Bardella, Le Pen et la farce de la « dédiabolisation » 

L’ÉDITO 
Bardella, Le Pen et la farce de la « dédiabolisation » 
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Par Youmni Kezzouf
« Encore une fois, je le rappelle, ma ligne est la suivante : il ne peut exister en matière d’antisémitisme aucune ambiguïté. » En novembre 2023, Marine Le Pen l’assure dans les colonnes du JDD : sa main n’a pas tremblé au moment de sanctionner son propre père, fondateur de son parti, qui multipliait les saillies antisémites. Invitée aux côtés de Jordan Bardella à la marche contre l’antisémitisme organisée par Yaël Braun-Pivet et Gérard Larcher après le 7-Octobre, le cheffe de file du Rassemblement national (RN) entendait alors prouver définitivement que son parti était désormais « le bouclier des juifs de France ». Ce qui était valable pour son père le sera-t-il pour son futur premier ministre désigné et successeur adoubé ? Jordan Bardella avait réussi à le cacher jusqu’ici, mais lui aussi a baigné dans un antisémitisme le plus pur au début de sa carrière politique, comme vient de le révéler Mediapart. Dans plusieurs échanges datant de 2013, à l’époque où il est déjà un militant actif dans la fédération Front national (FN, devenu RN) de Seine-Saint-Denis, l’actuel président du parti d’extrême droite dénonçait le fait que « les banques sont toutes détenus [sic] par des Juifs » ou que « le juif doit dominé les autres peuples, les ecraser et les voler ».Son obsession d’une supposée « main mise de la communauté juive-sioniste sur le pays » est à l’époque fortement imprégnée des thèses de l’idéologue antisémite Alain Soral, dont il vante alors les « analyses ». Il défend aussi le « combat d’idée » mené par Dieudonné, qui quelques années plus tôt conviait sur scène le négationniste Robert Faurisson pour lui faire remettre un prix par un comédien déguisé en déporté juif. Dans son autobiographie publiée en 2024, le même Jordan Bardella demandait de le croire : « Je n’aime ni les outrances ni les excès. Jamais je ne me suis senti de proximité intellectuelle avec l’héritage politique de “l’extrême droite”. » 

Ces révélations font voler en éclats quinze ans de « dédiabolisation », une stratégie dont l’eurodéputé était l’incarnation même. C’est pourtant à ses côtés que Marine Le Pen, qui a théorisé avec Louis Aliot la nécessité de se départir des accusations d’antisémitisme pour parachever son entreprise de normalisation, se lance dans une quatrième campagne présidentielle. Dans son premier cercle, celle-ci a aussi conservé son amie Caroline Parmentier, dont Mediapartavait révélé les écrits antisémites, islamophobes et homophobes. Pour sa communication, le parti peut compter sur son prestataire historique, E-politic, entreprise cofondée par Frédéric Chatillon, connu pour sa fascination du IIIe Reich et sa détestation d’Israël, et toujours contrôlée par Paul-Alexandre Martin. Ce militant, proche de néofascistes souvent multicondamnés, ne cache pas ses accointances radicales, tout en mettant au service du RN ses compétences en communication. 

« Les banques sont toutes détenues par des juifs » : Jordan Bardella face à ses écrits antisémites

Extrême droite —  Enquête

Alexandre Berteau et Antton Rouget

28 septembre 2026 à 15h27 https://www.mediapart.fr/journal/politique/280926/les-banques-sont-toutes-detenues-par-des-juifs-jordan-bardella-face-ses-ecrits-antisemites

© Photo illustration Simon Toupet / Mediapart

DOSSIER Rassemblement national : les faux-semblants de la dédiabolisation

« Mediapart » a mis la main sur des échanges de l’actuel président du RN, au début de sa carrière politique. On y découvre l’antisémitisme obsessionnel de celui qui rêve de devenir premier ministre. Sollicité, l’intéressé conteste ces informations et évoque des « faux grossiers ». 

