Mario Draghi, le « sphinx » qui continue d’imposer la feuille de route de l’Union européenne
Par Eric Albert, Sophie Fay (Bruxelles, bureau européen) et Allan Kaval (Rome, correspondant)
Hier à 06h30, modifié hier à 15h51 https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/09/09/mario-draghi-le-sphinx-qui-continue-d-imposer-la-feuille-de-route-de-l-union-europeenne_6768834_3234.html
Portrait A 79 ans, l’ancien président de la Banque centrale européenne, qui n’a pourtant plus aucun mandat, reste au cœur de la politique de l’UE. Insaisissable, volontiers secret, il sait jouer de sa capacité à parler à la fois aux dirigeants politiques, aux patrons et aux marchés financiers.
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Affable, presque empressé, loin de l’image professorale qu’il peut parfois donner, Mario Draghi reçoit dans son bureau de la Banque d’Italie, au cœur de Rome. Sur les étagères de sa bibliothèque trônent une photo de lui avec le couple Obama, une autre avec Jean-Claude Trichet, son prédécesseur à la Banque centrale européenne… La décoration n’a visiblement pas été mise à jour.
L’ancien président de la Banque centrale européenne (BCE), de 2011 à 2019, et ex-président du conseil des ministres italien (2021-2022), fixe immédiatement les règles du jeu : ceci est une rencontre « off the record », pas question de le citer. Que Mario Draghi se rassure : en une heure, fidèle à sa prudence légendaire, il n’a laissé échapper aucune confidence, ni aucun ragot sur ses nombreux contacts avec les dirigeants les plus puissants de la planète. « Mario reste très discret, même avec ses plus proches collaborateurs, confirme le Belge Peter Praet, un ancien membre du directoire de la BCE, qui a été la cheville ouvrière de sa politique monétaire. C’est un sphinx, avec son sourire un peu mystérieux. »
A 79 ans, l’Italien n’a plus aucun mandat officiel. Il est pourtant plus que jamais au cœur de la construction européenne. Son rapport sur la compétitivité de l’Union européenne (UE), publié il y a deux ans, le 9 septembre 2024, a posé un diagnostic sévère : l’Europe risque une « lente agonie » économique si elle ne se réforme pas. Ce diagnostic fait la quasi-unanimité chez les dirigeants européens ; Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, en a fait sa feuille de route. Quand celle-ci prononcera son discours annuel sur l’état de l’Union, mardi 15 septembre, ce sera en grande partie pour faire le point sur la mise en œuvre de la centaine de recommandations de Mario Draghi. « Pour [Ursula von der Leyen], ça ne doit pas être facile de diriger la Commission et d’être en permanence ramenée à un rapport externe », commente l’économiste Laurence Boone, aujourd’hui dirigeante à la banque Santander, qui a participé à sa rédaction.
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Confirmant cette quasi-inversion des rôles, Mario Draghi a été reçu, à sa demande, par Ursula von der Leyen, le 20 juillet, à Bruxelles. Lui n’a pas dit un mot en public. Elle s’est sentie obligée de s’expliquer sur le réseau social X : « La feuille de route “Une Europe, un marché”, sur laquelle on s’est mis d’accord avec le Parlement européen et le Conseil, a mis en place des actions concrètes et un calendrier clair pour exécuter [les réformes]. » L’élève répondant au maître, ou presque… Ajoutant à la pression, Mario Draghi a lancé, le 25 août, un nouveau cercle de réflexion, Rhine Group, dont font partie une cinquantaine d’économistes, tels les Français Olivier Blanchard et Philippe Aghion, des dirigeants d’entreprise, dont Xavier Niel (actionnaire à titre individuel du Groupe Le Monde), Louis Dreyfus (président du directoire du Groupe Le Monde) ou encore l’investisseuse allemande Jeannette zu Fürstenberg, et de hauts fonctionnaires.
