Sainte-Soline: la ministre contredit les engagements pris par la France en matière de conservation des espèces.

Sainte-Soline : le gouvernement méprise encore la biodiversité

En donnant un avis favorable à la demande de régularisation de la mégabassine de Sainte-Soline, pourtant déclarée illégale par la justice administrative pour protéger un oiseau en voie d’extinction, la ministre contredit les engagements pris par la France en matière de conservation des espèces.

Marion Briswalter

13 octobre 2026 à 17h24 https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/131026/sainte-soline-le-gouvernement-meprise-encore-la-biodiversite?utm_source=quotidienne-20261013-184222&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20261013-184222&M_BT=115359655566

NiortNiort, Chizé (Deux-Sèvres).– Un oiseau protégé n’aura pas fait changer d’avis l’ancienne présidente pour la France du Fonds mondial pour la nature (WWF). Monique Barbut, ministre de la transition écologique, a donné son feu vert, le 2 octobre 2026, à la demande de régularisation de la mégabassine de Sainte-Soline, comme l’a révélé l’Agence France-Presse (AFP), dans un avis également consulté par Mediapart.

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Monique Barbut, ministre de la transition écologique, à Paris, le 15 juillet 2026.  © Photo Carine Schmitt / Hans Lucas

La retenue des Deux-Sèvres avait été invalidée par la justice en décembre 2024, car sa construction, autorisée en toute illégalité par l’administration, avait entraîné la disparition de 16 hectares de plaine fréquentée par les outardes canepetières. Cet oiseau est protégé à l’échelle internationale depuis 1979, car en voie d’extinction.

Pour justifier cette décision défavorable à la politique de sauvegarde des outardes, alors que les reliquats de prairie de Sainte-Soline représentent un de leurs derniers refuges en Europe, Monique Barbut a principalement fait valoir que cette mégabassine « constitue [pour les irrigants] un maillon nécessaire, bien que non exclusif, d’une stratégie plus large d’adaptation au changement climatique ».

Un piège écologique

« Mettre en place une bassine, ça veut dire modifier le paysage agricole dans un rayon de plusieurs centaines de mètres, voire de kilomètres, par l’apparition de nouveaux types de cultures qui sont globalement très défavorables aux outardes »,s’inquiète Vincent Bretagnolle, directeur de recherche au CNRS et spécialiste du sujet.

En effet, les jeunes outardes et les femelles sont victimes des fauches et des moissons, les mâles subissent les effets de l’artificialisation des sols et les poussins meurent de faim dans les plaines céréalières stériles.

« On perd de l’habitat pour l’espèce, voire, plus catastrophique encore, on crée un piège écologique, ce qu’il y a de pire en matière de conservation », ajoute le chercheur.

C’est pour ces mêmes raisons que le Conseil national de la protection de la nature (CNPN) s’est prononcé par deux fois, en 2023 puis à l’été 2026, contre l’immense étendue d’eau artificielle des Deux-Sèvres.

D’un côté, les politiques publiques mettent à disposition des fonds importants pour la sauvegarde d’une espèce. Et de l’autre, elles facilitent des projets qui lui sont délétères.

L’outarde est emblématique de la politique européenne de conservation de la biodiversité. Le mouvement antibassines en a d’ailleurs fait son étendard. Le nombre d’individus s’est effondré au rythme de l’intensification de l’agriculture et les derniers groupes ne subsistent plus qu’entre Nîmes et Arles, et dans les plaines céréalières du Centre-Ouest : entre Poitiers et Angoulême.

En conséquence, le Tetrax tetrax a fait l’objet sans discontinuer depuis les années 1970 d’un empilement de programmes européens et tricolores phares : Natura 2000, plans nationaux d’actions (PNA), programme européen « Life ». Plus de deux cents poussins reproduits en captivité ont également été relâchés ces dernières années en ex-Poitou-Charentes pour soutenir le renouvellement des générations.

À cela s’ajoutent des fonds substantiels de la politique agricole commune (PAC) spécialement dédiés à un millier d’agriculteurs et d’agricultrices volontaires qui possèdent des terrains fréquentés, du printemps à l’automne, par ces animaux. Un comité composé d’une quarantaine de scientifiques et de naturalistes français·es travaille aussi spécifiquement sur le sujet.

« Quand on voit l’effort qui est consacré à l’outarde et qu’on constate qu’on n’a pas réussi à amorcer le moindre regain en effectif en vingt ans dans le Centre-Ouest, ça donne une idée de l’état de la situation, dresse Vincent Bretagnolle. Si on baisse un tout petit peu le niveau d’effort, l’effectif d’outardes va redescendre très vite. »

« C’est la conservation de tout un patrimoine naturel qui est en jeu, explique Étienne Debenest, coordinateur au Groupe ornithologique des Deux-Sèvres (Gods), association qui, avec d’autres, avait attaqué en justice l’autorisation accordée par l’État à l’ouvrage hydraulique de Sainte-Soline. On se dit que si on arrive à la conserver dans son habitat, on va aussi conserver tout un cortège d’espèces associées comme l’alouette des champs, les busards et un certain type d’agriculture : un modèle extensif[de l’élevage en prairie – ndlr], voire de l’agriculture biologique. »

Selon notre première estimation (voir en boîte noire), plus de 55 millions d’euros ont été consacrés à ce jour aux différentes actions ciblant l’espèce partout en France. « On n’imagine même pas combien de moyens financiers, humains et de temps sont mobilisés pour l’outarde canepetière. Ce sont plusieurs millions d’euros qui sont versés chaque année aux associations, aux collectivités, aux agriculteurs grâce à cette espèce », confirme Étienne Debenest.

