L’Edito
Mouvement lycéen : la matraque et la diversion comme seule réponse
Sans retenue ». Ces deux mots utilisés par le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, pour qualifier la gestion de l’ordre face à la mobilisation des lycéen·nes marqueront longtemps les esprits. L’intéressé les a employés le 2 octobre sur TF1, pour se défendre du procès en mollesse que lui intentent la droite et l’extrême droite depuis quelques jours. « C’est faux, il n’y a aucune consigne de retenue », a-t-il osé, assumant la répression du mouvement.
Le résultat de cette politique de la matraque ne s’est pas fait attendre : un adolescent de 15 ans a eu la main arrachée, un autre de 16 ans a perdu l’usage de son œil, un autre de 14 ans souffre d’une double fracture de la mâchoire, une lycéenne du même âge a été filmée alors qu’un policier l’étranglait, un jeune a été interpellé le visage face à un cours d’eau, des motos et des voitures de police ont foncé sur des foules lycéennes…
Ces violences policières contre les jeunes ne sont pas nouvelles. D’abord exercées au sein des quartiers populaires, elles ont peu à peu gagné les villes, comme en témoignaient déjà les images de lycéen·nes agenouillé·es, mains sur la tête, à Mantes-la-Jolie (Yvelines) en 2018, en plein mouvement des Gilets jaunes. Aux revendications exprimées dans la rue, le pouvoir répond donc encore par la brutalité.
Après un temps d’inertie, le gouvernement, aidé en cela par une partie de la gauche socialiste, a tenté la diversion, en évoquant d’obscurs « proxys de l’ultragauche » et en pointant directement la responsabilité des élu·es de La France insoumise (LFI) dans l’embrasement du mouvement lycéen. Une stratégie d’attaque infantilisante et aussi ancienne que la mobilisation de la gauche contre les inégalités scolaires.
La révélation de l’engagement dans la campagne de Gabriel Attal d’un lycéen très choyé par les médias dit l’ampleur d’une mascarade à laquelle plus grand monde ne croit. Les mobilisations récentes de la « Gen Z » ont montré sa capacité d’autonomie. Demain, elle en fera sans doute à nouveau la preuve. Sans retenue.
Le pouvoir tétanisé par la mobilisation lycéenne
Alors que les blessures d’adolescents dues aux violences policières se comptent par dizaines, et à la veille d’une manifestation nationale que Jean-Luc Mélenchon conçoit comme un « point de départ » à la jonction des colères, le gouvernement semble tétanisé. Au point d’inquiéter ses propres troupes.
Mathieu Dejean et Pauline Graulle
« Sans« Sans retenue. » Ces deux mots utilisés par le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, pour qualifier la gestion du maintien de l’ordre face à la mobilisation des lycéen·nes marqueront longtemps les esprits. L’intéressé les a employés le 2 octobre sur TF1, pour se défendre du procès en mollesse que lui intentent la droite et l’extrême droite depuis quelques jours. « C’est faux, il n’y a aucune consigne de retenue », a-t-il osé, assumant la répression du mouvement.
Le résultat de cette politique de la matraque ne s’est pas fait attendre : un adolescent de 15 ans a eu la main arrachée, un autre de 16 ans a perdu l’usage de son œil, un autre de 14 ans souffre d’une double fracture de la mâchoire, une lycéenne du même âge a été filmée alors qu’un policier l’étranglait, un jeune a été interpellé le visage face à un cours d’eau, des motos et des voitures de police ont foncé sur des foules lycéennes…

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Les chiffres sont éloquents : 589 établissements ont fait l’objet de perturbations, tandis que 190 élèves ont été blessé·es depuis le début du mouvement. Par ailleurs, selon le ministère de l’intérieur, 5 060 « individus » ont été placés en garde à vue, dont 4 406 mineurs ; 1 802 personnes font l’objet de poursuites, dont 1 483 mineurs ; 14 placements en détention provisoire ont été ordonnés, concernant 10 majeurs et 4 mineurs. Par ailleurs, 1 376 mesures alternatives aux poursuites ont été mises en œuvre (dont 1 258 pour des mineurs). Enfin, 790 procédures ont fait l’objet d’un classement sans suite.