Avec son sourire en coin et ses poches sous les yeux qui lui donnent de faux airs de Droopy, l’Italien n’a pas besoin de hausser le ton pour se faire entendre. Surnommé « Super Mario » par la presse depuis les années 1990, quand il dirigeait le Trésor italien, il arrive partout précédé d’une réputation exceptionnelle, qui s’appuie entre autres sur le sauvetage de l’euro en 2012. « C’est un économiste brillant, commente l’Irlandais Philip Lane, actuel chef économiste de la BCE. Pendant toute sa carrière, il a su identifier les réformes monétaires et économiques cruciales dont l’Europe avait besoin, et agir pour fournir des solutions. »
Discours alarmistes
Dans ces circonstances, quand il pousse son cri d’alarme en septembre 2024, la secousse est tellurique, bien plus forte que celle provoquée quelques mois plus tôt par un rapport sur le même thème remis par Enrico Letta, un autre ancien président du conseil des ministres italien. Mario Draghi constate que la croissance européenne décroche par rapport à celle des Etats-Unis depuis le tournant du siècle. En particulier, la productivité y souffre d’un manque criant d’investissements dans les nouvelles technologies. Il en résulte une perte relative de richesse ainsi qu’un effritement de la souveraineté du Vieux Continent.

Sa solution est de ne pas s’en prendre aux Etats-Unis ou à la Chine, mais de réformer l’Europe de l’intérieur. Il faut alléger les régulations, abattre les obstacles au commerce entre les 27 membres, développer des marchés financiers paneuropéens…
Il appelle de ses vœux un immense plan d’investissement (venant aux trois quarts du secteur privé, le reste du public) pour financer la numérisation, la transition climatique et le renforcement de la défense : 1 200 milliards d’euros supplémentaires par an d’ici à 2030, soit, rapporté au produit intérieur brut européen, le triple du plan Marshall versé par les Etats-Unis à l’Europe au lendemain de la seconde guerre mondiale.
Depuis, ses rares discours sont sans cesse plus alarmistes. « L’Europe risque de se retrouver subordonnée, divisée et désindustrialisée, tout à la fois », alertait-il en février. En juin, il a publié un nouveau livre au titre sans ambiguïté : Competere o sparire (« lutter ou périr », Rizzoli, non traduit). Faute de voir de vraies avancées à Bruxelles, il prône m. La création de l’euro a montré la voie, expliquait-il le 14 mai, en recevant le prix international Charlemagne d’Aix-la-Chapelle : « Ceux qui le souhaitaient ont avancé, ils ont construit des institutions communes qui ont un vrai pouvoir (…). Aujourd’hui, des pays continuent à rejoindre [la monnaie unique] et le soutien à l’euro atteint un record. »
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Les réformes ont toutefois bien du mal à avancer au rythme qu’il préconise. Car Mario Draghi a acquis en Europe une place à part, dominant les débats comme la statue du commandeur, mais sans faire suffisamment peur. Les Etats membres approuvent son diagnostic et ses préconisations, mais pas au point d’abandonner leurs intérêts locaux et de lever les obstacles à la création d’un grand marché unique des capitaux, de l’épargne ou de l’énergie.
Mario Draghi peut-il faire davantage ? Il y a un mystère autour de cet économiste charismatique. « Personne ne le connaît vraiment, explique le Danois Erik Nielsen, un de ses anciens collègues à Goldman Sachs. A la banque, il ne restait jamais jusqu’à la fin des réunions, il disparaissait souvent et personne ne savait où il était. »
« Courageux »
A-t-il développé cette extrême discrétion, et cette façon de tout compartimenter, à l’adolescence ? A 15 ans, il devient en quelques mois orphelin de père et de mère. Pris en charge par une tante, celui qui est le fils aîné se retrouve responsable de son frère et de sa sœur. Il suit une scolarité brillante : lycée jésuite à Rome, études d’économie à l’université de Rome, thèse au très prestigieux Massachusetts Institute of Technology. Il passe une décennie aux Etats-Unis, et y retournera dans les années 1980 pour un poste à la Banque mondiale. Il en garde un anglais impeccable, teinté d’un léger accent italien.
Il s’installe au sommet de la technocratie italienne en prenant la direction du Trésor en 1991. Pendant une décennie, il met à exécution un grand plan de privatisations. Politiquement, le moment est chaotique, en pleine opération « mains propres » de lutte contre la Mafia et la corruption. « Si vous pouvez survivre à ça, tout semble facile après », plaisante-t-il depuis.
Il passe ensuite trois ans à Goldman Sachs comme directeur général pour l’international, puis prend la tête de la Banque d’Italie pendant près de six ans. Libéral mais pragmatique, Italien mais fin connaisseur des marchés financiers anglo-saxons, ultraconnecté aussi bien avec les milieux universitaires qu’avec les chefs d’Etat et de gouvernement, il présente le profil idéal pour accéder à la présidence de la BCE, en 2011. Ce sera son moment.
