Les forces de l’ordre s’inquiètent d’un manque de stratégie claire pour rétablir l’ordre public dans les jours à venir.

Après le 17 octobre, des policiers sans boussole : « On peut pas se retaper ça une deuxième fois »

Alors que les autorités politiques et policières ont fini par reconnaître un certain « débordement », les forces de l’ordre s’inquiètent d’un manque de stratégie claire pour rétablir l’ordre public dans les jours à venir.

Sarah Brethes, Pascale Pascariello et Camille Polloni

19 octobre 2026 à 20h12 https://www.mediapart.fr/journal/france/191026/apres-le-17-octobre-des-policiers-sans-boussole-peut-pas-se-retaper-ca-une-deuxieme-fois?utm_source=quotidienne-20261019-201011&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20261019-201011&M_BT=115359655566

« J’imagine Marine Le Pen devant la télé avec un paquet de popcorn. » Au lendemain d’un week-end catastrophiquepour l’image du gouvernement et des forces de l’ordre, un major de la sécurité publique qui exerce en Occitanie ne peut que constater les dégâts. « Les collègues ont été débordés à Marseille, à Toulon, à Nice. Aucune conséquence n’a été tirée des problèmes de maintien de l’ordre lors du mouvement des Gilets jaunes. Que ce soit en termes d’action ou de désescalade, électroencéphalogramme plat. »

D’un côté, le ministre de l’intérieur se fait traiter de laxiste pour n’avoir pas su empêcher des pillages de commerces, des dégradations et des incendies de bâtiments publics partout sur le territoire, samedi 17 et dimanche 18 octobre. De l’autre, il se voit toujours reprocher une action trop brutale envers les manifestant·es, à l’issue d’un week-end où des munitions de la police ont arraché la main d’un adolescent à Saint-Étienne et fait perdre un œil à une adolescente à Mulhouse.

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Un policier tente d’éteindre l’incendie d’une poubelle lors de la mobilisation des lycéen·nes à Paris, le 17 octobre 2026.  © Photo Geoffroy Van der Hasselt / AFP

Trop présentes par endroits, au point de rendre impossible l’exercice d’une liberté démocratique, invisibles dans d’autres, où des troubles à l’ordre public ont pu durer pendant des heures :

les forces de police et de gendarmerie ont été réparties d’une manière qui ne satisfait personne.

Pour la première fois depuis le début du mouvement lycéen, le gouvernement a été contraint d’esquisser un mea culpa, lundi 19 octobre. Sur France Inter, Laurent Nuñez a reconnu un « manque d’anticipation » dans la mobilisation des forces de l’ordre et concédé que « oui, il y a eu une perte de contrôle » dans certaines villes. Son collègue garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a admis que les autorités avaient « failli incontestablement », pointant « un défaut dans les renseignements ».

Des chiffres sous-estimés, une dynamique anticipée

Qu’avaient-ils prévu ?

Une note de la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT) datée du 15 octobre, dont Mediapart a eu connaissance, s’était lourdement trompée sur les chiffres. Hors Paris (qui dépend de la préfecture de police), elle prévoyait « entre 60 000 et 110 000 personnes » pour cette « mobilisation hétéroclite contre la vie chère ». Au moins 550 000 personnes, dont 110 000 à Paris, ont finalement participé aux manifestations.

À d’autres égards, les prédictions de la DNRT étaient plutôt réalistes. La note soulignait que la mobilisation lycéenne avait offert un « nouvel élan » à ce mouvement « évanescent » mais prévu de longue date, alimenté par « un effet d’emballement sur les réseaux sociaux » et une « couverture médiatique » importante.

Craignant « des actions éruptives, peu préparées et offensives », le renseignement territorial mettait en garde les autorités politiques. « Les risques d’exactions et de violences en direction des forces de l’ordre en marge des cortèges les plus importants dans les centres-villes se confirment », pouvait-on lire. La note ajoutait que « le risque de violences urbaines est élevé, notamment dans l’après-midi du 17 octobre, compte tenu de regroupements de jeunes de quartiers qui pourraient chercher à commettre des dégradations et des pillages dans les villes où la masse de manifestants est suffisante pour leur permettre d’agir », citant les exemples de Marseille et Toulouse.

