Ces dernières années, le camp présidentiel, mais aussi une grande partie du patronat et des médias, ont validé presque sans réserve l’entreprise de dédiabolisation du Rassemblement national, tout en disqualifiant méthodiquement la gauche.


Antisémitisme : nos révélations sur Jordan Bardella

L’affaire Bardella, miroir des égarés de la République

Ces dernières années, le camp présidentiel, mais aussi une grande partie du patronat et des médias, ont validé presque sans réserve l’entreprise de dédiabolisation du Rassemblement national, tout en disqualifiant méthodiquement la gauche. Par lâcheté, cynisme ou simple adhésion idéologique.

Lénaïg Bredoux  et Ellen Salvi

30 septembre 2026 à 19h42 https://www.mediapart.fr/journal/politique/300926/l-affaire-bardella-miroir-des-egares-de-la-republique?utm_source=SC&utm_medium=email&utm_campaign=Mailing_20261002_Bardella&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-1084-[SC]&M_BT=3447894671424

« Le« Le combat contre l’extrême droite ne passe plus par des arguments moraux. » C’est par ces quelques mots qu’Emmanuel Macron avait choisi de recadrer sa première ministre Élisabeth Borne en 2023, alors que celle-ci avait eu l’outrecuidance de déclarer sur Radio J, au sujet du Rassemblement national (RN) : « Je pense qu’il ne faut pas banaliser ses idées, ses idées sont toujours les mêmes. Alors maintenant, le Rassemblement national y met les formes, mais je continue à penser que c’est une idéologie dangereuse. »

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Quelques mots qui résument à eux seuls la façon dont le pouvoir macroniste et ses alliés ont accompagné depuis dix ans l’entreprise de dédiabolisation du RN. En jouant les apprentis sorciers de la triangulation pour s’imposer comme la seule alternative à Marine Le Pen, le président de la République n’a cessé de faire siennes les marottes de l’extrême droite, en s’emparant tour à tour de son vocabulaire et de ses idées. Le résultat de cette stratégie aussi cynique que néfaste saute aujourd’hui aux yeux.

En témoignent certaines réactions suscitées par les révélations de Mediapart sur les écrits antisémites de Jordan Bardella et empruntant aux éléments de langage du RN – sans même parler des silences qui subsistent au sein dudit « bloc central » ou de la droite Les Républicains (LR). Incroyable, impensable, inimaginable, osent les plus bavard·es, quand d’autres réclament « les preuves, les preuves, les preuves », comme au temps de l’affaire Jérôme Cahuzac. Un effet de surprise qui en dit long sur la façon dont ce petit monde a banalisé l’extrême droite.

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Marine Le Pen et Jordan Bardella répondent à des journalistes (en haut à gauche). Marine Le Pen à l’Assemblée nationale en octobre 2025 (en haut à droite). Marine Le Pen aux rencontres d’entrepreneurs français, organisées par le Medef, en août 2026 (en bas à gauche). Marine Le Pen à l’Élysée avec Emmanuel Macron, en juin 2022 (en bas à droite).  © Photomontage Mediapart avec l’AFP

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Tous les faits étaient pourtant sur la table : des prestataires du RN à ses élu·es, le mouvement de Marine Le Pen n’a jamais cessé d’entretenir l’héritage de son père, comme la principale intéressée l’assumait d’ailleurs lors de son arrivée à la tête du parti en 2011 : « Moi, j’assume tout l’héritage du Front national. Son histoire, c’est un tout, alors je prends tout ! »

Jordan Bardella, lui-même, avait estimé en 2023 que Jean-Marie Le Pen « n’était pas antisémite » – avant de nuancer ses propos face au tollé général. Le président du RN est aussi celui qui a choisi comme directeur de cabinet un ancien membre du mouvement Égalité et Réconciliation (E&R), cofondé par le militant raciste et négationniste multicondamné Alain Soral.

Voilà pour les faits. Tout le reste n’est que littérature ou plus exactement stratégie électorale. Et pourtant, beaucoup ont fini par adhérer à cette fiction, par lâcheté, cynisme ou simple adhésion idéologique.

