En Suisse, les glaciers sont devenus noirs, perdant 20 % de volume en cinq ans
A l’issue d’un été marqué par une succession de vagues de chaleur, plus de 5 % des volumes de glace des géants blancs helvétiques se sont évaporés en quelques semaines. Cette fonte record accélère la décomposition de la roche.
Publié le 01 octobre 2026 à 10h15, modifié le 02 octobre 2026 à 08h44 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/10/01/climat-en-suisse-les-glaciers-sont-devenus-noirs-perdant-20-de-volume-en-cinq-ans_6786471_3244.html?lmd_medium=lm&lmd_campaign=partager

C’est l’image, dantesque, de cette fin d’été interminable. Le Cervin, pointe suisse iconique, présente des flancs noirâtres, sans aucune neige jusqu’au sommet, à 4 478 mètres d’altitude. De mémoire d’homme, personne n’avait encore jamais aperçu la pyramide helvétique sous cette forme aussi sidérante qu’inquiétante. Juste en dessous, les glaciers font grise mine, au propre comme au figuré. Leur couverture neigeuse disparue très tôt à la fin du printemps, ils ont accumulé les débris minéraux au point de changer d’apparence : les hauteurs immaculées ne le sont plus.
Selon les dernières données publiées jeudi 1er octobre conjointement par le réseau des relevés glaciologiques suisse (Glamos) et la Commission pour l’observation de la cryosphère de l’Académie suisse des sciences naturelles (SCNAT), plus de 5 % de la masse de glace du pays a tout simplement disparu au cours de l’été 2026. Les relevés effectués sur le terrain dévoilent une réalité vertigineuse. En moyenne, l’épaisseur de certains glaciers a diminué de 2,50 à 4 mètres. Sur les langues glaciaires, particulièrement exposées, cette perte peut atteindre jusqu’à 10 mètres.
La tendance à long terme est encore plus inquiétante : depuis 2022, la Suisse a perdu près de 20 % de son volume de glace total. A ce rythme, si le réchauffement climatique d’origine humaine ne ralentit pas, il ne devrait rester d’ici à 2100 plus que quelques linceuls glaciaires pour couronner les plus hauts sommets des Alpes. Tout ce qui se trouve en dessous, les cascades de glace, les séracs, les langues glaciaires se dirigeant vers les vallées, aura disparu.
Fin juin, Le Monde avait accompagné le glaciologue zurichois Matthias Huss, directeur du réseau de surveillance Glamos, sur le glacier du Rhône, alors que le pays alpin en était à sa deuxième vague de chaleur de l’année. Il constatait déjà l’accélération effarante de la fonte des glaces, sans savoir que cinq autres vagues de chaleur intense allaient suivre au cours de l’été.
Aujourd’hui, il dit « ressentir de la tristesse en voyant les glaciers littéralement se désagréger sous nos yeux, devenir noirs, rétrécir de plus en plus. C’est une évolution qu[’ils n’avaient] encore jamais connue, ou seulement depuis très peu de temps, alors que les glaciers reculent déjà depuis longtemps ». A force d’enregistrer les records, il a toutefois développé une philosophie paradoxale : « C’est certes désolant, mais aussi tellement impressionnant que cela en devient fascinant. Notre mission est de documenter la rapidité du phénomène pour informer l’opinion et peser sur les choix face à l’urgence climatique. »
Combinaison météorologique redoutable
La situation actuelle est le résultat d’une combinaison météorologique redoutable. Tout d’abord, l’hiver 2025-2026 a été marqué par un enneigement très inférieur à la moyenne pluriannuelle à toutes les altitudes, principalement en raison de très faibles précipitations. Le semestre hivernal (novembre 2025 à avril), se classe d’ailleurs parmi les dix hivers les moins enneigés depuis que les mesures existent. Ensuite, la période de mai à septembre a été ponctuée par une succession de vagues de chaleur intenses et par une grande sécheresse.
Conséquence directe de cette chaleur, l’isotherme du zéro degré (l’altitude au-dessus de laquelle la température descend au-dessous de 0 ºC) s’est maintenu au-dessus de 4 000 mètres d’altitude pendant soixante-dix-sept jours, un record absolu, plus du double de la moyenne habituelle. La couche de neige hivernale, qui agit habituellement comme un bouclier protecteur pour la glace en réfléchissant le rayonnement solaire (effet albédo) avait fondu dès début juin, et totalement disparu jusqu’à 3 500 mètres d’altitude en septembre – une première là aussi.
Les conditions extrêmes de ces dernières années ne laissent aucune chance de survie à long terme aux glaciers alpins. Les plus petites formations glaciaires s’effacent en premier. Le rapport Glamos-SCNAT note d’ailleurs la disparition de plusieurs petits glaciers à l’été, comme celui de Bella Tola dans le Val d’Anniviers (canton du Valais).
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Si l’année 2026 se classe derrière 2022 en matière de fonte globale, elle présente des particularités. Bien que les températures aient été globalement nettement plus chaudes, un très léger excédent de neige par rapport à 2022 avant les canicules et une présence moindre de poussière du Sahara ont très légèrement ralenti le désastre sur certains sites. Des géants comme les glaciers de l’Allalin, du Clariden, et du Rhône ont malgré tout subi une fonte plus importante que jamais auparavant. Même le plus grand glacier de tout l’arc alpin, celui d’Aletsch (Valais), semble condamné à l’horizon 2100. « Il reste encore 750 mètres d’épaisseur de glace en son point le plus massif, explique Matthias Huss, mais avec l’accélération climatique que nous vivons, cela ne suffira pas. »
Au-delà du patrimoine naturel et paysager, c’est tout le système hydrologique qui est bouleversé. Entre les mois de juillet et de septembre, les glaciers suisses ont relâché environ 2 200 milliards de litres d’eau de fonte, un volume qui équivaut à plus de quatre fois la consommation annuelle d’eau potable des 9 millions d’habitants de la Confédération suisse. Alors qu’il se considère à juste titre comme le « château d’eau de l’Europe », le pays alpin s’est découvert une fragilité que l’accélération climatique rend désormais très immédiate.