et adultes qui veulent continuer de manifester pacifiquement contre le délabrement du système éducatif ou la vie chère voient leur mobilisation doublement confisquée, empêchée.
Engagés dans une sinistre course derrière l’extrême droite, les candidats du centre et de la droite à l’élection présidentielle de 2027 donnent le « la » en rivalisant de propositions répressives : état d’urgence, recours à l’armée, reconnaissance faciale, blocage des réseaux sociaux, majorité pénale à 16 ans, retrait des aides sociales, déchéance de nationalité.
Isolé et affaibli, le président de la République sortant, Emmanuel Macron, assure, entre deux déplacements à l’étranger, que les « factieux » de l’« ultragauche » ont voulu « faire tomber la République », ne prônant que la fermeté, oubliant la politique.

Le deuxième personnage de l’Etat, le président du Sénat, Gérard Larcher, se perd, lui, en évoquant la possibilité d’interdire un parti politique représenté au Parlement, La France insoumise. Dans son sillage, les sénateurs de droite ont déjà durci, en commission, le projet de loi gouvernemental « casseurs-payeurs » dont l’examen a été accéléré.
Quant au garde des sceaux, Gérald Darmanin, il piétine le principe d’indépendance de l’autorité judiciaire dont il a la charge, quand il intime au procureur de Paris de faire « systématiquement » appel des jugements d’émeutiers qui apparaîtraient trop cléments aux yeux du pouvoir.
Cette dangereuse surenchère revient à offrir des voix au Rassemblement national, qui engrange sans presque mot dire. Dans la période, elle est irresponsable, car elle ouvre la voie, pour des gouvernements futurs, à des dérives sans cesse plus dangereuses.
Les expériences de la Pologne et de la Hongrie, où, après des années de pouvoirs illibéraux, des gouvernements tentent de restaurer l’Etat de droit, doivent alerter. La glissade hors de l’Etat de droit peut être très rapide, mais le retour à la démocratie emprunte, au mieux, un très long chemin.
Les mesures d’exception érodent toujours le droit. Renoncer aux libertés publiques, au nom de la sécurité, au-delà de la stricte nécessité, c’est renoncer à des principes fondateurs tout autant qu’égarer des citoyens aux inquiétudes légitimes.
Mise à jour le 23 octobre à 16 h 52
Les prochains couvre-feux et interdictions de manifester en France
Communes et périmètres concernés par des mesures restrictives dans les prochains jours.

Mobilisation du 24 octobre : « Suspendre la liberté de manifester est une trahison démocratique »
Tribune
Professeur affilié à l’Ecole de droit de Sciences Po
Les salves d’interdictions auxquelles nous assistons représentent un « point de bascule » pour le professeur de droit Nicolas Hervieu, qui, dans une tribune au « Monde », rappelle que la liberté de manifester est un droit fondamental, quelle que soit la gravité du contexte.
Publié aujourd’hui à 13h00, modifié à 16h29 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/23/mobilisation-du-24-octobre-suspendre-la-liberte-de-manifester-est-une-trahison-democratique_6799064_3232.html
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Que reste-t-il du droit de manifester en France ? Longtemps, dans notre démocratie, la question a pu sembler incongrue, voire iconoclaste. Aujourd’hui, hélas, elle est lancinante. De fait, au cours des derniers jours, les événements autant que les postures politiques ont jeté une lumière crue sur l’affaiblissement drastique d’une liberté démocratique pourtant cardinale.
L’alerte la plus vive est venue de l’Elysée. Jeudi 22 octobre, le président de la République a annoncé sa volonté « qu’il n’y ait pas de manifestation dans les jours à venir ». Une telle « recommandation générale » n’a été tempérée que par des mots plus préoccupants encore. Ainsi, seules les « organisations syndicales » pourraient éventuellement obtenir des préfets le droit de manifester, à l’inverse de tous les autres, qui, eux, se heurteraient à des refus systématiques au motif qu’ils seraient des « gens qui n’ont aucune légitimité ».
Au même moment, des salves d’interdictions générales et absolues, d’une ampleur inédite, ont fait écho à ces déclarations présidentielles. Ainsi, « toute manifestation » a été interdite à Lyon. Dans les Bouches-du-Rhône, dont Marseille, ce sont « toutes les manifestations, déclarées ou non déclarées », qui devaient être prohibées, samedi 24 octobre, avant que le préfet, finalement, autorise une manifestation syndicale. Que ces mesures soient ou non suspendues en justice, elles resteront un point de bascule : visiblement, priver d’un droit fondamental tous les citoyens des plus grandes villes du pays n’effraie plus l’autorité préfectorale. Le sort des autres cités, dont Paris, est à peine plus enviable, puisque les restrictions juridiques et pratiques à la liberté de défiler y seront considérables.