L’actuel président du RN, Jordan Bardella, est rattrapé par des écrits relevant d’un antisémitisme obsessionnel, d’après une enquête de Mediapart qui repose sur des conversations privées datant du début de sa carrière politique ainsi que sur de nombreux témoignages.

Voici un florilège de ce qu’il écrit à l’époque : 

  • « Les banques sont toutes détenues par des Juifs » ;
  • « le juif doit dominé [sic] les autres peuples, les ecraser et les voler, un sioniste est forcément juif, et en profondeur. […] Et c’est ce qu’ils veulent, un Nouvel Ordre Mondial dominé par Israel, avec bien sur Jérusalem comme capitale » ;
  • Les ministères « les plus importants reviennent à des personnes pour qui Israël et l’intérêt bancaire priment sur les intérêts Français » ;
  • Si Pierre Moscovici veut « sauver les entreprises », c’est pour « venger Moïse ».

À l’été 2013, soit au début de ces écrits, Jordan Bardella est encarté au FN depuis un an et demi. En 2014, il devient même le patron du parti en Seine-Saint-Denis. Il sera élu conseiller régional l’année suivante et deviendra vite le symbole de la nouvelle génération d’un FN puis RN se présentant comme le « meilleur bouclier » des juifs.

Jordan Bardella ne conteste pas l’efficacité de ce discours : il souligne que « depuis que [le] discours [de Marine Le Pen] est plus polyssé, le nombre d’électeurs explose ». Tout en se réjouissant que le FN soit le seul parti « resté fidèle à son idéologie de base » depuis « plus de 40 ans », soit la date de création du FN par d’anciens membres de la Waffen-SS. 

Interrogé par Mediapart, Jordan Bardella conteste ces informations et évoque des « faux grossiers ». Bien évidemment, à l’issue d’un travail de plusieurs semaines visant à récupérer ce matériau inédit auprès de plusieurs sources, Mediaparta authentifié l’ensemble des documents, agrémentés de témoignages humains.

28 septembre 2026 à 15h27

AprèsAprès les « brebis galeuses », le chef du troupeau. L’actuel président du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella, adoubé par Marine Le Pen comme futur premier ministre en cas d’accession de l’extrême droite à l’Élysée en 2027, est à son tour rattrapé par des écrits relevant d’un antisémitisme obsessionnel, d’après une enquête de Mediapart reposant sur de nombreuses conversations privées, agrémentées de témoignages.

Symbole de la nouvelle génération d’un RN qui se présente aujourd’hui comme protecteur des Français juifs (bien que cofondépar des figures de la collaboration et d’anciens de la Waffen-SS), le député européen de 31 ans a manifesté son antisémitisme lors de plusieurs échanges datant de son arrivée au sein du Front national (FN), il y a une dizaine d’années. À l’époque de ces écrits, Jordan Bardella est déjà un militant actif du FN. Il devient le patron du parti en Seine-Saint-Denis dès 2014 et en sera un conseiller régional à partir de l’année suivante.

Au-delà de ces saillies doublées d’un conspirationnisme débridé, Jordan Bardella dévoile déjà les ressorts de la stratégie d’affichage, dite de « dédiabolisation », que l’extrême droite met en œuvre depuis quinze ans dans l’espace politique et médiatique français. « La politique, c’est de la com », dit-il. L’important n’est pas ce que l’on pense réellement : il faut simplement que cela ne se sache pas. Un point d’autant plus crucial que Marine Le Pen, alors présidente de son parti, déclare à la même époque publiquement que le FN est le « meilleur bouclier » pour protéger les Français·es de confession juive.

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Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN) à Paris, le 19 juin 2024. © Photomontage Mediapart avec Julien de Rosa / AFP

Or, dans les échanges aujourd’hui révélés par Mediapart, on découvre un Jordan Bardella à l’opposé de cette vitrine, totalement aligné sur les thèses de l’activiste antisémite multicondamné Alain Soral, défendant par exemple l’existence d’un prétendu complot juif visant à contrôler l’« ordre mondial ». C’est aussi à cette période-là qu’il noue une relation particulière avec un vieil ami de Marine Le Pen, Frédéric Chatillon, une des chevilles ouvrières du rapprochement du FN avec les sphères soraliennes.