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Un ancien commissaire juge les services du renseignement territorial généralement « très fiables » à l’échelon local, « que ce soit sur le comptage des manifestants lors d’une manifestation ou lors des estimations qui sont faites en amont pour dimensionner le service d’ordre à prévoir ». « C’est un vrai moment de tension pour eux, il ne faut pas qu’ils se plantent », ajoute-t-il, tout en pointant « l’influence » que peut avoir « l’attente du pouvoir politique », voire ses « suggestions », sur les prévisions.

À ses yeux, la période est propice à « une instrumentalisation et un dévoiement du renseignement ». « À force de vouloir entendre ce qu’ils veulent, les politiques prennent des décisions complètement à côté de la plaque. Le gouvernement avait envie de croire, ou de dire, que le mouvement s’essoufflait. Du côté des renseignements, il y a une certaine fébrilité à dire la vérité, car ce n’est pas ce qui est attendu par les états-majors. Lorsqu’un rédacteur est chargé d’écrire une note, toute la chaîne hiérarchique corrige, chaque commissaire y met sa patte. Ils ont divisé par quatre ce qu’ils auraient dû prévoir. »

« J’entends dire que les services de renseignement ont failli, cela me semble évident », confirme le major cité plus haut. « Mais on ne peut pas éluder la réforme du renseignement de 2008, avec la création du Sdig devenu renseignement territorial. La sécurité publique a voulu absorber ce service en cassant les méthodes des RG : on voit le résultat encore aujourd’hui. Lorsqu’on veut faire du renseignement de 8 heures à 12 heures et de 14 heures à 18 heures, on en a pour son investissement, ironise-t-il. Sans parler des notes réécrites par la hiérarchie. »

Un manque de forces mobiles

Pour ce major, « montrer du doigt le renseignement ne doit pas éluder la responsabilité du ministère dans le dimensionnement du service d’ordre ». Les notes l’informent, il dispose.

Contrairement à leurs pratiques habituelles, ni le ministère de l’intérieur ni la préfecture de police de Paris n’ont annoncé à l’avance combien de policiers et gendarmes seraient dans la rue le 17 octobre. Lundi 19 au matin, Laurent Nuñez a évoqué 60 000 policiers et gendarmes mobilisés dans toute la France, soit un quart des effectifs totaux, à comparer aux 89 000 fonctionnaires déployés pour le mouvement « Bloquons tout » de septembre 2025, ou aux 80 000 du 8 décembre 2018 (« acte 4 » des Gilets jaunes).

En ce qui concerne la capitale, une source interne à la préfecture de police de Paris affirme que les effectifs prévus étaient « clairement sous-dimensionnés, pas assez nombreux » : « trente unités de forces mobiles » (CRS et gendarmes mobiles, spécialisés dans le maintien de l’ordre), c’est-à-dire « 2 100 fonctionnaires environ », étaient accompagnées d’environ « 500 fonctionnaires » de la Direction de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne (DSPAP).

« Une partie était mobilisée sur la protection des institutions, l’Élysée et Matignon notamment », précise cette source, rappelant que la journée « a commencé à 10 h 30, jusqu’à 1 heure du matin » et que pour les forces mobiles, une vacation « dure huit heures ». « Donc en manœuvre, on a en réalité beaucoup moins de personnes »disponibles simultanément.

Certaines unités de forces mobiles étaient en déplacement « à Mayotte et en Nouvelle-Calédonie », tandis que d’autres ont été envoyées « à Marseille », où « à 14 heures, ils n’avaient plus de grenades, plus rien », alors que Paris a « eu de la chance de pouvoir ravitailler ».

