En Alsace , un outil judiciaire inédit de prévention contre les dérives radicales, notamment religieuses.

En Alsace, un programme judiciaire hors norme tente de déraciner les idéologies de haine

Depuis plus de dix ans, les tribunaux de Colmar et de Mulhouse disposent d’un outil judiciaire inédit de prévention contre les dérives radicales, notamment religieuses, dont les résultats sont validés peu à peu par la recherche. Avec, ces dernières années, une nette augmentation des profils de « droite identitaire ».

Maud de Carpentier

27 septembre 2026 à 17h18 https://www.mediapart.fr/journal/france/070926/hold-publi-france-inter-en-alsace-un-programme-judiciaire-hors-norme-tente-de-deraciner-les-ideologies-de?utm_source=quotidienne-20260927-173039&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260927-173039&M_BT=115359655566

NatzwillerNatzwiller (Bas-Rhin).– Le rendez-vous a été fixé sur le parking du site de l’ancien camp de concentration alsacien, à une soixantaine de kilomètres de Strasbourg. De la voiture sortent deux jeunes hommes de 18 et 20 ans. Adam et Sélim* sont là dans le cadre du programme judiciaire de prévention contre les dérives radicales (PJPDR), contraints donc par la justice de venir visiter le site de Natzweiler-Struthof, lieu de mémoire où 3 000 personnes ont été assassinées par le régime nazi entre 1941 et novembre 1944 (voir en boîte noire).

Sélim vient tout juste d’être intégré au programme. Il est poursuivi pour des faits d’association de malfaiteurs en vue de la réalisation d’un acte terroriste, et en attente de son jugement. Adam, lui, va bientôt sortir du programme après trois mois de suivi sociojudiciaire. Il a été condamné au printemps 2026 par le tribunal de Mulhouse à six mois de prison avec sursis, pour apologie publique de crime contre l’humanité.

Quelques mois auparavant, le lycéen s’était dessiné une croix gammée sur l’avant-bras en classe et avait diffusé des chants nazis dans le bus scolaire qui l’emmenait – lui et ses camarades – en visite dans ce même camp du Struthof, justement. Il s’est également vanté à plusieurs reprises d’avoir lu Mein Kampf en allemand et a déclaré, lors de la visite : « Qu’on envoie ces juifs dans les chambres à gaz », ou encore : « Les juifs ont mérité ce qu’ils ont eu ». L’enquête judiciaire a également permis de déterminer qu’Adam était coutumier des propos masculinistes.

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À Natzweiler-Struthof, dans la plupart des cas, les cendres étaient rejetées dans le bassin de décantation des eaux usées, nommé aujourd’hui « la Fosse aux cendres ». © Photo Maud de Carpentier pour Mediapart

Après plusieurs rendez-vous avec une psychologue à Mulhouse dans le cadre du PJPDR, mais aussi un atelier sur le Planning familial mené par l’association Aléos – mandatée par la cour d’appel de Colmar pour mettre en place les suivis –, les juges ont finalement décidé de le condamner à du sursis. Lors de son audience, suivie par Mediapart, le jeune homme a convaincu la justice qu’il avait tenu ces propos « uniquement pour provoquer ses camarades », lui-même ayant été victime de harcèlement l’année précédente.

Revoilà donc Adam, six mois plus tard, de retour sur le camp de Natzweiler-Struthof. C’est Romain Blandre, professeur d’histoire dans un collège à Mulhouse et référent académique de Strasbourg pour le Mémorial de la Shoah, qui assure la visite. Le mardi 21 avril, il a donc face à lui Sélim, suivi pour une idéologie dite « islamiste », et Adam, catégorisé « droite identitaire » par le programme.

« Sur le papier, ça peut sembler opposé, concède-t-il en aparté, mais dans la réalité, les techniques et méthodes sont les mêmes : totalitarisme avec soumission de la pensée, techniques de manipulation, et volonté de créer un humain parfait. »

La cheffe du service justice de l’association Aléos, porteuse du programme, est également présente. Sa mission est de rappeler le cadre judiciaire, mais aussi d’analyser les comportements non verbaux des visiteurs du jour. Sont-ils réceptifs ? Les échanges sont-ils naturels ou récités ? Et surtout : l’idéologie est-elle encore présente ? Elle fera un rapport aux magistrat·es, pour rendre compte des dires et des comportements de chacun.

Romain Blandre, lui, a préparé un atelier sur la manipulation pour commencer la journée. Après un exercice sur des photos de l’époque, l’enseignant entremêle habilement les faits historiques sur le Struthof et l’actualité récente, avec les manipulateurs contemporains surfant sur le complotisme, le djihadisme et les idéologies d’extrême droite.

Les discussions s’enchaînent : attentats du 11 septembre 2001, franc-maçonnerie, mythe du « complot juif »… Les deux jeunes posent mille questions. Et c’est justement ce que cherche Romain Blandre : « L’idée, c’est vraiment d’apprendre à accueillir la parole. On ne peut pas enseigner la liberté d’expression en la sclérosant, parce que si on ferme cette parole, on va les conforter dans leur radicalité. »

Des parcours sur mesure

Après la théorie, place à la réalité. L’historien mène la petite troupe dans le camp. Pendant deux heures, il raconte l’histoire de ce lieu marqué par l’horreur : des treize baraques, où 16 000 détenus ont survécu entassés, à la potence, en passant par les douches alimentées par la chaleur du four crématoire… Sélim et Adam parlent peu. Ils écoutent. Ils observent.

