L’industrialisation des océans, source de rivalités géostratégiques entre grandes puissance
Dans « Océans. Le nouveau partage du monde », Guillaume Pitron, spécialiste de géopolitique et des matières premières, examine les prémices d’un bouleversement longtemps passé inaperçu et en phase d’accélération, lié à l’exploitation des ressources du grand large.
Par David Heck
Publié hier à 19h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/14/l-industrialisation-des-oceans-source-de-rivalites-geostrategiques-entre-grandes-puissances_6793782_3232.html
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Livre. Alors que le multimilliardaire américain Elon Musk nourrit le fantasme d’aller vivre sur Mars, l’avenir de l’humanité serait intimement lié à l’océan, soutient Guillaume Pitron, journaliste et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques, dans Océans. Le nouveau partage du monde (Les Liens qui libèrent, 304 pages, 23 euros). Fruit de trois années d’enquête, cet ouvrage analyse les ressorts d’une « révolution » qui n’en est qu’à ses balbutiements : l’industrialisation du grand large.
L’auteur poursuit là son travail sur l’exploitation des matières premières, qu’il avait mené à travers ses précédents ouvrages (parus chez le même éditeur), notamment La Guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique (2018) et L’Enfer numérique. Voyage au bout d’un like (2021). « L’océan est à la fois un potager, une ferme, une station-service, une centrale électrique, un entrepôt d’engrais et un puits d’eau douce », observe-t-il. Une manne déjà omniprésente dans notre vie quotidienne. L’alginate, molécule issue des algues brunes, se retrouve ainsi dans les yaourts, les crèmes glacées, les dentifrices, les pansements, les boissons alcoolisées et les sauces industrielles.
L’exploitation du grand large alimente les rivalités géostratégiques des grandes puissances, qui y déploient des moyens colossaux dans le but d’étendre leur « merritoire » (contraction des termes « mer » et « territoire ») et d’accaparer ses ressources. Le Japon fait ainsi « pousser des îles » en mer des Philippines, en renforçant ses rochers avec du béton et en y transplantant des dizaines de milliers de coraux. Du fait de la maturité technologique qu’elle requiert, la conquête des océans accentue les inégalités au profit d’une poignée de pays, comme les Etats-Unis et la Chine. Cette dernière s’est lancée dans la prospection des métaux rares du Pacifique. Pour accroître son influence sur cet océan, elle a aussi noué des alliances avec des micronations comme Vanuatu, les îles Salomon et Kiribati.
Sombre diagnostic écologique
Ces rivalités se doublent d’objectifs militaires, les espaces marins regorgeant de matières nécessaires à la conception d’avions de combat ou de chars d’assaut. L’Agence américaine pour les projets de recherche avancée a également mené des études sur le mérou goliath, qui pourrait servir d’espion à l’US Navy. En effet, ce très gros poisson émet un son audible à 800 mètres alentour lorsque surgit un corps étranger.
Pléthore de chercheurs révèlent, en outre, le sombre diagnostic écologique lié à l’exploitation des océans, à l’heure où le réchauffement climatique contribue déjà fortement à la dégradation des écosystèmes marins. Au point que certains calculent désormais l’« empreinte océan » de l’humanité, c’est-à-dire le taux d’occupation des espaces marins par des infrastructures et leur impact. En particulier, les grands mastodontes de l’industrie de la pêche, telle la firme américaine Trident Seafoods, exerceraient une influence démesurée sur les écosystèmes océaniques. La préservation des espèces sous-marines, dont la majorité reste à découvrir, est un enjeu non seulement moral et esthétique, mais aussi scientifique.
« Océans. Le nouveau partage du monde », de Guillaume Pitron (Les Liens qui libèrent, 304 pages, 23 euros).