Fiasco sécuritaire du 17 octobre : aucune leçon n’a été tirée des Gilets jaunes
Malgré les dénégations du gouvernement, les forces de l’ordre ont été débordées samedi 17 octobre. Les enseignements des mouvements sociaux nés en dehors de toute structure, comme celui des Gilets jaunes, n’ont pas été tirés.
18 octobre 2026 à 18h30
LesLes forces de l’ordre « ont tenu, et elles ont fait de leur mieux ». Dans son allocution télévisée dimanche 18 octobre à 20 heures, Emmanuel Macron a affiché son soutien aux policiers et aux gendarmes, et leur a renouvelé sa confiance. Quelques heures plus tôt à peine, des affrontements à Paris, place de la République, et à Lyon, les avaient encore mis aux prises avec des groupes déterminés et mobiles.
Mais les mots du chef de l’État peinent à masquer la réalité du fiasco sécuritaire de la journée du 17 octobre. D’autres mots, une phrase dans le bilan communiqué par la préfecture de police de Paris, permettent de mesurer l’ampleur de la situation, et résument le désarroi des autorités.

« Des dégradations ont été commises, disait le communiqué, des femmes et des hommes ont été blessés dans l’exercice de leurs fonctions (treize policiers et gendarmes et deux sapeurs-pompiers) et une personne est décédée à la suite d’un arrêt cardio-respiratoire, mais force est restée à la loi. »
Certes, l’homme mort a fait un malaise boulevard Magenta qui ne serait pas imputable à des violences, mais il faudrait se satisfaire qu’aux environs de minuit, après une douzaine d’heures d’échauffourées, d’émeutes, le calme soit revenu. Mais « force est restée à la loi ». Il faudrait oublier ces scènes de chaos et de pillages qui ont émaillé les rues de la capitale et des plus grandes villes de France.
Force est restée à la loi, mais l’hôtel de ville de Limoges et l’office de tourisme de Lyon ont été incendiés, les mairies de Marseille et Lille, les préfectures d’Angers et Bordeaux ont été envahies et vandalisées.
Force est restée à la loi, mais quelque 1 500 magasins ont été dégradés et pillés dans le pays, occasionnant des centaines de millions d’euros de dégâts, selon l’évaluation de la Fédération du commerce et de la distribution.
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Force est restée à la loi, mais un manifestant de 17 ans à Saint-Étienne (Loire) a eu la main arrachée par une grenade lancée par les forces de l’ordre, une autre âgée elle aussi de 17 ans a perdu un œil à Mulhouse (lire l’encadré), un troisième a été blessé au crâne à Paris (il a déposé plainte pour « violence par personne dépositaire de l’autorité publique », une enquête a été ouverte et l’IGPN saisie) et le journaliste de Blast Mathias Enthoven a été hospitalisé.
« J’ai pris une grenade de désencerclement à mes pieds, j’ai un éclat dans le ventre.[…] Je suis journaliste, j’étais à République à 50 mètres de tout attroupement avec trois collègues, en train de discuter calmement, nous avons été visés délibérément », a-t-il écrit sur les réseaux sociaux.
Et ce bilan n’est clairement pas exhaustif.
Près de 2 400 personnes interpellées
Du côté des forces de l’ordre, 997 policiers, gendarmes et sapeurs-pompiers ont été blessés dont 7 graves, a affirmé dimanche soir la place Beauvau, sans qu’il soit permis de savoir le détail des blessures et de leurs causes précises. Samedi soir, le ministre avait toutefois mentionné que deux policiers auraient été « pris en charge à l’hôpital inconscients ».
Une adolescente perd un œil à Mulhouse, l’IGPN saisie
Le parquet de Mulhouse annonce dimanche 18 octobre avoir saisi l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) après qu’une adolescente a été blessée en marge des manifestations et a perdu un œil. Le parquet a saisi l’IGPN d’« une enquête de flagrance pour violences aggravées », a précisé le procureur de la République de la ville, Nicolas Heitz, dans un communiqué.
Selon les premières investigations, la victime est « une jeune femme âgée de 17 ans, née à Mulhouse », a-t-il dit. « Malheureusement, malgré l’intervention chirurgicale réalisée en urgence, la perte de son œil gauche est définitive », a-t-il ajouté. Les investigations devront « déterminer le déroulé précis des faits ayant conduit à cette blessure grave », a souligné le procureur.
La manifestation, qui a rassemblé un millier de personnes dans la ville du Haut-Rhin, a dégénéré en milieu d’après-midi quand des groupes se sont attaqués aux commerces et biens publics, avait indiqué la préfecture samedi soir. Le magistrat souligne qu’un groupe d’environ 400 personnes avait tenté d’envahir le bâtiment de la gare. Les forces de l’ordre ont alors utilisé des « moyens lacrymogènes pour protéger les voyageurs » et ont subi en retour « des prises à partie directes et le jet d’artifices pyrotechniques ».