Paradoxe total
Bien sûr, le contexte est connu. Les violences aux marges des cortèges, samedi 17 octobre, sont encore dans tous les esprits. Nul ne saurait les tolérer. Cependant, peuvent-elles justifier une telle éradication du droit de manifester ? Il est permis d’en douter.
D’abord, ces violences ne sauraient occulter les centaines de milliers de manifestants qui ont exercé leur droit, de la façon la plus pacifique qui soit. Les heurts qui ont surgi semblent avoir eu deux sources : d’une part, des tensions entre une fraction de manifestants et les forces de l’ordre, au cours desquelles celles-ci ont traité la foule comme un bloc indistinct. Le recours aux nasses autant qu’aux armes intermédiaires a été effectué sans guère de discernement, ce qui a suscité troubles et ressentiment. D’autre part, des groupes périphériques, profitant de la confusion générale, s’en sont pris aux magasins et aux bâtiments publics. Tout cela révèle un « échec » du maintien de l’ordre, comme ont fini par le reconnaître les responsables de cette mission, dont nul ne nie la difficulté.
Dans ces conditions, le paradoxe est total : parce que les autorités ne sont pas parvenues, hier, à assumer leur obligation de protection de tous – qu’ils soient manifestants pacifiques, riverains ou commerçants –, il faudrait, aujourd’hui, suspendre radicalement le droit de manifester pacifiquement ?
Raisonner ainsi confine à la trahison des principes démocratiques les plus élémentaires. Nos libertés n’ont pas à payer le prix de l’incapacité des gouvernants à maintenir l’ordre public.
Ensuite, strictement rien ne peut justifier une interdiction préventive de toute manifestation, surtout sur des bases idéologiques. En la matière, un rappel s’impose. Dans une démocratie, la liberté de manifester est la règle et sa restriction, l’exception. Au nom de principes constitutionnels et européens d’une grande constance, seuls des risques de « troubles graves à l’ordre public » peuvent justifier l’interdiction. Et encore. Comme le retient le Conseil d’Etat, elle « ne peut être prise qu’en dernier recours », et, en tout état de cause, des mesures alternatives doivent rester accessibles. Car rien n’est plus mortifère que l’interdiction générale et absolue.
Quant à l’idée présidentielle de réserver la jouissance de la liberté de manifestation à une fraction « légitime », parce que « syndicale », elle est aussi inepte que dangereuse. Manifester n’est en rien l’apanage des syndicats : ce droit appartient à tous. En outre, tolérer que le pouvoir puisse décider quel type d’idées pourrait s’exprimer dans la rue serait un non-sens total. Comme l’a déjà jugé la Cour européenne des droits de l’homme, c’est aussi – et même surtout – quand des manifestations sont « susceptibles de heurter ou [de] mécontenter » le pouvoir en place ou une partie de la population qu’elles doivent être protégées.
Digue juridictionnelle fragile
Une fois de plus, ce réflexe de l’exécutif donne le sentiment d’une confusion entre les missions de l’Etat républicain, qui doit protéger en toute neutralité la pluralité démocratique, et les tentations du gouvernement, qui appréhende l’ordre public au prisme d’un agenda politique. Une fois encore, cette attitude crée un précédent périlleux pour l’avenir.
Certes, rien n’est encore perdu. En effet, lorsque les réflexes démocratiques des gouvernants s’évaporent, la figure du juge demeure l’ultime recours. Cependant, la digue juridictionnelle est fragile. D’une part, la capacité du juge administratif à intervenir en temps utile est compromise par des pratiques préfectorales délétères (publications tardives, mesures brèves mais réitérées, reprise immédiate des interdictions dès leur suspension en justice, etc.). D’autre part, la pression exercée sur les juridictions est forte. D’autant que les autorités n’hésitent plus à édicter des mesures dont elles n’ignorent pas l’illégalité afin de transférer cyniquement aux juges la responsabilité d’y mettre un terme. Malgré ce contexte, gageons que les gardiens de nos droits sauront garder le cap contre vents et marées.
Surtout, il importe désormais de reprendre collectivement nos esprits et de cesser d’indexer nos valeurs fondamentales sur la conjoncture, aussi troublée soit-elle. Jamais les violences ne devraient dicter le sort de nos libertés démocratiques. La République peut et doit lutter contre les premières sans sacrifier les secondes.
Nicolas Hervieu est professeur affilié à l’Ecole de droit de Sciences Po.
Nicolas Hervieu (Professeur affilié à l’Ecole de droit de Sciences Po)