Les lourds enjeux climatiques qui pèsent sur les prochains gouvernements (Jean-Marc Jancovici).

Jean-Marc Jancovici : « Tant qu’il n’y a pas dans la population une compréhension partagée du climat, le politique ne bougera pas »

L’ingénieur spécialiste de l’énergie, fondateur du groupe de réflexion The Shift Project, expose les lourds enjeux climatiques qui pèsent sur les prochains gouvernements, à six mois de l’élection présidentielle de 2027. 

Propos recueillis par Julie Carriat et Raphaëlle Besse Desmoulières

Publié aujourd’hui à 06h00, modifié à 07h19 https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/10/14/jean-marc-jancovici-tant-qu-il-n-y-a-pas-dans-la-population-une-comprehension-partagee-du-climat-le-politique-ne-bougera-pas_6793395_823448.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20261014&lmd_link&&M_BT=53496897516380#x3D;tempsforts-title-_titre_2

Temps de Lecture 5 min.

Jean-Marc Jancovici, ingénieur spécialiste de l’énergie et fondateur de The Shift Project, dans les locaux du groupe de réflexion, à Paris, le 12 octobre 2026.
Jean-Marc Jancovici, ingénieur spécialiste de l’énergie et fondateur de The Shift Project, dans les locaux du groupe de réflexion, à Paris, le 12 octobre 2026.  KAMIL ZIHNIOGLU POUR « LE MONDE »

Avec Réussir à l’ère des crises. Un plan robuste pour l’économie française, un livre signé par le groupe de réflexion The Shift Project qui sort mercredi 14 octobre aux éditions Odile Jacob (288 pages, 15,90 euros), l’ingénieur Jean-Marc Jancovici entend influencer les électeurs d’abord, dans l’optique de la présidentielle de 2027, plutôt qu’un personnel politique jugé sévèrement.

Avec ce nouveau livre, et la convention citoyenne sur les questions de climat et d’énergie que vous avez lancée, comment entendez-vous faire pression sur le champ politique pendant la campagne présidentielle ?

Au Shift Project, tant que nous sommes en démocratie – ce qui durera le temps que ça durera –, nous partons du principe que le champ politique reflète imparfaitement et avec retard ce qui se passe dans la société civile. Nous nous adressons donc à cette dernière, en espérant qu’un jour nos points de vue deviendront suffisamment significatifs pour que ça change ce qui se passe à l’étage au-dessus.

Lire aussi |    A l’assemblée citoyenne lancée par Jean-Marc Jancovici : « Ce n’est pas si souvent qu’on a l’occasion de faire entendre nos idées »

Je ne cours pas les rendez-vous avec les politiques, je ne suis pas demandeur. La raison n’a pas de prise sur le politique. Ce qui a prise, c’est le pouvoir de nuisance. Pour que les choses changent dans le monde politique, il faut avoir un brelan d’as en main, c’est-à-dire la définition du problème, la solution au problème et le pouvoir de nuisance si on n’applique pas la solution au problème. Aujourd’hui, si vous présentez un raisonnement rationnel qui consiste à dire : « Si on ne s’occupe pas sérieusement de ces questions d’énergie et de climat, ça va barder », où est votre pouvoir de nuisance ? Il est nul.

Quel bilan tirez-vous des deux quinquennats d’Emmanuel Macron d’un point de vue écologique ?

On ne peut pas dire qu’il ne s’est rien passé, mais on est quand même loin du compte. Notre président actuel, comme nombre de politiques, a beaucoup de mal à avoir une lecture physique du monde. Du coup, on a une espèce de dialogue de sourds dans lequel les politiques font des promesses sans comprendre leurs implications matérielles. Ceux qui disent qu’il ne faut pas contraindre les gens qui possèdent des véhicules thermiques ne se rendent pas compte que si on ne le fait pas de façon intelligente, ça se fera de façon brutale, par des contraintes externes. Donc quand Macron dit « On n’y peut rien parce que c’est la géopolitique », il y peut quelque chose, il aurait dû prévoir. Aujourd’hui, le désarroi d’une partie de la population en France est une conséquence directe de la crise énergétique.

N’avez-vous jamais songé à vous engager directement en politique ?

Non, j’ai expliqué cinquante fois pourquoi je ne le ferai pas. Le seul poste qui a un effet de levier significatif, c’est le couple présidence de la République et majorité à l’Assemblée nationale. Or, je n’ai strictement aucune chance d’être élu. Une fois que vous êtes lancé dans ce jeu-là, il n’y a pas de retour en arrière, vous êtes abîmé par votre passage dans le monde politique. Cela ferait de ce que je propose un objet de crispation. Ce n’est pas utile.

Dans votre livre, vous assumez une lecture physique, technique, en termes de décarbonation, sur tous les sujets…

Notre rôle, c’est de délimiter la taille de la cour de récréation. Quand on explique, par exemple, qu’il faudrait que le trafic aérien baisse d’un tiers, on ne choisit pas entre sélectionner par l’argent ou donner un quota de vol à chacun en mode communiste. On renvoie cela au débat politique et citoyen parce qu’on estime que ce n’est pas de notre ressort de nous inviter sur le terrain de la fiscalité et de la réglementation.