Une partie de ce groupe s’est ensuite dirigé vers le centre-ville commerçant de Mulhouse, où les policiers ont à nouveau fait usage de gaz lacrymogènes « face à la tentative de pillage de plusieurs commerces », précise-t-il.
Les premiers responsables de ce chaos qui ne doit pas éclipser la mobilisation contre « la vie chère » sont les auteurs de violence. Dimanche soir, le ministère de l’intérieur a annoncé que 2 397 personnes avaient été interpellées dans toute la France. Sur le seul ressort de la capitale, le parquet de Paris recense 855 personnes interpellées « dans le cadre des manifestations du 17 octobre », dont 557 font l’objet d’une garde à vue ; 407 d’entre elles sont majeures et 150 mineures.
Toujours selon le parquet de Paris, les chefs d’infraction retenus sont des atteintes aux biens (289), des groupements en vue de commettre des violences (environ 130), des violences sur personne dépositaire de l’autorité publique (une cinquantaine)…
Deux hommes et deux femmes sont en garde à vue suite à des tirs de mortiers aux abords de la prison de la Santé, dans le XIVe arrondissement de Paris. Le parquet de Paris rapporte qu’« une barricade a été installée aux abords de la prison, et les individus ont tiré des mortiers en direction de l’intérieur de la détention, ce qui aurait eu pour effet d’agiter les personnes détenues, qui ont répliqué en jetant certains objets ».
Tous ces individus, si les faits sont caractérisés durant le cours de leur garde à vue, devraient être déférés à partir de lundi en vue d’un procès en comparution immédiate.
Mais il n’est pas interdit de se demander si le gouvernement n’est pas comptable lui aussi de ce bilan.
Nous exigeons qu’un diagnostic précis et transparent soit établi afin de comprendre l’enchaînement des événements qui a conduit à cette situation. De tels événements ne peuvent ni ne doivent se reproduire
Les maires de Lyon, Marseille et Paris
Dès samedi après-midi, les maires des villes où se sont déroulées les exactions les plus significatives avaient pointé la responsabilité de l’État.
Face aux micros qui se tendaient, Benoît Payan, le maire de Marseille, n’avait pas mâché ses mots : « Je demande des comptes, parce que je ne vais pas laisser les choses en l’état. Je veux savoir ce qui s’est passé. Je veux savoir pourquoi, dans cette ville, des gens ont pu impunément casser. »
La cause de son courroux venait du manque d’effectif des forces de l’ordre – une compagnie de CRS selon lui – déployées à Marseille dans la matinée. « Il a fallu que j’appelle le président de la République, le premier ministre et le ministre de l’intérieur, que je les aie au téléphone pour leur demander des renforts », avait-il regretté.
La première adjointe PS au maire de Paris, Lamia El Aaraje, a elle aussi déploré dimanche « un manque de moyens » policiers pour mettre un terme aux scènes de pillages. « Ce n’est pas acceptable de voir à l’image des gens saccager des commerces et s’en prendre physiquement » à des bâtiments, a critiqué sur France Info le bras droit du maire socialiste Emmanuel Grégoire.

Le maire de Limoges, Guillaume Guérin (Les Républicains), a déploré que la police nationale ait « manqué de moyens » et « reculé » face aux casseurs.
Dans une déclaration commune, Emmanuel Grégoire (Parti socialiste), Benoît Payan (divers gauche) et Grégory Doucet (Les Écologistes), respectivement maires de Paris, de Marseille et de Lyon, ont demandé à être reçus par le premier ministre, Sébastien Lecornu. « Nous exigeons […] qu’un diagnostic précis et transparent soit établi afin de comprendre l’enchaînement des événements qui a conduit à cette situation. De tels événements ne peuvent ni ne doivent se reproduire », déclarent les trois élus.
Des forces de l’ordre « complètement débordées »
Face aux critiques, le gouvernement a affiché un front uni. Dans un message posté sur X à 18 heures, samedi, le premier ministre en avait profité pour défendre les forces de l’ordre : « Au moment où certains cherchent à jeter l’opprobre sur nos forces de l’ordre, je veux dire aux Français qu’ils peuvent être fiers de leurs policiers et de leurs gendarmes. Ils ont affronté une violence d’une extrême intensité pour protéger nos concitoyens et ils méritent tout notre soutien. »
De son côté, le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, a insisté en début de soirée pour dire, en dépit des images qui défilaient au même moment sur tous les directs des chaînes info, que ses services n’avaient pas sous-estimé l’ampleur des manifestations. « On n’a pas sous-dimensionné le dispositif, on a eu affaire à une arrivée massive de casseurs et de pilleurs, qui ont agi par groupes, se sont dispersés et disséminés, et évidemment, c’est beaucoup plus compliqué à contenir quand vous avez des groupes épars », s’était défendu le ministre de l’intérieur.