Dans la morgue – lieu fermé au public –, Sélim est impressionné par les traces d’impacts de balles au sol. « Ça montre qu’ici, il y a vraiment des gens qui sont morts », glisse-t-il. Romain Blandre les dirige ensuite vers la Fosse aux cendres. « Ici, sous vos pieds, il y a des restes humains. Toutes les petites choses blanches, comme des cailloux, ce sont des os. La dernière fois, j’ai trouvé une dent. » Adam murmure : « C’est difficile d’être là, au milieu de 3 000 morts. » « Et tu réalises du coup, par rapport à ce que t’as fait… ? », réagit le guide. « Oui, c’est pas possible de rigoler avec ça », admet le jeune. « Ni même de provoquer », renchérit l’enseignant. « Oui, c’est clair, ni même de provoquer », souffle le lycéen. 

Les personnes suivies par le programme peuvent également participer à des séances d’art-thérapie, à des ateliers de philosophie ou encore rencontrer des victimes du terrorisme, comme Mostafa Salhane, chauffeur de taxi pris en otage lors de l’attentat de Strasbourg en décembre 2018 qui a fait cinq morts.

Pour chaque nouveau suivi, l’équipe pluridisciplinaire d’Aléos décide d’un parcours, en fonction du profil de la personne, et après validation des magistrat·es et assistantes spécialisées des tribunaux de Colmar et de Strasbourg pour la prévention des actes de terrorisme. Le but étant, pour Laurent Hollet, directeur du secteur intervention sociale de l’association Aléos, de « provoquer chez eux une dissonance cognitive, pour déclencher une prise de recul ».

La difficulté majeure dans ce type de programme, ce n’est pas l’insertion mais la réintégration sociale.

Nicolas Amadio, professeur en criminologie

Mais comment s’assurer de l’efficacité d’un tel programme ? Peut-on être réellement sûr d’avoir déradicalisé Adam, Sélim ou encore Gérard, un quinquagénaire suivi par le PJPDR depuis plusieurs années et qui clame haut et fort être national-socialiste ? « La déradicalisation, en tant que telle, n’existe pas, souligne Laurent Hollet. On ne peut pas effacer les convictions de quelqu’un. En revanche, on peut agir sur ses comportements, ses schémas de pensée, son rapport à la violence. »

Par ailleurs, le PJPDR dispose d’outils scientifiques, mis en place grâce au travail d’une équipe de chercheurs du CNRS qui étudient le programme depuis 2021. Ces outils, utilisés au quotidien par les travailleurs sociaux d’Aléos, permettent d’évaluer les facteurs de risque qui demeurent chez chacune des personnes suivies.

« La difficulté majeure dans ce type de programme, ce n’est pas l’insertion mais la réintégration sociale, explique Nicolas Amadio, professeur en criminologie à l’université de Strasbourg et membre de l’équipe du CNRS. Se contenter de vérifier si la personne a un emploi, une famille ou un logement ne permet pas de dire qu’elle est intégrée. Accepte-t-elle d’être confrontée à des opinions opposées à la sienne ? Évolue-t-elle dans un environnement avec de la mixité de genre, sociale, économique, religieuse ? Ce sont ces éléments qu’il faut prendre en compte. »

Le PJPDR est également le seul programme du genre qui intègre mineurs et majeurs, mais aussi auteurs et victimes. En effet, 16 % des personnes suivies depuis 2015 l’ont été en tant que proches de radicalisés (ex-compagnes, enfants, fratries…). D’après Nicolas Amadio, « il s’agit du programme le plus pérenne et le plus réussi en France, du point de vue de l’implantation ». Notamment parce qu’il a su s’adapter à l’évolution des individus suivis et à leurs problématiques : « On est passés de profils uniquement djihadistes en 2015 à de l’ultradroite, de plus en plus présente aujourd’hui. »

Augmentation des profils d’extrême droite

Du côté du tribunal de Mulhouse, où plus de 70 % des dossiers suivis par le PJPDR sont enregistrés, on se félicite de l’existence de cet outil judiciaire, financé à hauteur de 200 000 euros par an et par une multitude d’acteurs. Depuis onze ans, ce sont 210 personnes qui ont été suivies, dont 70 % de mineurs, et une grande majorité d’hommes. « Nous restons prudents, mais pour l’instant, nous n’avons eu aucune réitération d’actes terroristes de la part des personnes suivies », avance le procureur de la République de Mulhouse, Nicolas Heitz. 

Le magistrat constate, en revanche, une évolution des idéologies d’extrême droite : « Une part qui a tendance à augmenter, tant dans son nombre, que dans son degré d’intensité, ce qui est préoccupant. »

Évolution qui peut être en lien, selon Mélodie Jamet – l’assistante spécialisée pour la prévention des actes de terrorisme du tribunal de Mulhouse –, par la situation géopolitique internationale : « Nous recevons davantage de signalements de l’Éducation nationale concernant des mineurs qui font des saluts nazis, dessinent des croix gammées ou consultent des livres tels que Mein Kampf. Parfois, on constate un mélange des idéologies : survivaliste, masculiniste, religieuse radicale, etc. » 

Un mélange qui se fait souvent sur des bases communes et partagées : « On retrouve certaines constantes : antisémitisme marqué, conception patriarcale et conservatrice des rapports hommes-femmes, défiance, voire hostilité à l’égard des institutions politiques et démocratiques. »

Si la grande majorité des personnes suivies par le PJPDR ont été signalées à l’origine pour une idéologie islamiste, environ 25 % appartiennent à la mouvance d’extrême droite radicale, et une poignée aux masculinistes et survivalistes. Mais le chercheur Nicolas Amadio insiste : « Il ne s’agit pas d’un déplacement d’idéologie, mais plutôt d’une adjonction : les idéologies se surajoutent. »

Maud de Carpentier

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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