À titre de comparaison, 4 282 personnes ont été placées en garde à vue du 27 juin au 10 juillet 2023 lors des révoltes ayant suivi la mort de Nahel, 3 189 lors du mouvement contre les retraites de 2023, et autour de 10 000 durant le mouvement des Gilets jaunes.
Ces violences et le long silence du premier ministre Sébastien Lecornu en réponse aux revendications sur l’égalité scolaire du mouvement ont eu pour effet de coaliser les colères. Mardi 6 octobre, une intersyndicale de l’Éducation nationale (FSU, CGT, FO, CFDT, UNSA, SUD) appelle à participer, « y compris par la grève », à la manifestation lancée par les organisations lycéennes et étudiantes. C’est tout ce que craignait le gouvernement, alors que la panique gagne les rangs macronistes.
Pourrissement
« Les pouvoirs, en général, n’aiment pas quand les jeunes vont dans la rue et le gouvernement n’avait pas anticipé les violences », note une figure dudit « bloc central », qui indiquait en fin de semaine dernière n’avoir « pas de son, pas d’image de Matignon », comme si la tétanie régnait en haut lieu. « Compte tenu de la population concernée, il faut faire gaffe. Si on a une bavure vous ne tenez plus rien. Ça fait sauter le gouvernement et monter Le Pen », redoutait la même source.
La fébrilité était telle que Sébastien Lecornu a fini par reprendre la main. Le premier ministre a annoncé dans une lettre ouverte au ministre de l’éducation nationale, dimanche soir, l’ouverture de cinq chantiers : un plan pour accélérer le remplacement des professeurs, des pistes pour revoir le bâti des établissements – notamment pour répondre aux fortes chaleurs –, une meilleure organisation des journées des lycéen·nes, une amélioration de Parcoursup et une plus grande écoute des élèves… Déjà annoncée par le ministre de l’éducation en fin de semaine dernière, une « plateforme » doit être mise en place lundi soir pour faire remonter les inquiétudes des élèves.
Mais en début de semaine encore, le ministre de l’enseignement supérieur, Philippe Baptiste, disait « crain[dre] » un « embrasement au niveau national », alors que les parents d’élèves de la FCPE appellent aussi à manifester, à l’unisson de l’ensemble des organisations politiques, de l’extrême gauche au Parti socialiste (PS).
De là à imaginer, comme Jean-Luc Mélenchon, que le 6 octobre ne sera qu’un « point de ralliement général, un point de départ », ouvrant la voie à une jonction des colères sur fond de baisse de pouvoir d’achat et de hausse historique du prix de l’essence, le 17 octobre ? « Le gouvernement dispose de peu de temps pour imaginer une sortie de crise. Il est peu crédible de l’en croire capable », cingle sur son blog le héraut insoumis, fustigeant au passage la « nonchalance suspecte » du ministre de l’éducation nationale, Édouard Geffray.
La fake news de Lecornu (et des autres)
Depuis le début du mouvement, le gouvernement va vite, parfois trop vite, pour tenter de décrédibiliser le mouvement lycéen. Le 28 septembre, Sébastien Lecornu, en réponse à Jean-Luc Mélenchon qui l’accuse d’avoir « ordonné la répression », publie ceci sur le réseau social X : « Ce matin, une lycéenne a été blessée à l’acide chlorhydrique, aux mains et au visage, par des agresseurs violents. » Et d’enjoindre le chef de file insoumis à condamner ces violences. Une assertion qui, à cette date, n’a fait l’objet que de quelques lignes imprécises sur le site de France 3 Île-de-France, sur la base d’une « source policière ».
L’info, non confirmée, est pourtant reprise illico par Valérie Pécresse, qui parle à son tour le 29 septembre de « casseurs » qui jetteraient « de l’acide chlorhydrique sur les élèves ». Des propos repris par des parlementaires d’extrême droite, qui vont eux aussi abondamment relayer « ces jets d’acide ». Les faits se seraient déroulés au lycée Paul-Éluard à Saint-Denis, point chaud de la mobilisation lycéenne en Seine-Saint-Denis.
Mais si une lycéenne s’est bien brûlée (légèrement) au visage au-dessus d’une poubelle à Paul-Éluard le 28 septembre, il n’y a point eu d’« agresseurs » ou de « casseurs ». « J’étais là, c’est une énorme fake news, expliquait sur place le même jour Irène, professeure de mathématiques au lycée. Une élève s’est approchée du feu de poubelle et s’est prise un retour de flamme. » Une vidéo atteste cette description, tandis que des élèves présents interrogés par Mediapart parlent d’un déodorant, lancé par la jeune fille dans une poubelle, et qui aurait explosé.