Mediapart révèle un pan de la carrière politique de Jordan Bardella, de 2013 à 2015, après une enquête de plusieurs mois reposant sur des dizaines de conversations écrites – que nous avons pu authentifier de manière indépendante – issues d’une base documentaire plus large agrémentée de témoignages.

Le juif doit dominé [sic] les autres peuples, les ecraser et les voler.

Des propos de Jordan Bardella

Dans ces documents consultés par Mediapart, l’actuel président du RN dénonce le fait que « les banques sont toutes détenus [sic, voir boîte noire] par des Juifs ». Ou que « le juif doit dominé les autres peuples, les ecraser et les voler, un sioniste est forcément juif, et en profondeur. En France, deux bels exemples sont BHL [Bernard Henri-Lévy – ndlr] ou [Jacques] Attali. Et c’est ce qu’ils veulent, un Nouvel Ordre Mondial dominé par Israel, avec bien sur Jérusalem comme capitale ».

Dans un autre échange, Jordan Bardella déplore encore que les ministères « les plus importants reviennent à des personnes pour qui Israël et l’intérêt bancaire priment sur les intérêts Français », en ciblant trois ministres du quinquennat de François Hollande (2012-2017) : Laurent Fabius, Pierre Moscovici et Manuel Valls.

Sollicité par Mediapart, Jordan Bardella, qui avait estimé en 2023 que Jean-Marie Le Pen « n’était pas antisémite » – avant de nuancer ses propos face au tollé général –, a démenti en bloc l’ensemble de nos informations. « Je conteste formellement vos affirmations selon lesquelles j’aurais tenu, en public comme en privé, par oral ou par écrit, des propos racistes ou antisémites de ce type », a-t-il signifié par écrit, dénonçant des « faux grossiers »et une « véritable opération de barbouzerie » (lire en boîte noire).

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« Le fait que je n’étais pas militant actif au sein du Front national durant l’été 2013, et encore mineur, devrait vous alerter sur le caractère mensonger de ces “sources” », a-t-il aussi déclaré. Sur ce point précis, Jordan Bardella est démenti… par lui-même.

Dans ses interviews, comme ici au Parisien en 2025, l’actuel président du RN a toujours affirmé avoir rejoint le parti en 2012, à l’âge de 16 ans. Dans son autobiographie, Ce que je cherche, publiée en 2024 par Fayard, la maison d’édition phare du groupe Bolloré, il répète s’être engagé après avoir vu Marine Le Pen à la télévision, le 23 février 2012.

« J’étais mineur. Il a fallu convaincre ma mère, non sans mal, de signer l’autorisation parentale nécessaire pour adhérer à un mouvement politique… », y écrit-il. Dans ce même livre, Jordan Bardella avait osé écrire : « Je n’aime ni les outrances ni les excès. Jamais je ne me suis senti de proximité intellectuelle avec l’héritage politique de “l’extrême droite”. »

En privé, le même Jordan Bardella écrit en 2013 avoir rejoint le parti d’extrême droite, car son « idéologie de base » n’a jamais varié depuis sa création par Jean-Marie Le Pen en 1972, alors même qu’il salue les efforts entrepris pour rendre le mouvement plus présentable en apparence.

Une fascination pour Alain Soral

D’après les souvenirs de son responsable de l’époque, Gilles C., l’ambitieux militant était déjà actif dans la section FN de son département de naissance, la Seine-Saint-Denis, en « février 2013 ». Jordan Bardella, 17 ans et demi à l’époque, entame quelques mois plus tard une première année de licence de géographie à l’université Paris-Sorbonne.

