Dans le sud de la france, des vignerons chassés par le réchauffement climatique

Le vin du septentrion

Le monde diplomatique Septembre 2026

https://www.monde-diplomatique.fr/2026/09/REUX/69876?id_article=69876

Au xixe siècle, l’épidémie de phylloxéra a provoqué l’arrachage massif des pieds de vigne français.

Un siècle et demi plus tard, le changement climatique produit un bouleversement semblable. Mais il déracine également les viticulteurs, en les obligeant à quitter les terroirs qu’ils ont façonnés. Et à recommencer de zéro, plus au nord.

Un reportage de Julie Reux

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Ben Vautier. – « God » (Dieu), 1961© ADAGP, Paris, 2026

Une montagne de pieds de vigne tout juste arrachés trône en bas du village de Latour-de-France. Un tas parmi d’autres dans le Roussillon. Il y a encore trente ans, le département des Pyrénées-Orientales, l’un des plus pauvres de France, comptait cinquante mille hectares de vignes. Début 2026, il en restait treize mille. Deux mille autres doivent disparaître dans les prochains mois, sans aucune stratégie pour les terres abandonnées.

L’ambiance de sauve-qui-peut ne règne pas que dans le Roussillon. Entre 2023 et 2025, les surfaces viticoles françaises ont fondu de 6 % à la suite d’une crise mondiale de surproduction.

Bordeaux avait déjà divisé par trois sa quantité de vin rouge produite entre 2016 et 2024. La consommation, en baisse continue depuis les années 1950, devient marginale : seul un Français sur dix boit désormais du vin quotidiennement. Et la moitié ont plus de 55 ans…

Le changement climatique complique encore la donne, en renchérissant les coûts de production, notamment pour les vignes du Sud, aux avant-postes du dérèglement. De 2021 à 2025, il n’a pratiquement pas plu dans les Pyrénées-Orientales. Avec 210 millimètres de précipitations en 2023, le département figurait dans la catégorie climatique « semi-aride ». Après le répit de 2025, un record de sécheresse a été battu en juillet (moins de 1 millimètre), et les restrictions ont ravivé le souvenir encore vif des villages ravitaillés en eau par camions-citernes en 2023 et 2024. Les pieds de vigne meurent de soif, un comble quand on se souvient que la plante a été sélectionnée pour sa sobriété. Au pire de la sécheresse, des cuves de béton de la coopérative d’Estagel, conçues afin d’abriter le muscat de Rivesaltes mais vides désormais, ont servi de réserves d’eau pour les pompiers. Car, aujourd’hui, été rime avec incendies géants : début juillet, le feu de Trévillach a emporté près de cinq mille hectares ; l’année précédente, quinze mille hectares avaient brûlé dans les Corbières.

« On plante pour dans cent ans »

L’eau est tombée pendant l’hiver 2025… mais une étude de 2024 prévient : 90 % des zones côtières de basse altitude d’Espagne, de Grèce et d’Italie ne seraient plus en capacité de faire du vin de qualité, avec des rendements économiquement viables, si le réchauffement global dépasse les 2 °C (1). On s’en approche.

« Ces conditions extrêmes, c’est le challenge qu’on a choisi, expliquent Mme Carmen Etcheverry et M. Martin Ballot, vignerons à Latour-de-France, au nord-ouest de Perpignan. On savait exactement où on mettait les pieds. On sait aussi qu’il est possible qu’on soit les derniers. » En 2020, le couple a décidé de relever le défi en créant le domaine Etxe. Un retour aux sources pour ces trentenaires : les deux hectares et demi de vignoble de coteaux étaient jusqu’alors cultivés par Cécilia, la mère de Carmen, décédée en 2022 du Covid-19. En 2025, le couple leur a ajouté deux hectares de vignes d’un coopérateur en fin de carrière.

Diplômés de l’École nationale supérieure d’agronomie de Toulouse (Ensat), ils ont imaginé en s’installant un modèle plutôt radical de diversification, avec six « ateliers » : vigne et vin nature, bière, miel, arbres fruitiers et oliviers, plantes aromatiques et médicinales. Le tout avec des investissements réduits, faute de moyens mais aussi pour éviter de s’endetter dès le départ.