« Les unités de forces mobiles sont efficaces pour le maintien de l’ordre, mais pas pour les violences urbaines de cette intensité. Quand ça part de tous les côtés, on ne peut plus faire de tactique : les forces ne pouvaient pas manœuvrer car il y avait des barricades partout. Seules les motos peuvent passer. Dans cette situation, ce qui se passe c’est que les policiers ne peuvent qu’attendre, subir et en prendre plein la gueule. »

Pour lui aussi, « le mouvement a été sous-estimé » parce que la Direction du renseignement de la préfecture de police de Paris, distincte de la DNRT, « n’a pas été à la hauteur ». Les négociations tardives sur l’itinéraire n’ont « pas aidé non plus », ajoute-t-il, car « les commerçants n’ont pas eu le temps de protéger leurs commerces ». « On anticipait un mouvement du type “Bloquons tout”, mais ce qui s’est passé samedi, on n’avait jamais vu ça. On a été submergés. La préfecture de police s’est réveillée avec la gueule de bois. »

Des interprétations opposées

Si le constat d’échec fait l’unanimité, l’analyse de ses causes fait débat, même au sein des forces de l’ordre.

L’ancien commissaire cité plus haut se montre très inquiet des options retenues depuis le début des mobilisations lycéennes, contraires à toute logique de « désescalade ». « Il y a une pression politique pas possible. Pour un commissaire, tenir tête et dire “je n’engage pas la force face à des gamins de 15 ans” nécessiterait un très fort caractère.

Le nombre d’interpellations montre que l’idée est de faire des prisonniers pour casser le mouvement et empêcher des troubles éventuels. »

Il se dit aussi « outré » par « le nombre de fonctionnaires de police cagoulés avec le RIO caché », ce matricule que les agent·es sont tenu·es de porter de manière visible. « C’est parfaitement illégal et symptomatique de l’absence, ou de la connivence, d’une hiérarchie qui se droitise et se radicalise, ce qui a forcément un impact terrible sur le fonctionnement des troupes. »

À l’inverse, la source à la préfecture de police de Paris déplore une certaine « faiblesse » face au désordre. « On nous a demandé de faire attention aux gamins. Macron a demandé de l’empathie. Les consignes ne sont pas claires. On a été très en retrait, comme on faisait avant Lallement [le préfet de police a été nommé en 2019 – ndlr], au début des Gilets jaunes : mise à distance et tirs de lacrymos. Certains sont tétanisés sur le terrain, il y a cette peur d’être celui par qui l’erreur arrive. »

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Selon ce fonctionnaire, au vu des événements du 17 octobre, « Paris va redevenir prioritaire en termes de moyens. On peut pas se retaper ça une deuxième fois ». Les prémices de cette réponse se font déjà sentir. Adepte des mesures préventives de police administrative (interdictions de manifester aux abords des établissements scolaires, de porter des équipements de protection, surveillance par drone, etc.), quitte à ce qu’une partie saute devant les tribunaux, le gouvernement annonce un recours accru aux interdictions de manifester et aux couvre-feux. Sans exclure de proclamer l’état d’urgence.

C’est le retour d’un dilemme récurrent depuis plus de dix ans. Une maximisation de la présence policière entrave les mouvements des manifestant·es crée une montée de la tension comparable à un effet « bouilloire », entraîne une multiplication des blessé·es et des doléances sur la doctrine du maintien de l’ordre, voire des stratégies d’évitement du cortège « officiel ». Une « disparition » des forces de l’ordre (moins nombreuses et/ou cachées dans les rues adjacentes) implique de laisser se produire des dégradations et des pillages, en faisant le pari d’un coût humain inférieur, pour les policiers comme pour les manifestant·es.

Dans un mouvement de balancier continu, les autorités alternent entre ces stratégies, tout en privilégiant de plus en plus franchement une saturation policière de l’espace public. Cette logique a contaminé jusqu’aux derniers recoins du vocabulaire, le gouvernement parlant désormais de « violences urbaines » au moindre signe de désordre. Car il lui devient difficile d’admettre un simple fait : la police n’est pas la réponse à tout.

Sarah Brethes, Pascale Pascariello et Camille Polloni

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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