Son obsession au sujet d’une supposée « main mise de la communauté juive-sioniste sur le pays » est fortement imprégnée des thèses de l’idéologue antisémite Alain Soral, envers lequel il assume sa fascination en privé. Le fondateur du mouvement Égalité et réconciliation (E&R) a bien été engagé dans la campagne présidentielle de Jean-Marie Le Pen en 2007. Mais, officiellement, les ponts ont été rompus avec le FN en 2009.

« Ses analyses sont justes car tout se vérifie dans les faits », écrit Jordan Bardella en septembre 2013 au sujet de l’essayiste, condamné dès 2007 pour diffamation raciale et incitation à la haine. Et de citer, parmi les conclusions qu’il retient de la pensée d’Alain Soral, la « soumission de la France à une logique sioniste » ou le fait que « sionisme et domination bancaire so[ie]nt liés (Goldman Sachs, Rotschild, Lehman Brothers…) ».

« Jordan a regardé des kilomètres de vidéos de Soral et a lu ses bouquins. Il s’est en partie politisé autour de ça. Il était dans un militantisme de lecture et de vidéos sur internet », confirme un ancien proche conseiller de l’actuel président du RN, tout en expliquant n’avoir pas eu connaissance, à son niveau, des propos de Jordan Bardella.

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L’actuel président du RN est aussi dans ses conversations un promoteur de Dieudonné, qui avait fait de Jean-Marie Le Pen le parrain de sa fille. « Il mène un vrai combat d’idée, sinon il serait resté avec Élie Semoun », salue-t-il en septembre 2013. Dès 2008, l’humoriste avait pourtant convié sur scène le négationniste Robert Faurisson pour lui faire remettre un « prix de l’infréquentabilité »par un comédien déguisé en déporté juif, ce qui lui avait valu une condamnation en justice, parmi bien d’autres.

Le jeune frontiste n’hésite pas non plus à se faire le relais de théories conspirationnistes. Il déclare que si le ministre de l’économie Pierre Moscovici veut « sauver les entreprises », c’est pour « venger Moïse », ou relaye des fake news sur les attentats du 11-Septembre. Douze ans après les faits, il fait encore part de ses doutes vis-à-vis de la « théorie officielle », et incite son entourage à regarder une vidéo d’une supposée ancienne agente de la CIA… suspectant le Mossad d’être derrière les attentats. Dans un autre message, il soutient que le « commerce alimentaire (les marques) du Hallal appartient à des juifs ».

Si Marine Le Pen arrive au pouvoir, elle risque l’accident d’avion ou l’attentat par un soit disant islamiste fou (manipulé par le haut bien sûr).

Jordan Bardella

« Je me souviens qu’il accordait de l’intérêt aux théories sur la possible survie d’Adolf Hitler après la Seconde Guerre mondiale, qui circulaient à l’époque », relate Laurent G., ancien responsable du Front national de la jeunesse (FNJ) de Seine-Saint-Denis, qui a croisé la route de Jordan Bardella au sein de la fédération du département entre 2013 et 2014.

Selon cet ex-cadre local, l’étudiant avait aussi comme livre de chevet Les Secrets de la Réserve fédérale, de l’écrivain négationniste états-unien Eustace Mullins. L’ouvrage, là encore adoubé par Alain Soral, attribue la création de la banque centrale états-unienne à un complot de banquiers juifs afin de servir leurs intérêts. Interrogé sur ce point, Jordan Bardella n’a pas répondu.

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Jordan Bardella et Marine Le Pen à Hénin-Beaumont, le 13 septembre 2026. © Photomontage Mediapart avec Alain Guilhot / Divergence

« Le plus riche du monde n’est pas Bill Gate, mais la FED (et les 12 ou 13 banquiers qui se partagent le butin) », écrit ainsi Jordan Bardella en septembre 2013 dans un échange privé, en appelant à « regarder les noms » des dirigeants des « plus grosses banques mondiales », forcément « sionistes » selon lui. « C’est certain que si Marine Le Pen arrive au pouvoir, qu’elle tente de reprendre le pouvoir sur la Banque elle risque l’accident d’avion ou l’attentat par un soit disant islamiste fou (manipulé par le haut bien sur) », théorise-t-il dans le même message.