De l’argent, mais toujours plus de projets néfastes

D’un côté, les politiques publiques mettent à disposition des fonds importants pour la sauvegarde d’une espèce. Et de l’autre, elles facilitent, autorisent et soutiennent, lors de contentieux, des projets qui lui sont délétères. On est en pleine contradiction, estime un scientifique mobilisé sur le sujet et qui a souhaité conserver l’anonymat : « La population d’outardes du Centre-Ouest est sous perfusion d’argent public. Pour autant, en autorisant certains projets, les services de l’État prennent le risque d’aller contre la préservation de l’espèce en augmentant les risques de mortalité ou de diminution de l’habitat disponible. »

Comme l’égrène le bilan de mi-parcours du PNA 2020-2029, programme de référence piloté par le ministère de l’environnement, depuis trente ans, l’intensification de l’agriculture a concouru au déclin des outardes, tout comme de nombreux projets autorisés par l’État : déploiement de l’autoroute A10 en 1980, construction de la ligne de TGV Nîmes-Montpellier en 2012 et de celle de la liaison Tours-Bordeaux en 2017. Et, plus récemment, les tracés de ligne à très haute tension (THT) dans le Gard et de contournement autoroutier à Arles, le développement de parcs éoliens et des lignes électriques, de l’agrivoltaïsme et de méthaniseurs dans le Centre-Ouest.

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À cela s’ajoutent désormais les risques induits par les mégabassines autorisées, en dehors de tout principe de précaution, dans les aires reconnues pour être des carrefours migratoires, des lieux de nidification et d’accouplement, voire d’introduction d’oisillons nés en captivité.

En défense, les coopératives d’irrigant·es des quatre départements (Charente, Charente-Maritime, Deux-Sèvres et Vienne) qui souhaitent voir émerger plus de 90 mégabassines financées sur fonds publics font valoir, dans leurs dossiers techniques consultés par Mediapart, que les projets d’ouvrages hydrauliques les plus problématiques pour les outardes ont été abandonnés.

Face à ces affirmations, on note toutefois que quinze chantiers, en plus de la bassine de Sainte-Soline, sont actuellement suspendus par la justice pour protéger l’oiseau.

Une compensation qui ne règle pas tout

Dans sa décision du 2 octobre, la ministre de l’environnement a « subordonné » la réautorisation de la réserve de Sainte-Soline à un objectif de « compensation » consistant à « dédier », dans un rayon de 5 kilomètres autour de l’ouvrage, 63 hectares de champs aux outardes afin de leur constituer théoriquement des lieux de vie de substitution.

« Les conditions posées [par la ministre] s’appuient sur les engagements de compensation que nous avons nous-mêmes proposés et que nous mettons en œuvre avec nos adhérents et nos partenaires », a communiqué le 8 octobre la Coop de l’eau 79, qui a fait construire la mégabassine de Sainte-Soline et attend désormais de la préfète des Deux-Sèvres, Valérie Michel-Moreaux, qu’elle intègre l’avis ministériel pour réautoriser la poursuite du programme agricole en litige. « Le choix des parcelles de compensation s’est fait selon des critères scientifiques de possibilité d’accueil ou d’amélioration des besoins [de l’outarde] », ajoute la Coop de l’eau 79.

Cyril Poirel, de la Ligue de protection des oiseaux (LPO) du Poitou-Charentes et animateur du PNA outarde, demeure circonspect face aux annonces : « La compensation, c’est comme si vous aviez trois chambres dans votre maison. On en détruit une puis on repeint les deux autres. À la fin, vous avez quand même perdu une chambre. Eh bien, pour l’outarde, c’est un peu ce qui se passe. Pour augmenter vraiment l’habitat disponible, il faudrait en fait détruire des bâtiments existants, mais on ne va pas aller détruire un lotissement pour installer une bassine.Donc on transforme un champ de blé en prairie par exemple. Mais cette prairie aurait pu voir le jour via d’autres dispositifs. »

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Par exemple, la « restauration » d’espaces naturels ou les fonds dédiés par la PAC aux agriculteurs et agricultrices volontaires, qui perçoivent 650 euros par hectare dès lors qu’ils et elles ne surajoutent pas de nuisances aux oiseaux protégés.

Un dispositif déployé sur 10 000 hectares dans l’ex-Poitou-Charentes, qui fonctionne très bien mais qui pourrait être sapé par le modèle économique des mégabassines. Cette hypothèse est réfutée par la coopérative d’irrigant·es, qui dit mettre désormais sur la table des « mesures réellement additionnelles » aux instruments de protection existants.

Les bénéficiaires de la réserve de Sainte-Soline seront-ils les premiers à remiser, une partie de l’année, leurs machines et systèmes d’irrigation pour participer à la constitution de l’enveloppe des 63 hectares de terres non cultivées ? Interrogée sur ce point par Mediapart, la Coop de l’eau 79 n’a pas souhaité répondre. 

Marion Briswalter

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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