Valérie Pécresse, par le biais de son service de communication, a indiqué à Mediapart avoir été informée par une « remontée par l’Éducation nationale » et s’être appuyée sur une communication du… premier ministre. L’Éducation nationale a quant à elle botté en touche, nous renvoyant au ministère de l’intérieur. Interrogé par Libération le 1er octobre, Laurent Nuñez a lui déclaré que « les investigations sont toujours en cours », tout en affirmant que « le fait est indéniable » : une jeune fille a bien vu « une bouteille d’acide qui a explosé à ses pieds ».
On est donc assez loin de la déclaration de la préfecture de police qui, interrogée par Mediapart, a finalement répondu ceci : « Ce lundi 28 septembre peu avant 10 heures aux alentours du lycée Paul-Éluard de Saint-Denis, une lycéenne a été prise en charge par les secours et transportée en milieu hospitalier sans pronostic vital engagé à la suite de brûlures à l’acide chlorhydrique sur le visage et les mains. Bien que les enquêteurs du commissariat de Saint-Denis aient pu identifier la victime, celle-ci n’a à ce jour pas déposé plainte ni ne s’est signalée aux services de police. Ce faisant, les conditions de l’incident ne peuvent être établies à date. » De quoi inciter le premier ministre à la plus grande prudence, malgré l’envie, en pleine crise lycéenne, de marquer les esprits.
Mathilde Goanec
Depuis le 15 septembre et la première éruption de colère au lycée Saint-Exupéry de Créteil (Val-de-Marne), il a fallu dix-sept jours au ministre pour rencontrer, rue de Grenelle, les organisations syndicales, les associations de parents d’élèves et les représentants de lycéen·nes pour ouvrir le « dialogue ».
Ce n’est que le 28 septembre que ce dernier s’est rendu au chevet des manifestants du lycée Gutenberg de Créteil, en plein blocage, pour « échanger avec les personnels ».
Entre-temps, l’exécutif a misé sur le tout-sécuritaire et joué grossièrement la carte de la diversion en évoquant d’obscurs « proxys de l’ultragauche » et en pointant directement la responsabilité des élu·es La France insoumise (LFI) dans les violences. Aurore Bergé, la ministre chargée de l’égalité entre les hommes et les femmes, ainsi que de la lutte contre les discriminations, a ainsi déclaré dans Le Journal du dimanche de Bolloré que LFI voulait « embraser le pays, au sens propre du terme. En clair, de mettre le feu », à l’unisson de plusieurs figures du camp présidentiel et de l’extrême droite.
Aux lycéens, je leur dis de travailler dur, car les petits copains en Chine, ils travaillent dur…
Philippe Juvin, député LR
Une stratégie d’attaque infantilisante et aussi ancienne que la mobilisation de la gauche contre les inégalités scolaires, d’autant moins crédible qu’un lycéen très choyé par les médias s’est avéré engagé dans la campagne de Gabriel Attal.
Ce week-end, Prisca Thevenot, porte-parole du patron de Renaissance, a donc bien été obligée de reconnaître, sur Franceinfo, « un retard à l’allumage » dans l’ouverture des discussions avec les organisations lycéennes. « Vous êtes restés enfermé dans votre ministère, [or] quand il y a une mobilisation légitime, on répond par le dialogue. Vous, vous restez sur une vision seulement répressive de cette situation », a pour sa part accusé l’insoumis Manuel Bompard, lors d’un débat avec Édouard Geffray dimanche sur France Inter, avant de dénoncer une « stratégie du pourrissement et de l’escalade » de la part du gouvernement.
Marges de manœuvre
À l’Assemblée nationale, à la veille de l’ouverture de débats budgétaires qui s’annoncent extrêmement tendus, l’exécutif, tout à son obsession de baisser le déficit, dispose de peu de marges de manœuvre pour répondre au malaise de la jeunesse.