En juillet 2012, en pleine crise de la zone euro, il ose prononcer cette phrase-clé : « La BCE est prête à faire tout ce qu’il faudra [“whatever it takes”] pour préserver l’euro. » En langage de banquier central, cela signifie que l’institution monétaire se déclare prête à utiliser son pouvoir illimité de création monétaire pour sauver la monnaie unique. « C’était courageux », rappelle Laurence Boone. La phrase va contre l’orthodoxie officielle, qui veut que la BCE ne vienne pas au secours des Etats. Mais ça fonctionne : « Cela a bouleversé la perception des marchés », souligne-t-elle.

Mario Draghi assure qu’il n’avait prévenu personne de sa sortie. Même Peter Praet et le Français Benoît Cœuré, ses deux collaborateurs les plus proches à la BCE, n’avaient pas été mis au courant, Angela Merkel, la chancelière allemande avec laquelle il avait pourtant d’excellentes relations, pas davantage. Toute la subtilité de l’Italien est d’avoir compris que cette dernière ne se dresserait pas sur son chemin. En gardant le silence, elle a apporté son approbation tacite.
La force de Mario Draghi se résume dans cette séquence. S’il parle peu et se confie encore moins, il a des convictions intellectuelles fortes, notamment en économie. L’intervention de la BCE n’était peut-être pas orthodoxe, mais l’homme était convaincu de sa nécessité, sans avoir besoin de se reposer sur ses conseillers.
En petit comité
A cette colonne vertébrale idéologique, profondément pro-européenne, s’ajoute une rare aisance à entretenir d’excellentes relations avec les chefs d’Etat ou de gouvernement. « Il avait développé des relations très amicales, notamment avec [Angela] Merkel, [Emmanuel] Macron et [François] Hollande, explique Peter Praet. Il a eu cette capacité à convaincre de nombreux décideurs politiques, notamment par la clarté de son argumentation et peut-être aussi parce qu’il y a très peu d’agressivité chez Mario. Quand il les voit, il attaque peu les gens frontalement. Il a plutôt tendance à les charmer. »
Il peut aussi, quand ça l’arrange, les ignorer complètement. Son passage à la BCE n’a pas laissé que de bons souvenirs. Pendant son mandat, deux membres allemands du directoire et le président de la Bundesbank ont démissionné pour protester contre sa politique monétaire jugée trop laxiste – et son indifférence à peine masquée envers leur opinion. Au sein du conseil des gouverneurs, il consultait peu, préparant ses décisions en petit comité et s’assurant simplement d’obtenir la majorité. Il daigne rarement s’expliquer et déteste les réunions qui s’éternisent. Il semble avoir fait sienne la devise des jésuites : « Perinde ac cadaver », il faut obéir à ses ordres « à la manière d’un cadavre », c’est-à-dire sans les questionner.
Une autre critique qui revient régulièrement est son biais libéral. Son rapport, pour lequel il a beaucoup consulté les grands chefs d’entreprise, prône la dérégulation et le libre-échange, évoque le changement climatique uniquement sous l’angle de son opportunité d’investissement et n’évoque nulle part la sobriété environnementale. Le patronat l’a d’ailleurs très largement endossé. Lui répond que ses propositions visent justement à sauver le modèle social européen que seule la croissance peut permettre de financer. Et il souligne qu’aucune de ses recommandations ne propose de réduire l’Etat-providence.
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Jusqu’où ira Mario Draghi ? Marié, ce père de deux enfants et grand-père de quatre petits-enfants prendra-t-il enfin une retraite méritée recentrée sur sa famille, avec laquelle il est très protecteur ? Quand il a quitté la BCE, aucun de ses collaborateurs ne l’imaginait se lancer en politique. Il est finalement devenu président du conseil des ministres de l’Italie. Il a ensuite tenté de devenir président de son pays. Il a échoué. Bien qu’il évite les voyages pour passer le plus de temps possible en Italie, son nom circule parfois pour d’autres postes prestigieux, comme la présidence de la Commission européenne. Après plus de quatre décennies à des postes à haute responsabilité, il assure se sentir libéré de n’avoir aujourd’hui aucun rôle officiel. Au minimum, l’extrême prudence qu’il conserve dans ses paroles lui laisse l’opportunité de se démentir.
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Eric Albert, Sophie Fay (Bruxelles, bureau européen) et Allan Kaval (Rome, correspondant)