L’Assemblée nationale, place forte de la dédiabolisation

Désormais, on ne compte plus le nombre d’éditorialistes et de responsables politiques incapables de désigner clairement le RN comme un parti d’extrême droite. Passé·es maîtres·ses dans l’art de la périphrase, les mêmes ont contribué à brouiller le débat public, en renvoyant dos à dos le parti de Marine Le Pen et le mouvement de Jean-Luc Mélenchon, mais aussi en taxant régulièrement la première de « socialiste » sur le plan économique et social, et en recyclant jusqu’à l’indigestion ses propositions en matière d’immigration ou de sécurité.

Cette normalisation est aussi passée par les bancs du Palais-Bourbon, où le parti présidentiel et ses allié·es se sont plus d’une fois appuyé·es sur les député·es RN pour faire voter des textes, député·es auxquel·les ils et elles ont aussi permis d’accéder à des postes clés.

Sébastien Chenu n’est « pas un bon, mais un très bon vice-président »de l’Assemblée nationale, déclarait sa présidente Yaël Braun-Piveten 2023, lorsque l’ancien ministre du travail Olivier Dussopt jugeait Marine Le Pen « beaucoup plus républicaine que d’autres » au moment des débats sur la réforme des retraites.

Fort de ses relations cordiales avec les droites, le groupe RN avait même tenté, au début de la XVIe législature, d’obtenir la présidence du groupe d’étude sur l’antisémitisme, avant que quelques personnes fassent tourner court l’initiative, se souvenant que le parti avait tout de même été fondé – notamment – par d’anciens collaborationnistesproches de Marcel Déat ou de Jacques Doriot, d’anciens membres de la Waffen-SS et des néofascistes des années 1960.

La présidente de l’Assemblée avait assumé, dès sa prise de fonction, de réserver aux député·es RN le même traitement qu’aux autres. « Il faut respecter les Français qui ont choisi de faire du Rassemblement national le premier groupe d’opposition de l’Assemblée, confiait-elle à Mediapart en novembre 2022. Je pense que c’est contre-productif de combattre le RN sur le plan institutionnel. » Depuis lors, Marine Le Pen et ses troupes se prévalent d’une légitimité institutionnelle que plus grand monde ne se risque à contester publiquement.

Macron condamne sans réserve

Le président de la République a réagi mercredi 30 septembre à nos révélations sur les écrits antisémites de Jordan Bardella, lors d’une conférence de presse en Espagne. Aux côtés du premier ministre, Pedro Sánchez, il a dénoncé des propos « évidemment gravissimes et inacceptables ». « Ils ne souffrent pas quelque commentaire que ce soit, ils appellent à la condamnation la plus extrême », a-t-il ajouté.

Le chef de l’État a également réagi aux menaces visant Mediapart : « Je pense que la violence langagière conduit toujours à une escalade. Même quand c’est métaphorique, ce qui doit accompagner un débat démocratique, c’est le respect et l’argument. »

En revanche, la ministre de la culture, Catherine Pégard, est toujours silencieuse. Pour rappel, son ministère est chargé de définir et de mettre en œuvre la politique de l’État en faveur du développement et du pluralisme des médias… Quant à la présidente de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet, elle a carrément refusé de condamner les invectives de Le Pen intimant à Mediapart de se doter de « costards en kevlar ».

Au point de se joindre à la marche contre l’antisémitisme organisée après le 7-Octobre par Yaël Braun-Pivet et son homologue du Sénat, Gérard Larcher. L’image avait symbolisé la vertigineuse opération de blanchiment pensée depuis plus d’une décennie par Marine Le Pen. Faut-il y voir un lien avec l’absence de réaction de la présidente de l’Assemblée pendant quarante-huit heures suivant nos révélations sur Jordan Bardella ? Elle n’est sortie de son silence que mercredi 30 septembre au matin, dénonçant les propos sous réserve des « preuves de Mediapart ».