Lire aussi |   L’inoxydable croissance du transport aérien, malgré les crises et l’urgence climatique

Ce livre, tous les partis peuvent-ils s’en saisir, jusqu’au Rassemblement national ? Peuvent-ils y piocher ce qu’ils veulent ?

Oui, n’importe quel parti peut s’en saisir. Le Shift Project est une association apartisane. On n’a pas mis en préambule : la lecture de ce livre est interdite à tel et tel parti. Quand vous sondez le cœur et les reins des électeurs, vous voyez qu’en fait il y a un certain nombre de sujets sur lesquels, quelle que soit la couleur partisane des gens, ils sont assez d’accord. Certains enjeux écologiques, comme la recherche d’un air pur ou d’une eau de bonne qualité, sont assez peu clivants. Là où les gens vont s’opposer, c’est sur les modalités de mise en œuvre. Concernant la reprise du plan, c’est toujours mieux de prendre une mesure que rien. Par contre, ça ne garantit pas le succès de l’ensemble. J’insiste sur un point : ce que vont dire les candidats pendant la campagne et ce qu’ils vont faire après leur élection, ce sont deux choses différentes, le passé l’a montré.

Vous n’avez pas l’impression d’être entendu par les politiques…

On a l’impression d’être de plus en plus entendu par la société civile, mais pas encore assez par le monde politique. Du moins pas au niveau national, et encore moins à l’heure de l’absence de majorité au Parlement. La position d’élu local donne un peu plus de courage, les maires sont souvent installés sur des périodes plus longues. Dans le monde économique, en revanche, le sujet commence à occuper une place croissante, notamment pour les gens qui sont du bon côté de la barrière. Ceux qui tirent les trains, fabriquent des matériaux d’isolation, font de l’électricité décarbonée, du fret fluvial, tous ces gens poussent pour qu’on s’occupe sérieusement du problème énergie climat, parce qu’ils y voient une opportunité.

Jean-Marc Jancovici, ingénieur spécialiste de l’énergie et fondateur de The Shift Project, dans les locaux du groupe de réflexion, à Paris, le 12 octobre 2026.
Jean-Marc Jancovici, ingénieur spécialiste de l’énergie et fondateur de The Shift Project, dans les locaux du groupe de réflexion, à Paris, le 12 octobre 2026.  KAMIL ZIHNIOGLU POUR « LE MONDE »
Jean-Marc Jancovici, ingénieur spécialiste de l’énergie et fondateur de The Shift Project, dans les locaux du groupe de réflexion, à Paris, le 12 octobre 2026.
Jean-Marc Jancovici, ingénieur spécialiste de l’énergie et fondateur de The Shift Project, dans les locaux du groupe de réflexion, à Paris, le 12 octobre 2026.  KAMIL ZIHNIOGLU POUR « LE MONDE »

Votre plan demande des changements extrêmement profonds. La société française est-elle prête ?

Cela demande d’abord des changements extrêmement profonds dans la compréhension du monde. La première difficulté est là. Il faut une acquisition de compétences, y compris dans le débat politico-médiatique. Je ne peux pas faire boire un âne qui n’a pas soif. Je sais très bien que ce que propose ce livre n’a aucune chance de s’appliquer tant qu’il n’y a pas eu un accident de parcours. Je ne pense pas que l’élection sera cet accident, mais plutôt un autre épisode de type Ormuz ou la répétition de ce qu’on a vécu cet été, qui est déjà oublié dans la plupart des têtes. Le traitement médiatique de la canicule est dans l’instant, alors que les conséquences sont longues. Attendez de voir arriver la facture du retrait-gonflement des argiles de cet été, l’inflation alimentaire consécutive à l’effondrement du maraîchage, l’inflation sur le lait et la viande parce qu’il n’y a pas eu de fourrage…

Lire aussi le reportage |   Plus de la moitié des maisons en France menacées par les mouvements des sols argileux dus à la sécheresse : « C’est devenu un drame national »

Les manifestations pour le climat ne rassemblent plus aussi largement que par le passé… Comment mobiliser ?

Il n’y a pas besoin de manifestation pour ça. Tant qu’il n’y a pas dans la population une compréhension partagée du fait que l’impact de la canicule est un impact rémanent, le politique ne bougera pas.
Dans la convention que j’organise, des gens motivés découvrent plein de sujets dont ils n’avaient pas conscience. L’opinion des gens vis-à-vis de la voiture électrique n’est pas la même selon qu’ils pensent que c’est un truc d’écolo de centre-ville ou s’ils la voient comme le seul moyen de préserver leur mobilité face à une pénurie d’essence.

Le débat sur l’énergie nucléaire est moins vif que par le passé, mais certains candidats de gauche proposent toujours une sortie progressive de cette énergie. Est-ce compatible avec la décarbonation telle que vous la concevez ?

Tout à fait. Mais c’est compatible avec une décarbonation qui laissera aux gens beaucoup moins de choses à consommer qu’une décarbonation qui ne sort pas du nucléaire. L’énergie fait fonctionner les machines qui font tourner l’économie. Si vous avez moins d’énergie, vous avez moins d’économie, moins de revenus. Donc si vous voulez sortir du nucléaire, c’est possible, ça veut juste dire que le pouvoir d’achat se réduira beaucoup plus vite que si vous gardez cette énergie.

Julie Carriat et  Raphaëlle Besse Desmoulières

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Votre commentaire