Interrogé jeudi dernier par Mediapart, jour de l’annonce des premières mesures budgétaires, sur la pertinence de baisser les APL ou d’augmenter les frais d’inscription en BTS et en classe prépa pour les élèves non boursiers, le rapporteur du budget et député Les Républicains (LR) Philippe Juvin s’est montré inflexible : « Si on ne le fait pas, on se fera imposer une vraie cure d’austérité. Nous allons vers l’iceberg [mais] nous pouvons encore l’éviter. Alors aux lycéens, je leur dis de retourner travailler, de travailler dur, car les petits copains en Chine, ils travaillent dur… »
Dans l’après-midi, le gouvernement annonçait toutefois faire marche arrière sur la hausse des frais d’inscription, dans un rétropédalage savamment mis en scène destiné à tenter de calmer les esprits.
Pas de quoi contenter les revendications lycéennes, dont le mouvement protéiforme rappelle à certains égards celui des Gilets jaunes. Locaux vétustes, conflits d’emplois du temps, questions relatives à la santé mentale, refus du système ultra-compétitif induit par Parcoursup, profs non remplacés… « On a du mal à comprendre les revendications, si c’est le nombre de chaises, les horaires, la température dans les classes quand il fait chaud… », reconnaît le député macroniste Éric Bothorel, qui fait part de son incompréhension à Mediapart : « Ils réclament une augmentation des profs, mais la démographie scolaire ne fait que de baisser ! »
À LIRE AUSSI LFI et la jeunesse « manipulée » : le retour d’une vieille rengaine 2 octobre 2026
Sans propositions législatives dans sa besace pour répondre au malaise des lycéen·nes et au manque de moyens humains et financiers dans les établissements, le premier ministre en est réduit à ressortir du formol la loi dite « casseurs payeurs », rédigée après les incidents de juin survenus en marge de la victoire du PSG en Ligue des champions.
Le texte, qui sera examiné dès le 27 octobre au Sénat, ouvre la voie au retrait des APL et allocations familiales à toute personne appartenant à un groupement ayant commis des dégradations, même si elle n’en est pas à l’origine. Une mesure réclamée depuis 2023 par le Rassemblement national (RN).
Autant de manœuvres dilatoires qui laissent aujourd’hui pantois, de la gauche à Dominique de Villepin, qui fut pourtant la cible du mouvement contre le contrat première embauche (CPE) en 2006. Interrogé dimanche 4 octobre sur BFMTV, l’ancien premier ministre aujourd’hui quasi candidat pour 2027 ne cachait pas son inquiétude et appelait le pouvoir à sortir du « déni » : « Si le gouvernement répond à la jeunesse, la violence s’abaissera dans le pays. Répondons sur le fond, le gouvernement n’est pas là pour faire de la politique politicienne. Je dis au gouvernement : ne jouez pas la montre, prenez l’initiative et engagez un processus avec une méthode affirmée… » Parole de connaisseur.
Mathieu Dejean et Pauline Graulle
LFI et la jeunesse « manipulée » : le retour d’une vieille rengaine
D’une partie de la gauche socialiste à l’extrême droite, de nombreuses voix accusent le mouvement insoumis d’être derrière les blocages lycéens. Une stratégie d’attaque infantilisante et aussi ancienne que la mobilisation de la gauche contre les inégalités scolaires.
Sarah Benhaïda et Ilyes Ramdani
DepuisDepuis trois jours, chaque matin, Aurélie Trouvé prend le volant de sa voiture et change de direction en fonction des messages qui tombent sur son téléphone. De lycées bloqués en mobilisation de professeur·es devant les commissariats où sont retenu·es leurs élèves, la députée La France insoumise (LFI) parcourt les communes de sa circonscription de Seine-Saint-Denis. « Ici, on a une gauche syndicale, associative et politique solidaire et toujours en contact, donc on est au courant de tout et tout nous remonte », explique-t-elle à Mediapart.
C’est par ces différents canaux que la parlementaire a appris, jeudi 1er octobre, le blocage du lycée professionnel Théodore-Monod de Noisy-le-Sec. Elle s’y est aussitôt rendue, raconte-t-elle, pour « faire tampon avec la police »alors que des violences policières étaient déjà recensées dans plusieurs villes. « Ce n’est pas notre rôle, mais on a fait de la médiation », affirme Aurélie Trouvé, aux côtés d’élu·es locaux communistes et écologistes, mais aussi d’enseignant·es et de parent·es d’élèves.