La « stratégie de la cravate » adoptée par le RN a largement convaincu et entraîné l’écosystème macroniste, par calculs politiciens, inconscience historique ou convergences économiques. Car non content d’avoir fait sien l’agenda xénophobe du RN, Emmanuel Macron a aussi retrouvé Marine Le Pen sur sa défense des milieux d’affaires, qui assument désormais ouvertement leur grande bascule.

Ce rapprochement est incontestable : un dîner de plusieurs dirigeants d’entreprise dont Bernard Arnault (LVMH), Cyrille Bolloré, un des fils de Vincent Bolloré, ou Patrick Pouyanné, le tout-puissant patron de TotalEnergies, avec Marine Le Pen le 7 avril ; un déjeuner organisé par le Medef avec Jordan Bardella quelques jours plus tard…

Rares sont les figures à s’y opposer publiquement, à l’exception du patron de la Maif, Yves Pellicier, ou de Stéphane Boujnah, directeur général d’Euronext, qui a dénoncé « la faute morale » consistant à frayer avec l’extrême droite. En privé, certains se déchaînent toutefois, se disant « dégoûtés » par « l’effondrement moral et démocratique du patronat ».

Pour chacun·e, il était dès lors bien plus confortable de faire semblant de croire que l’extrême droite avait changé, plutôt que de proposer une politique de « défense républicaine ». Au fil du temps, les digues ont semblé céder, une à une, dans les milieux dirigeants – économiques comme politiques –, voire intellectuels et médiatiques.

Disqualifier la gauche

Et puisque l’extrême droite n’était plus si effrayante à leurs yeux, il restait une étape à franchir pour que l’étau se referme : disqualifier la gauche. Les mêmes ont alors usé d’un outil redoutable : le soupçon d’antisémitisme, instrumentalisé au nom du pire.

Ce mécanisme a été patiemment démontré par Éric Fassin dans son court essai Misère de l’anti-intellectualisme. Du procès en wokisme au chantage à l’antisémitisme (éd. Textuel, 2024) : « Pour discréditer la gauche, droite et extrême droite se posent même en championnes de la lutte contre l’antisémitisme, interdisant, pour s’en absoudre, toute critique de la politique israélienne. »

« Mon pays s’est donné à l’extrême droite, et j’en ai été le prétexte. J’ai vu, aussi bien, des juifs s’en aller flairer le RN, sa patronne et son bel héritier, et adouber le pire », soupire le journaliste Claude Askolovitch, auteur de Mes mains, pleines de sang (éd. Grasset, 2026) dans une tribune publiée par Libération. 

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8 mars 2026

Cette machine infernale est à l’œuvre en France, singulièrement depuis le 7-Octobre, provoquant censures à l’université, poursuites ahurissantes pour apologie du terrorisme et même le harcèlement judiciaire et policier visant l’eurodéputée insoumise Rima Hassan.

La France insoumise (LFI) est devenue l’ennemie, y compris dans les discours des institutions de la communauté juive, notamment le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif). À tel point que Serge Klarsfeld, ancien « chasseur de nazis », a fini par décrire Marine Le Pen comme une « alliée », jurant qu’il voterait pour le RN, « un parti pro-juif », en cas de duel face à Jean-Luc Mélenchon.

Le mouvement insoumis porte indéniablement sa part de responsabilité, de l’ironie aux dépens de noms juifs à l’affiche représentant Cyril Hanouna sous les traits des pires caricatures antisémites, en passant par les propos douteux et répétés du candidat à la présidentielle. Les démentis officiels de LFI et l’absence de personnes condamnées pour incitation à la haine raciale dans leurs rangs ne suffisent pas à tout balayer.

Mais ceux et celles qui ont instrumentalisé ces faits, quitte à les déformer pour mieux mettre un signe égal entre le mouvement de gauche et le RN, portent une immense responsabilité dans la réhabilitation de l’extrême droite. Ils et elles ont souhaité effacer une histoire que les écrits de Jordan Bardella viennent aujourd’hui rappeler à toutes et tous.

Lénaïg Bredoux  et Ellen Salvi

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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