Comment on réécrit l’histoire de Raphaël Glucksmann en Géorgie

Comment on réécrit l’histoire de Raphaël Glucksmann en Géorgie

Christophe L’observateur

uand la propagande fait mieux que mentir : comment elle réécrit l’histoire en partant de faits avérés

La campagne électorale débute et certaines personnalités sont exposées à un travestissement de leur parcours. Pas des fakes news absolue, mais à une relecture de la réalité. On note que plus les candidats sont en froid avec la Russie, plus ils sont exposés.

↪️ L’exemple de Glucksmann et la Géorgie

Le cas de Raphaël Glucksmann, de la Géorgie et de Mikheïl Saakachvili offre un remarquable cas pratique pour comprendre les mécanismes contemporains de la désinformation et de l’ingérence étrangère. Car le récit qui circule ne repose pas essentiellement sur des mensonges. Il repose sur quelque chose de beaucoup plus efficace : une sélection méthodique de faits vrais, auxquels on retire leur contexte avant de les réassembler dans une histoire entièrement différente.

La première réaction face à un texte de propagande est souvent de chercher « le mensonge ». C’est parfois une erreur.

Les formes les plus sophistiquées de désinformation ne consistent pas nécessairement à inventer des événements imaginaires. Elles prennent des faits établis, les isolent de leur contexte, en ajoutent quelques-uns plus discutables, glissent une insinuation invérifiable et conduisent progressivement le lecteur vers une conclusion qui, elle, n’était contenue dans aucun des faits de départ.

Le récit consacré aux années géorgiennes de Raphaël Glucksmann constitue, à cet égard, un cas d’école. Oui, Raphaël Glucksmann a été conseiller du président géorgien Mikheïl Saakachvili de 2009 à 2013. Oui, il était chargé notamment des questions d’intégration européenne et de l’image internationale du pays. Oui, il a été marié à Eka Zgouladze, alors vice-ministre de l’Intérieur géorgien. Oui, celle-ci est ensuite devenue vice-ministre de l’Intérieur en Ukraine. Tous ces faits sont exacts. Et c’est précisément pour cette raison que le lecteur est encouragé à faire confiance à la suite.

↪️ La vérité amputée de son contexte

Vient alors l’épisode le plus sombre de la présidence Saakachvili : le scandale des prisons géorgiennes. En septembre 2012, des vidéos révélant des sévices et des violences infligés à des détenus provoquent une immense crise politique. Le scandale est réel. Les violations des droits humains sous la présidence de Saakachvili sont documentées. Il serait absurde de les nier ou de les attribuer à une quelconque invention de Moscou.

Mais c’est précisément ici que commence le travail de réécriture. La Géorgie de Saakachvili est progressivement réduite à une formule : une dictature. Or l’histoire est beaucoup plus complexe et donc beaucoup moins commode pour celui qui veut fabriquer un récit politique. Arrivé au pouvoir à la suite de la Révolution des roses, Saakachvili a profondément transformé un État alors miné par la corruption. Son gouvernement a modernisé l’administration, réformé la police, développé les infrastructures et engagé résolument la Géorgie dans une trajectoire européenne et euro-atlantique.

Mais son exercice du pouvoir s’est également durci. Il s’est opposé à Poutine, il a été confronté à une invasion russe qui a démantelé son pays et il a subi ensuite une très forte ingérence russe. Il a durci son régime, la concentration de l’autorité, les faiblesses de l’État de droit et les abus commis par les forces de sécurité ont progressivement terni l’image du réformateur.

↪️ La propagande revisite la réalité

Les deux réalités de Saakachvili (un democrate réformateur et un dirigeant qui durcit son régime face à l’ingérence russe) ne s’annulent pas. Elles sont vraies simultanément. C’est précisément ce que la propagande supporte mal. Car elle ne fonctionne correctement que dans un monde simplifié, peuplé de héros irréprochables et de monstres absolus.

Saakachvili doit donc cesser d’être un dirigeant réformateur, démocratiquement élu, dont le pouvoir a progressivement développé des dérives autoritaires. Il doit devenir « le dictateur Saakachvili ». La nuance est supprimée. L’histoire devient utilisable.

↪️ Le fait qui dérange le récit

Un détail historique pose pourtant un sérieux problème à cette présentation. En octobre 2012, le parti de Saakachvili perd les élections législatives face à la coalition Rêve géorgien de Bidzina Ivanishvili (un oligarchique proche de Poutine). Saakachvili reconnaît sa défaite. Le pouvoir change de mains. Et Saakachvili reste président jusqu’à la fin de son mandat, en 2013.

Cette alternance constitue la première transition démocratique et pacifique du pouvoir par les urnes dans l’histoire de la Géorgie indépendante.

Ce fait ne suffit évidemment pas à absoudre les abus du régime précédent. Mais il empêche de raconter une histoire beaucoup plus simple : celle d’un dictateur « chassé » par son peuple. La vérité est qu’il a respecté la démocratie !

On peut être un dirigeant qui face aux agressions de Poutine connaît une dérive autoritaire sans être un dictateur. On peut laisser commettre des violations des droits humains tout en acceptant finalement la sanction des urnes. La réalité historique est inconfortable parce qu’elle oblige à penser plusieurs choses à la fois. La propagande, elle, préfère en supprimer une partie.