Vendredi matin, la députée a fait le tour des commissariats pour prendre des nouvelles des jeunes interpellé·es la veille. À l’extérieur, elle a aussi transmis les informations aux professeur·es présent·es, la plupart membres de la CGT, pour qu’ils et elles informent parent·es et avocat·es. Avec un parquet débordé – le gouvernement a annoncé près de deux mille interpellations en France –, les jeunes qu’elle a rencontré·es, pour certain·es âgé·es de 14 ans à peine, n’ont toujours pas d’avocat·e commis·e d’office et attendent encore d’être interrogé·es par la police.

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Quand les élèves concerné·es relèvent d’établissements situés hors de sa circonscription, Aurélie Trouvé prévient les député·es insoumis·es concerné·es. Car toutes et tous sont mobilisé·es. LFI a en effet théorisé de longue date la stratégie du « un pied dedans, un pied dehors » : des responsables présent·es dans les instances décisionnaires, mais aussi sur le terrain, en soutien des luttes sociales. À titre d’exemple, plusieurs maires LFI, à l’image de David Guiraud à Roubaix (Nord) ou Bally Bagayoko à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), s’étaient postés devant les écoles, pancartes en main, pour dénoncer des fermetures de classe, dès le lendemain des municipales de mars 2026.
« On nous accuse de manipuler la jeunesse, mais le mouvement ne part pas de nous. Nous, on vient quand il y a un problème. Et on est rapidement au courant, parce qu’on a des profs et des parents d’élèves dans nos boucles, les mois de scolarité perdus, on les vit aussi comme parents d’élèves, donc on est au courant », martèle Aurélie Trouvé, déjà mobilisée l’an dernier dans des lycées qui réclamaient alors depuis plusieurs années des infirmières, assistantes sociales et conseillères d’orientation.
Le catalyseur des réseaux sociaux
Quand les blocages lycéens ont débuté il y a une dizaine de jours, les réseaux sociaux se sont couverts de vidéos d’élèves décrivant leurs conditions d’étude déplorables, de rassemblements ou de poubelles en feu. Sur ces canaux, où LFI bat à plates coutures ses concurrents politiques, sont aussi rapidement devenues virales des vidéos de député·es insoumis·es entonnant La Marseillaiseau milieu de groupes de lycéen·nes ou s’interposant, écharpes tricolores en travers du torse, entre policiers et jeunes manifestant·es.
À Lille (Nord), c’est Aurélien Le Coq qui se met en travers de la route de policiers casqués et bottés. À Argenteuil (Val-d’Oise), c’est Paul Vannier qui interpelle un policier en civil et pistolet à la ceinture : « Vous devriez avoir un brassard pour vous identifier. » À Paris, c’est Aymeric Caron qui se met en scène devant un lycée du IXe arrondissement.
L’activisme politique des insoumis·es a fait émerger, en pleine affaire Bardella, un surprenant consensus allant d’une partie de la gauche socialiste jusqu’à l’extrême droite. « Quand c’est pourri, c’est LFI, a résumé Sébastien Chenu, porte-parole du RN, aimablement interrogé par la presse à l’Assemblée nationale mercredi. L’extrême gauche est irresponsable, souffle sur les braises, manipule… »
Depuis Madrid, Emmanuel Macron a tenu à commenter les événements, estimant « grave » que des responsables « excitent » la jeunesse, tandis que Marine Le Pen, elle, dénonçait dans une longue vidéo : « Des élus ceints d’une écharpe tricolore [qui] se croient fondés à entraîner notre jeunesse lycéenne dans ces logiques violentes et je dirais même, fascistes. »
C’est à Saint-Denis, comme souvent depuis les municipales en mars, que les attaques se sont faites les plus vives à l’endroit du mouvement insoumis.
La députée Renaissance Prisca Thevenot, proche de Gabriel Attal, a pour sa part fustigé une « récupération politique » des insoumis·es, « qui expliquent en plus qu’ils n’y sont pour rien ». « Qui est-ce qu’on voit danser pendant que des lycées sont en train de brûler ? Des élus insoumis !, a critiqué l’ex-ministre, anciennement chargée de la jeunesse au sein du gouvernement. Il y a une responsabilité pleine et entière de LFI. On ne peut pas se servir de notre jeunesse comme de la chair à canon. »
Une façon de retirer aux lycéen·nes toute initiative, dénonce la députée LFI Marianne Maximi. « Ceux qui pensent qu’on tire les ficelles pensent surtout que les jeunes sont des idiots. Parce qu’ils sont mineurs, ils n’auraient pas de discernement et pas le droit de faire de la politique ou de s’organiser, mais on peut avoir 14 ans et faire des choix politiques réfléchis. Ces jeunes expérimentent dans leur vie quotidienne “la France à Macron” et ce n’est pas un hasard qu’ils aient adopté cette expression », affirme-t-elle.