Six ans après, deux ateliers seulement fonctionnent, le vin et la bière ; et, côté commercialisation, les ventes de vin n’atteignent pas le niveau attendu, crise oblige. « Nos abeilles sont mortes de soif pendant les vendanges. On a mis le projet en pause. Le reste n’en est qu’au stade d’idée », résume M. Ballot. Le couple vit sur le salaire de Mme Etcheverry, employée à mi-temps dans une entreprise viticole près de Montpellier. Échec « Ça va prendre plus de temps que prévu, concède M. Ballot. Mais la sécheresse nous conforte dans notre stratégie de diversification. Déjà, on est toujours là. Et ça tient parce qu’on a tout pensé en fonction de ces conditions extrêmes, en limitant au maximum les charges. »

Autre pilier de leur modèle : le collectif. Latour-de-France a attiré beaucoup de néo-vignerons dans les années 2000. Ils ont créé une émulation qui perdure et mis en place des outils collectifs, comme une coopérative d’utilisation des matériels agricoles viticoles. « On partage le pressoir et tout notre matériel de vinification avec sept autres vignerons nature de Latour. C’est moins cher et on n’est jamais seuls. »

La solidarité et l’entraide animaient probablement les fondateurs du modèle coopératif languedocien, au siècle dernier. Las, ce système qui a fait la force du territoire agonise : au pic de son activité, la coop locale d’Estagel (à côté de Latour) a vinifié 300 000 hectolitres de vin, contre… 3 500 en 2025. « Aujourd’hui, tous ceux qui veulent faire du fric sont partis, et les communistes sont morts », constate le vigneron Raymond Manchon, ancien coopérateur.

Partir lui aussi ? Absolument pas : ses deux fils s’apprêtent à reprendre une partie des terres, ce qui fait sa fierté. Mais pas question pour autant de s’accrocher aux vieux schémas : « Ils ne feront pas de vignes, pas seulement en tout cas », analyse M. Manchon. Ils prévoient par exemple de privilégier la vente en direct. Et délaisseront les coteaux — historiquement les plus beaux terroirs viticoles — pour migrer vers la plaine, près du fleuve Agly. M. Manchon est formel : « L’accès à l’eau est la condition sine qua non de la survie agricole des Pyrénées-Orientales. Ces dernières années, produire vingt hectolitres par hectare sur ces terrains tenait de la prouesse, alors qu’on en fait cinquante-deux en plaine. » Les terrains non irrigables, qui représentent la moitié des surfaces viticoles du département, sont donc les premiers abandonnés. Un projet de dix kilomètres de tuyau à 18 millions d’euros est sur la table pour élargir la zone cultivable. Car, loin de l’Agly, le foncier a perdu la moitié de sa valeur (6 000 euros l’hectare) et ne trouve toujours pas preneur. Les friches s’installent, et les quelques vignerons qui restent voient, mois après mois, un paysage marqué par des siècles de culture viticole se refermer.

« Partir a été un arrachement. Mais tous m’ont dit qu’il n’y avait pas d’avenir là-bas, et c’était ça ou ne plus faire de vin. » Mme Lucile Fouet a pour sa part quitté Latour-de-France au bout de quatre ans, pour redémarrer de zéro sur quatre hectares de vignes en conversion bio, dans un hameau viticole au sud de Saumur en janvier 2026. « Mon critère, c’était de l’eau, de la terre pas trop chère et un collectif de vignerons. » Loin de l’« ambiance de fin du monde » du Roussillon, elle s’imagine désormais dans les caves troglodytes et les printemps verts de la Loire, où les projections climatiques lui laissent espérer finir sa carrière plus sereinement. Elle a baptisé son nouveau domaine Les Fruits de la raison.

La raison a aussi poussé M. Patrice Delthil à laisser derrière lui vingt ans de sa vie. Vigneron à Latour depuis 2006, il n’a pas supporté de « vivre dans un paysage mort » et a déménagé fin 2025 avec sa femme en Bretagne, après avoir vendu son domaine Calimàs à des investisseurs néerlandais capables d’assumer (moralement et financièrement) le risque climatique. « Il fallait prendre une décision : courber l’échine et attendre des jours meilleurs, que je ne vois pas venir. Ou partir avant qu’il ne soit trop tard. » Débarqué en Bretagne, le vigneron découvre une tout autre atmosphère, celle des commencements : un vignoble émerge doucement.