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Au sein de la fédération dans laquelle le futur président du RN lance sa carrière, Laurent G. s’attelle lui-même à diffuser l’idéologie antisémite auprès des troupes lepénistes. À travers des dizaines d’e-mails internes que Mediapart s’est procurés, ce cadre local partage largement et de façon frénétique des recommandations de lecture en guise de « formation doctrinale ». Le 8 février 2014, il adresse directement à Jordan Bardella et à un autre militant du FN 93 la version numérique du livre Dialogues désaccordés, d’Alain Soral et Éric Naulleau.

En réalité, Alain Soral fait presque figure de modéré parmi les conseils de lecture de Laurent G. Le « responsable aux actions militantes » de Seine-Saint-Denis inonde en effet les membres de la fédération et des jeunes cadres du parti d’e-mails vantant les écrits des plus célèbres auteurs antisémites, collaborationnistes et/ou révisionnistes, de Lucien Rebatet à Robert Brasillach, en passant par Édouard Drumont. Leurs homologues plus contemporains, comme Robert Faurisson, Hervé Ryssen et Vincent Reynouard, sont eux aussi mis à l’honneur. Tout comme le nazi Joseph Goebbels, dont Laurent G. conseille l’ouvrage Combat pour Berlin en mai 2012. Ou, en septembre 2012, les toiles d’un « peintre autrichien bien connu » : Adolf Hitler. Dans la même veine, il vante en avril 2014 les « mérites de l’école révisionniste ».

Joint par Mediapart, Laurent G. assure qu’il envoyait ses e-mails « de [s]a propre initiative », pour cultiver la « curiosité intellectuelle »des militant·es, sans « pousser personne à penser quoi que ce soit ». « Je n’ai jamais été rappelé à l’ordre », fait-il d’ailleurs remarquer.

Interrogé sur les inspirations et envois de Laurent G., Jordan Bardella n’a pas répondu. A-t-il pu passer à côté de ses « conseils de lecture » ? N’y a-t-il trouvé rien à redire ? « Je ne peux en aucun cas être tenu responsable des écrits ou paroles de tiers », a affirmé l’actuel représentant du RN.

Des consignes pour lisser l’image du parti

Autre épisode témoignant du climat militant dans lequel Jordan Bardella s’est formé politiquement : l’éviction, en octobre 2014, de Maxence B., un militant frontiste de Seine-Saint-Denis qui venait de se convertir à l’islam. Un choix jugé intolérable en interne, comme l’attestent plusieurs échanges consultés par Mediapart.

Promu à la tête de cette fédération départementale à l’été 2014, Jordan Bardella pousse l’intéressé vers la sortie trois mois plus tard, sous la pression de militant·es excédé·es par la situation.

« Une rumeur arrive jusqu’à moi : un jeune français du 93, natif, caucasien “bien de cheu nous” s’est converti à l’Islam… Rien de grave me direz-vous, il y en a des centaines de plus, chaque mois… A un détail près puisque ce jeune serait Maxence B., membre des FNJ », dénonce un militant dans un e-mail adressé à plusieurs responsables du FN, dont Jordan Bardella, avant d’alerter les instances du parti : « Maintenir Maxence B. au sein du mouvement présente un risque. […] Tout cela nous mène à la catastrophe. » « Des adhérents de l’époque considéraient que le fait que Maxence avait caché sa conversion était un problème », confirme Gilles C. à Mediapart.

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À l’inverse, la militante Élisabeth C., qui se revendique ouvertement « islamophobe » dans un e-mail de dénonciation au musulman Maxence B., se retrouve quant à elle investie quelques mois plus tard par le FN aux élections départementales de 2015. « Toujours RN » aujourd’hui, Élisabeth C. loue auprès de Mediapart les qualités de Jordan Bardella, quelqu’un « de très investi, de très capable, de très intelligent ».