Au sein même des forces de l’ordre et dans les ministères, on se montre moins affirmatif. « Quelque chose a foiré, ce n’est pas concevable que des groupes puissent arriver si près de l’Élysée », estime un policier de la capitale auprès du Monde, en référence aux barricades montées à 500 mètres du palais présidentiel.
Les forces de l’ordre ont été « complètement débordées » par un niveau de violences « rarement vécu », reconnaît dimanche sur France Info Rudy Manna, délégué national du syndicat Unsa police – et dont le rôle dans le dossier Angelina à Marseille a été largement documenté par Mediapart.
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« On a sous-évalué le nombre d’individus, de casseurs, de militants d’extrême gauche et surtout le nombre gigantesque de jeunes de quartiers qui sont venus se mêler à cette casse dans les centres-villes », analyse le syndicaliste policier. On n’a pas réussi à tenir les centres-villes. » Il déplore également un manque de munitions pour faire face à ces actions.
« Il y a eu une sous-estimation totale du mouvement de la part du renseignement, reconnaît une source ministérielle auprès de Mediapart. Il y a eu beaucoup plus de monde que ce qui était anticipé, des poches de bordel partout… Cela n’a rien à voir avec les Gilets jaunes. Il était impossible de gérer ça pour les forces de l’ordre. »
Si la première partie de l’affirmation est vraie, la suite ne l’est pas tout à fait. Au contraire, les événements de samedi présentent un certain nombre de similitudes avec ceux s’étant déroulés entre la fin 2018 et le début 2019.
L’absence des organisations habituelles de la contestation sociale à la tête de cette mobilisation avait compliqué la tâche des services de renseignement qui, du coup, s’étaient révélés incapables de mesurer l’ampleur du phénomène Gilets jaunes.
Ces derniers jours, des notes du renseignement territorial ont opportunément fuité (ici et là), prévoyant des chiffres de mobilisation particulièrement faibles pour ce 17 octobre – entre 60 000 et 110 000 personnes dans toute la France hors Paris, selon eux.
Samedi soir, le ministère de l’intérieur n’a pu que constater le grand écart avec la réalité de la mobilisation : la place Beauvau l’estimant à 550 000 manifestants dans toute la France (les syndicats étudiants en revendiquent 800 000). Cette sous-estimation de la mobilisation a pu avoir une incidence sur le nombre de forces de l’ordre mises sur le terrain. À plusieurs reprises dimanche, Mediapart a sollicité le ministère de l’intérieur pour obtenir ce simple chiffre. En vain.
Des « casseurs » matinaux
Ce matin, la préfecture de police de Paris a livré aux médias une première analyse de ce qui s’était passé. « La journée du 17 octobre s’est articulée autour de plusieurs séquences distinctes, marquées par une évolution des modes d’action des groupes violents. […] À compter du milieu d’après-midi, plusieurs cortèges sauvages, d’une ampleur inhabituelle (quelques centaines à plus de mille individus), se sont constitués simultanément dans différents secteurs du centre de Paris. […] En fin d’après-midi, une nouvelle phase a été marquée par l’arrivée massive d’individus dont l’objectif était exclusivement de commettre des vols et des pillages, profitant des désordres pour agir. » Ces individus ont été « très difficiles à contenir pour les forces de l’ordre », assurait samedi soir Laurent Nuñez.
En 2018 déjà, les forces de l’ordre avaient été débordées, notamment lors de l’acte III des Gilets jaunes avec l’invasion de l’Arc de Triomphe, une marche sur l’Élysée et une préfecture incendiée au Puy-en-Velay. Depuis, les mobilisations après la mort de Nahel ou contre la réforme des retraites ont confirmé que ceux qui voulaient en découdre avec les forces de l’ordre ou simplement casser ne suivaient plus forcément les cortèges officiels. Les mêmes causes ont produit les mêmes effets, à croire que les leçons n’ont pas été tirées.
Les forces de l’ordre se défendent en arguant que les premiers heurts ont démarré dès le matin, plusieurs heures avant le départ des cortèges officiels, là où dans le cadre de manifestations classiques, les incidents débutent en milieu ou fin de journée.
C’est d’ailleurs l’argument avancé par Laurent Nuñez, en réponse à la mise en cause par le maire de Marseille. Le ministre de l’intérieur a assuré que pour la cité phocéenne avaient été « mobilisées trois forces mobiles pour cette journée, une unité à projection rapide et des Centaure ». Mais dans la matinée, « 2 000 casseurs sont arrivés sur la Canebière très tôt, et nous avions une [seule] force mobile qui était employée à ce moment. Nous avons alors anticipé les prises de service de deux autres CRS qui étaient de toute façon prévus ».
La présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet (Renaissance), a annoncé dans un communiqué vouloir proposer la création d’une commission d’enquête parlementaire « pour faire la lumière sur ces débordements, les méthodes des groupuscules violents », mais aussi « la stratégie de maintien de l’ordre ». Et ses « éventuels dysfonctionnements ».