Mmes Chloé Martin-Fluzin et Laura Maire ont déposé au printemps 2026 les statuts des Enfants de septembre, leur domaine viticole en création à Quimperlé, dans le Finistère. Leur projet : planter cinq hectares de vignes… d’ici à 2034. Le temps de trouver les terres — il faut convaincre les propriétaires et s’intégrer dans le réseau agricole local — et de planter, petit à petit pour éviter la surchauffe. Une fois le cep en terre, au moins trois ans d’attente sont nécessaires avant de récolter du raisin. Le chantier est énorme. « Quand notre vignoble sera en production, j’aurai 50 ans et Chloé 47, calcule Mme Maire. Il nous restera dix millésimes. Mais l’aventure continuera après nous. » En attendant, elles travailleront à mi-temps, Mme Maire comme caviste, Mme Martin-Fluzin comme cheffe de produit, et vinifieront des raisins de Loire.

En Bretagne administrative (2), près de 250 hectares de vignes ont pris pied depuis 2016, date de la libération des droits de plantation par l’Union européenne — jusqu’alors, les régions considérées comme non viticoles ne pouvaient développer un vignoble à des fins commerciales. Déjà 150 000 bouteilles de vin breton ont été produites en 2025, et une bonne vingtaine de domaines prévoyaient de vendanger en 2026. Comme Mmes Maire et Martin-Fluzin, une petite centaine de « pionniers » ont déjà posé les bases d’un développement hier impensable. Les profils sont variés : quelques agriculteurs bretons en quête de diversification, des investisseurs locaux, des passionnés attirés par la « page blanche » et les projections qui annoncent une « méditerranéisation » du climat breton. « On ne prétend pas réinventer quoi que ce soit, explique Mme Martin-Fluzin. Mais on se pose des questions. Le sujet de l’époque, c’est de changer de modèles. » Comme dit M. Guillaume Bauché, cultivateur et néo-vigneron de Noyal-Pontivy : « Ici, on plante pour dans cent ans. »

Il y a aussi cent cinquante hectares de vignes en Normandie, et presque autant dans les Hauts-de-France. Le domaine viticole français le plus au nord vendange désormais… à vingt kilomètres de Calais. Régions et chambres d’agriculture locales soutiennent ces vignobles émergents. La plupart portent auprès de l’Institut national de l’origine et de la qualité un projet d’indication géographique protégée (IGP), appellation qui marquerait leur entrée dans la grande famille des vignobles français.

La migration septentrionale de la vigne ne s’observe pas qu’en France. L’Angleterre a quadruplé sa production de vin en dix ans, la croissance la plus forte du monde. Le vignoble belge a dépassé cette année les mille hectares, seuil symbolique. Et même la Suède a multiplié par dix sa surface viticole — partie de presque rien, il est vrai. Mais les quelques centaines d’hectares plantés au nord ne compensent pas les milliers arrachés dans le seul Roussillon. « Le Nord, ce n’est pas un eldorado de la vigne, prévient M. Serge Zaka, agroclimatologue. Le mildiou y est hyperfavorisé, il y aura des années compliquées, avec des risques de gel en avril . » Difficile du reste de savoir si ces nouveaux vins rencontreront leur public, tandis que les vignerons du Sud qui s’accrochent peuvent compter sur leur savoir-faire, leur ingénierie bien rodée et leur poids politique pour trouver des modèles de production plus adaptés. « Il n’y a pas de grande migration des vignerons », observe le scientifique. Mais la carte viticole a changé.

Julie Reux

(1) Cornelis van Leeuwen et al., « Climate change impacts and adaptations of wine production, Nature Reviews Earth & Environment, vol. 5, Londres, mars 2024.

(2) Le vignoble nantais, en Loire-Atlantique, territoire du muscadet, est considéré par certains comme le vignoble breton par excellence, mais est officiellement rattaché au vignoble de Loire.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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