Principal atout du RN dans son entreprise de « dédiabolisation » – ou « stratégie de la cravate », qu’il a arborée autour du cou dès ses premiers pas en politique –, Jordan Bardella a très tôt identifié la nécessité de nettoyer la vitrine du parti d’extrême droite et de tenir les médias à distance de l’arrière-boutique.

Le 26 novembre 2014, tandis que le scrutin départemental de mars 2015 se profile, il décide ainsi de tirer la sonnette d’alarme auprès de ses troupes. « Chers amis, écrit-il avec son adjoint, comme à chaque campagne électorale, nous ne sommes pas à l’abri d’une nouvelle tempête médiatique, orchestrée par nos concurrents en manque de notoriété, au sujet de notre “littérature” et/ou des images que nous publions. » Comprendre : le problème n’est pas d’être haineux, il faut simplement savoir le cacher.

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De gauche à droite : Alain Soral, Jordan Bardella et Frédéric Chatillon. © Photomontage Mediapart avec l’AFP et MaxPPP

Or, « bien que nous le répétions à chaque réunion », « nos consignes ont visiblement du mal à être retenues et respectées par quelques-uns », poursuit le document transmis aux candidat·es. Les responsables de section demandent donc de bien « vérifier » ou « faire vérifier »les contenus sur les réseaux sociaux. Rien ne doit filtrer des échanges internes…

« Depuis que Marine est à la tete du parti tu reçois une chartre quand tu t’inscris, en tant que militant tu dois etre exemplaire. Surtout dans le discours que tu tiens […] La politique c’est de la com », assume Jordan Bardella dans une autre conversation à l’été 2013, en disant s’inspirer de Machiavel.

On diabolise les dictateurs arabes alors que le régime d’Assad correspond finalement à la réalité du pays.

Jordan Bardella

Dans le même échange, le futur premier ministrable souligne que « depuis que [le] discours [de Marine Le Pen] est plus polyssé le nombre d’électeur explose »… tout en se réjouissant que le FN soit le seul parti « resté fidel à son ideologie de base » depuis « plus de 40 ans ». Au même moment, le vice-président du parti d’extrême droite, Louis Aliot, théorise l’idée que l’antisémitisme est le dernier « verrou idéologique » à faire « sauter » auprès de l’opinion publique pour permettre à son mouvement d’accéder enfin au pouvoir.

De son côté, Jordan Bardella continue d’évoluer dans le même bain idéologique. Entre février et juin 2015, il est recruté comme collaborateur de l’eurodéputé Jean-François Jalkh, qui cumule ce mandat avec celui de vice-président du parti – le contrat qui les lie alimente aujourd’hui des soupçons d’emploi fictifque l’actuel patron du RN conteste.

Soral se rappelle au bon souvenir de Bardella sur Israël

La stratégie de « dédiabolisation » du RN a conduit Marine Le Pen à participer, en novembre 2023, à la marche contre l’antisémitismeorganisée à Paris après le 7-Octobre, et Jordan Bardella à se déplacer à Jérusalem, en mars 2025, à l’invitation du gouvernement de Benyamin Nétanyahou – une première pour un président du parti d’extrême droite.

Un mois plus tôt, le président du RN avait mis en scène sur X sa rencontre à Washington avec le ministre de la diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme israélien, Amichai Chikli. De quoi rendre furieux son ancien mentor Alain Soral, qui avait réagi en commentaire : « Quand je pense que je l’ai connu révisionniste [aucun des écrits de Jordan Bardella consultés par Mediapart ne fait état de révisionnisme – ndlr]. Les retournés sont décidément toujours les meilleurs laquais des juifs. »

Le blogueur antisémite a également éructé quand Jordan Bardella a fustigé en avril 2025 la décision d’Emmanuel Macron de reconnaître un État palestinien. Une mesure pour laquelle le dauphin de Marine Le Pen plaidait pourtant encore par écrit en 2014. « Ça c’est du temps où le petit Jordan m’écoutait ! », a commenté Alain Soral, qui n’a pas souhaité réagir à nos informations.