↪️ La culpabilité par proximité

Le deuxième mécanisme consiste à transformer une proximité politique en responsabilité morale automatique.

Raphaël Glucksmann a travaillé auprès de Saakachvili. C’est incontestable. Il est donc parfaitement légitime de l’interroger sur cette période, sur son regard rétrospectif et sur ce qu’il savait des dérives du régime.

Mais le récit propagandiste ne s’arrête pas là.

Il établit une chaîne beaucoup plus simple :

Glucksmann a travaillé avec Saakachvili.

Saakachvili est associé aux crimes commis sous son gouvernement. Donc Glucksmann devient, par proximité, comptable de ces crimes. Le raisonnement n’est plus politique. Il devient presque généalogique. « Tu as travaillé avec lui, donc tu es lui ».

C’est une mécanique particulièrement efficace sur les réseaux sociaux. Elle dispense d’analyser ce que quelqu’un a réellement fait. Il suffit de cartographier ses relations et de faire circuler la culpabilité d’une personne à l’autre.

↪️ Puis vient le saut complotiste

Le cas d’Eka Zgouladze est encore plus révélateur. Ancienne responsable géorgienne, elle devient ensuite vice-ministre de l’Intérieur en Ukraine après la révolution de Maïdan.

Mais le récit ajoute alors une nouvelle étape : la CIA serait intervenue pour organiser ou imposer sa nomination. La question est pourtant d’une simplicité désarmante : sur quelle preuve ? Quel document ? Quelle enquête ? Quel témoignage ?

Quelle source crédible établit une intervention de la CIA dans cette nomination ? L’absence de réponse ne semble pas gêner le récit. Car nous avons quitté le terrain de l’information pour entrer dans celui de l’insinuation.

Un fait devient une coïncidence. La coïncidence devient suspecte. Le soupçon devient une intention cachée. L’intention devient une opération secrète. Et l’absence de preuve finit même, dans la logique complotiste, par être interprétée comme la confirmation que l’opération était suffisamment secrète pour ne laisser aucune trace.

↪️ Le moment où le logiciel apparaît

Puis, au détour du récit, surgit une expression : « ukro-nazis ». C’est souvent à cet instant que l’on comprend la fonction politique de l’ensemble.

Car ce terme n’est pas une catégorie historique ou une analyse politique neutre. Il appartient au vocabulaire de la propagande russe qui, depuis des années, cherche à présenter l’Ukraine dans son ensemble comme un État nazi ou contrôlé par des nazis.

Qu’il existe des mouvements nationalistes et d’extrême droite en Ukraine est un fait. Que des violations des droits humains aient été commises pendant le conflit du Donbass est un fait. Que des organisations internationales aient documenté des abus commis par différentes parties au conflit est également un fait.

Mais passer de ces réalités à l’idée d’un pays dirigé par des « ukro-nazis » constitue précisément l’opération de propagande. Une réalité complexe est transformée en slogan.

Le slogan remplace l’analyse. Et le slogan permet ensuite de justifier rétrospectivement toute une vision du monde.

↪️ Une bataille pour réorganiser les faits

C’est peut-être là que se trouve l’enjeu essentiel.

La propagande contemporaine ne cherche pas toujours à vous faire croire à un mensonge.

Elle cherche à vous imposer un cadre dans lequel tous les faits prennent un autre sens.

La Russie n’agresse plus un pays voisin : elle combat des nazis.

Une révolution populaire devient un coup d’État organisé par la CIA. Un responsable politique favorable à l’Europe devient un agent occidental.

Un État démocratique mais imparfait devient une dictature. Et toute personne ayant participé à la construction d’un projet politique hostile à l’influence du Kremlin devient, rétrospectivement, suspecte.

Les faits peuvent rester les mêmes. Il suffit de changer l’histoire qu’ils racontent. C’est précisément ce qui rend ces récits difficiles à combattre. Celui qui les conteste est immédiatement accusé de nier les faits. Mais il ne s’agit pas de nier les faits. Il s’agit de refuser le montage. Car une liste de faits exacts ne produit pas automatiquement une vérité.

Le choix des faits que l’on montre, de ceux que l’on tait, de leur ordre et du lien que l’on prétend établir entre eux constitue déjà un acte politique.

C’est là que se situe aujourd’hui une part croissante des opérations d’influence étrangère.

Elles ne consistent pas nécessairement à introduire un mensonge grossier dans le débat public. Elles consistent à prendre notre propre histoire, nos propres archives, nos propres zones d’ombre et à les réorganiser pour servir un récit stratégique.

Le même Glucksmann est accusé d’avoir voté Sarkozy parce que son père soutenait ce candidat et qu’il a coécrit, avec son père, un texte pour dire au candidat Sarkozy qu’il avait tort d’attaquer sans cesse mai 68. Il a remis ce texte à Sarkozy avec son père à l’issue d’un meeting. Il a pourtant dès cette époque dit qu’il ne voterai pas Sarkozy… C’est la même mécanique.

Le plus efficace des propagandistes n’est donc pas toujours celui qui invente le plus. C’est parfois celui qui sait le mieux choisir les morceaux de vérité qu’il veut vous montrer. Et surtout ceux qu’il préfère faire disparaître.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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