C’est à Saint-Denis, comme souvent depuis les dernières municipales, que les attaques se sont faites les plus vives à l’endroit du mouvement mélenchoniste. Le maire, Bally Bagayoko, s’est plusieurs fois affiché sur le terrain, aux côtés des jeunes des lycées Paul-Éluard et Bartholdi. Au point de déclencher l’ire des médias de Vincent Bolloré, de la droite et de l’extrême droite. La présidente Les Républicains (LR) de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, lui a même symboliquement adressé une facture de 100 000 euros de réparations matérielles, le jugeant responsable des dommages.
Le préfet de police du département, Patrice Faure, a de son côté saisi la justice pour des « faits présumés de provocation à commettre un délit ». Dans un signalement adressé au parquet de Bobigny au titre de l’article 40 du Code de procédure pénale, l’ancien directeur de cabinet d’Emmanuel Macron a évoqué des propos présentant « la réaction violente comme pouvant être une réponse compréhensible ou légitime à l’action des forces de l’ordre ». Bruno Retailleau, candidat du parti LR à la présidentielle, est allé jusqu’à « poser la question » de « l’interdiction de LFI », jeudi sur BFMTV. « Je sais que c’est une question très difficile en droit mais je la lance dans le débat public, a tenté l’ex-ministre de l’intérieur. On ne peut plus faire comme si de rien n’était. »
« Luttes non violentes »
Les éléments de langage des pouvoirs publics et des formations politiques sont loin de briller par leur originalité : c’est même une vieille rengaine, entonnée à chaque mobilisation de la jeunesse. À l’été 2023, déjà, lorsque les quartiers populaires se soulevaient après la mort de Nahel Merzouk à Nanterre (Hauts-de-Seine), la réponse d’Emmanuel Macron était restée dans les mémoires : « L’ordre, l’ordre, l’ordre », avait alors dit le président de la République à la télévision.
À l’époque, LFI était déjà perçue comme l’un des catalyseurs de la colère des banlieues. « L’extrême gauche porte une très lourde responsabilité, car elle a appelé clairement à l’émeute », avait dit Éric Ciotti, alors président de LR et aujourd’hui allié de Marine Le Pen. Gérald Darmanin, alors ministre de l’intérieur, avait aussi lancé : « Honte à ceux qui n’ont pas appelé au calme. »
Jean-Luc Mélenchon a répondu à ses détracteurs jeudi soir, lors d’une conférence organisée par son mouvement. « Depuis qu’il y a des luttes et qu’il y a des insoumis, à chaque fois, on me dit “alors, vous voulez récupérer le mouvement ?”, a déploré le chef de file des insoumis·es. Nous ne prétendons pas diriger le mouvement des lycéens et des étudiants. Nous ne sommes pas de ceux qui manipulaient dans les années 1980 et 1990 la représentation des gens depuis certains sièges politiques. »
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Un peu plus tôt dans la journée, le même ironisait au micro de Public Sénat : « C’est le premier mouvement de masse convoqué par télépathie puisqu’il n’y a pas un tract, pas un discours, pas un appel ni quoi que ce soit du moindre insoumis à se mettre en mouvement dans un lycée », a lancé celui qui avait été nommé ministre de l’enseignement professionnel en 2000 par Lionel Jospin sur fond de mouvement social dans les lycées.
« Je l’ai dit, je le dis et redis : nous sommes pour les méthodes de lutte non violentes, a-t-il ajouté. [Attaquer LFI], c’est une manière pour eux de ne pas traiter le sujet. Ils font comme s’il n’y avait pas de problème. Le problème, ce serait Mélenchon et LFI. » « Pour la droite, c’est insupportable que beaucoup des jeunes aient une conscience politique », dénonce aussi Aurélie Trouvé.