Militant historique du FN, qu’il a rejoint deux ans après sa création, Jean-François Jalkh est aussi connu pour avoir commémoré le 40e anniversaire de la mort de Philippe Pétain en 1991, puis pour avoir tenu des propos négationnistes sur la Seconde Guerre mondiale. « Je dis qu’on doit pouvoir discuter même de ce problème [des chambres à gaz] », déclare-t-il à une chercheuse dans un article publié en 2005, louant le « sérieux » et la « rigueur » de négationnistes tels que Robert Faurisson, condamné à plusieurs reprises pour « contestation de crimes contre l’humanité ».

L’expérience « Banlieues patriotes »

En janvier 2016, un mois après son élection au conseil régional d’Île-de-France, le jeune militant poursuit son ascension dans l’appareil du FN et lance un nouveau collectif, Banlieues patriotes, tourné vers les habitant·es des périphéries urbaines. Sur son site internet, Égalité et réconciliation jubile. « Le message d’Alain Soral enfin entendu au Front national ? », s’enthousiasme l’organisation dans un article illustré par une grande photo du jeune Bardella.

Cette ardeur ne vient pas de nulle part. Auprès de Mediapart, un des cofondateurs d’E&R, Thomas M., est en effet formel : « Des gens liés à E&R étaient présents au lancement de Banlieues patriotes. » « Le FN, aujourd’hui RN, est un parti très composite, il y avait des souverainistes mais aussi des composantes beaucoup plus radicales, avec lesquelles il faut composer », justifie-t-il.

Cette hypothèse est étayée par la suite des événements. Pour son premier – et dernier – événement public, Banlieues patriotes organise en effet une conférence dans un bar avec une personnalité inattendue : le militant associatif musulman Camel Bechikh, très introduit dans les cercles soraliens. « Je n’ai pas eu la main sur le choix de l’invité, c’est au niveau de Jordan Bardella que cela s’est fait », affirme à Mediapart Guy D., alors secrétaire général de Banlieues patriotes.

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À l’époque, Camel Bechikh préside l’association Fils de France et rêve de tisser des ponts vers l’extrême droite, bien aidé en cela par l’avocat Philippe Péninque, un ami et conseiller de Marine Le Pen qui accompagne aussi Alain Soral. Les liens se raffermissent au moment de La Manif pour tous en 2013, dont Camel Bechikh devient un des représentants, mais surtout dans les cortèges de « Jour de colère » en 2014, truffés de slogans antisémites et homophobes.

Deux ans et demi plus tard, le 19 octobre 2016, alors qu’il répond aux questions de Jordan Bardella pour l’événement de Banlieues patriotes, Camel Bechikh n’a pas adouci son propos. « Je crois que quand on guillotine un roi qui était garant d’une certaine tenue religieuse dans le pays, que quand on sépare l’Église de l’État en 1905, que quand on vote une loi sur l’avortement, et dernièrement une loi sur le mariage pour tous, tout cela rentre en contradiction avec l’habitus profond », déclare-t-il au cours de la conférence. Assis à ses côtés, l’actuel patron du RN opine du chef.

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Capture d’écran YouTube de François Paradol (à gauche) Jordan Bardella (au centre) et Camel Bechikh (à droite), en 2016.  © Photomontage Mediapart

Une rangée derrière, dans le public, un homme aux cheveux courts et en polo suit la conférence avec attention : militant de FNJ avec Jordan Bardella, François Paradol est alors le trésorier officiel de Banlieues patriotes. Lui aussi a été abreuvé de recommandations de lectures antisémites partagées en 2013 par Laurent G. et a fréquenté les réseaux d’Alain Soral, comme Mediapart le révélait en décembre 2025, sans que cela fasse réagir quiconque au RN. Il occupe aujourd’hui encore les fonctions de directeur de cabinet du président du parti.

Avec Chatillon, des liens anciens et actuels

Dans ces années-là, Jordan Bardella est aussi sous l’influence d’un autre mentor, un certain Frédéric Chatillon, justement au cœur des liens entre le FN et Égalité et réconciliation, comme l’attestent des e-mails consultés par Mediapart. Vieil ami de Marine Le Pen, Frédéric Chatillon, qui s’est rendu en Syrie avec Alain Soral et Dieudonné en 2006, est connu pour sa fascination du IIIe Reich et sa détestation d’Israël.

Dans les échanges obtenus, Jordan Bardella n’a pas de mots assez durs contre l’État hébreu. « Je suis anti-sionniste, c’est à dire à la fois contre la main mise du sionnisme en France, et à la fois contre les politiques intérieures et extérieures d’Israël », écrit-il en 2013. Comme Frédéric Chatillon, il prend par ailleurs des positions en faveur du régime dictatorial de Bachar al-Assad en Syrie, qu’il range parmi les « dictateurs arabes » que l’« on diabolise » à tort.

Avec Frédéric Chatillon, les liens ne sont pas qu’idéologiques. Jordan Bardella va un temps faire partie de la famille de l’ancien chef du Groupe union défense (GUD), en nouant une relation amoureuse avec une de ses filles, Kerridwen Chatillon, qui partage les orientations politiques de son père et avec laquelle il s’affiche lors de la rentrée politique de Marine Le Pen, à Brachay (Haute-Marne) le 9 septembre 2017, comme le raconte le journaliste Pierre-Stéphane Fort dans Le Grand Remplaçant (Studiofact éditions, 2024).

La sympathie du jeune militant de Saint-Denis pour le parrain de la mouvance néofasciste perdurera au-delà de la séparation sentimentale, comme le prouve la quarantaine de publications Instagram de Frédéric Chatillon likées par Jordan Bardella jusqu’en juin 2020.

Un membre du cabinet actuel de Jordan Bardella, Donatien Véret, figure également dans les recensions envoyées par Laurent G. Dans la même boucle, apparaît encore un autre trentenaire devenu indispensable au RN : Paul-Alexandre Martin. Ce poulain de Frédéric Chatillon dirige la société de communication e-Politic, par laquelle sont passés François Paradol comme Donatien Véret. Tous se sont connus au FNJ avec Jordan Bardella, ont partagé les mêmes engagements, avant d’avancer groupés vers le sommet du parti.

Sollicités par Mediapart, François Paradol, Donatien Véret et Paul-Alexandre Martin n’ont pas donné suite.

Les amitiés que Paul-Alexandre Martin a conservées avec certaines figures de la mouvance néofasciste n’ont en rien remis en cause son statut de prestataire en communication favori de la formation lépeniste. Ni ne l’ont empêché de s’enrichir à Bruxelles grâce au groupe présidé par Jordan Bardella, les Patriotes pour l’Europe (PfE). La société e-Politic y a empoché 341 395,52 euros sur la seule année 2025, comme l’a relevé La Lettre.

Les affaires de Frédéric Chatillon, prestataire historique du FN puis du RN, ont elles-mêmes continué de prospérer : un rapport de juin 2026 dévoilé par Politico et Mediapart a ainsi révélé que sa société Unanime a décroché avec le groupe Identité et démocratie (nom du précédent groupe du RN) un marché à 1,4 million d’euros pour des prestations d’impression et d’édition entre 2019 et 2024.

Avant les écrits de Jordan Bardella, Mediapart avait déjà exhumé il y a plus d’un an les écrits antisémites, islamophobes et homophobes de la députée Caroline Parmentier, amie historique de Marine Le Pen.

Malgré nos révélations, l’élue lepéniste, qui dénonçait l’existence d’un « lobby juif » et rendait hommage à Philippe Pétain en 2018, a conservé la vice-présidence du groupe à l’Assemblée nationale, sans qu’une seule voix s’élève contre cette situation. Un traitement bien différent des quelques « brebis galeuses » que le RN se complaît à éjecter pour mieux épargner la tête du mouvement.

Alexandre Berteau et Antton Rouget

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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