Le recrutement de Charles Sapin (de « Valeurs Actuelles ») constitue à France Inter une « ligne rouge » pour nombre de salarié·es.

À France Inter, le spectre de la commission Alloncle plane toujours

Au sein de la radio, la colère suscitée par le recrutement de Charles Sapin, journaliste à « Valeurs actuelles », magazine multicondamné pour incitation à la haine, ne retombe pas. Les salariés perçoivent dans les choix de leur direction les traces laissées par les campagnes de dénigrement de l’extrême droite contre l’audiovisuel public. 

Yunnes Abzouz

1 septembre 2026 à 15h45 https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/010926/france-inter-le-spectre-de-la-commission-alloncle-plane-toujours?utm_source=quotidienne-20260901-190504&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20260901-190504&M_BT=115359655566

1 septembre 2026 à 15h45

PourPour la direction de France Inter, Le Nouvel Obs est-il à la gauche ce que Valeurs actuellesest à la droite ? À en juger d’après le trio d’éditorialistes politiques choisi par la radio publique pour animer ses matins le week-end, la recherche du pluralisme est le prétexte tout trouvé pour ouvrir ses portes à toutes les voix, surtout celles de droite. 

La direction de France Inter a suscité l’indignation des salarié·es de la station en annonçant, la semaine passée, le recrutement de Charles Sapin, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, hebdomadaire qui œuvre au ralliement des droites vers l’extrême droite. 

Il est, depuis le 30 août, le titulaire de l’édito politique de 7 h 40 du dimanche matin. Il succède, dans le même exercice, à Anne Rosencher, directrice déléguée de L’Express, programmée le vendredi, et à Camille Vigogne Le Coat, grande reporter au Nouvel Obs, chargée de l’édito du samedi.


Dans le studio de « La Grande Matinale » de France Inter à la Maison de la radio, à Paris, le 26 août 2026.  © Photo Marc Ollivier / Ouest France / PhotoPQR via MaxPPP

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Le recrutement de Charles Sapin constitue une « ligne rouge » pour nombre de salarié·es. À commencer par la société des journalistes (SDJ), qui a exprimé devant Céline Pigalle et Rémi Sulmont, à la codirection de la station, la « ferme opposition » de la rédaction d’Inter. 

« Le pluralisme est évidemment une exigence. Mais cela ne doit pas justifier le fait de donner carte blanche à un média qui a enfreint la loi », insiste la SDJ de France Inter. « En accueillant un journal condamné pour incitation à la haine sur notre antenne, on le rend mainstream, on le banalise », déplore une reporter.

« Une ligne rouge »

Et pour cause, le média, en partie possédé par le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin, a été condamné en 2015 pour provocation à la haine raciale pour un dossier à la une intitulé « Roms, l’overdose » et, de manière définitive, en janvier 2024 pour injure raciste après avoir dépeint la députée insoumise Danièle Obono en esclave. « La direction de France Inter nous fait honte », a également vivement réagi dans un communiqué le SNJ-CGT de Radio France. 

Devant la société des journalistes, vendredi 28 août, la direction de France Inter a tenté de justifier son recrutement. La directrice de la station a admis avoir proposé l’édito politique du dimanche à Charles Sapin du temps où il officiait encore au magazine Le Point. Puis, en apprenant son transfert chez Valeurs actuelles, Céline Pigalle lui a maintenu sa confiance, estimant que son « sérieux » et son « professionnalisme »n’étaient pas remis en cause.

La direction l’affirme : « Charles Sapin est un journaliste reconnu par ses pairs pour sa connaissance des sujets qu’il traite, de même que son profil [en plus du Point, il a aussi écrit pour Le Figaro – ndlr] nous assure de sa capacité à s’exprimer dans le cadre de la loi et à ne pas tenir de propos discriminants », contrairement à Alexandre Devecchio, du Figaro Magazine, un temps envisagé dans le rôle parmi d’autres noms, selon plusieurs sources. 

« La direction estime que c’est un bon journaliste avant tout. Et des journalistes de droite, à la fois bons et qui ne dérapent pas, ça ne court par les rues », justifie une source interne au fait des discussions sur le recrutement d’éditorialistes. Valeurs actuelles est surtout un « symbole » et il « ne faut pas s’arrêter aux symboles », a martelé la direction de France Inter devant la SDJ.

La direction répète à qui veut l’entendre qu’il faut parler à tout le monde. Mais on a l’impression que plus ça va, plus le pluralisme s’applique surtout à la droite et à l’extrême droite.

Un producteur de France Inter

Surtout, la patronne de la radio publique a été rassurée par ses échanges avec Charles Sapin au cours de l’été, qui lui a certifié être arrivé à Valeurs actuelles avec la mission d’extraire le journal de la ligne radicalement de droite dans laquelle l’avait enfoncé Geoffroy Lejeune – parti en 2023 pour Le Journal du dimanche de Bolloré –, afin de faire la jonction, notamment, avec la ligne « libérale-conservatrice » campée par Édouard Philippe. 

L’union de la droite et de l’extrême droite, en somme, au service de laquelle Charles Sapin a déjà œuvré, notamment au Figaro, où il militait avec d’autres pour que le quotidien historique de la droite abandonne l’étiquette d’extrême droite pour désigner le Rassemblement national (RN). 

« Parier sur un hypothétique changement de ligne éditoriale de ce média nous paraît très hasardeux. Et ce n’est pas le rôle de France Inter d’y être associé », tonne la SDJ de la station dans son communiqué interne.

Par ailleurs, le choix de confier l’édito du dimanche matin au directeur adjoint d’un média qui a largement pris sa part des campagnes récentes de dénigrement visant l’audiovisuel public fait encore enrager les salarié·es de la maison ronde. « Cette décision fait apparaître Radio France comme un paillasson », a renchéri le Syndicat national des journalistes (SNJ) dans son communiqué. 

Nombre de salarié·es ont encore en mémoire les mois passés sur le gril de la commission d’enquêtefomentée par le député d’extrême droite Charles Alloncle visant à alimenter les soupçons de partialité de l’audiovisuel public en faveur de la gauche. « C’est comme si on invitait notre bourreau à la table pour lui demander ce qu’il veut boire ou manger », peste une salariée de France Inter. 

« La gauche s’arrête au “Nouvel Obs” »

De son côté, la direction se défend de vouloir donner des gages à celles et ceux qui, dans le sillage de la commission Alloncle, souhaitent voir la radio publique imiter la complaisance des médias privés envers l’extrême droite. 

« Céline Pigalle a défini une ligne de conduite pour France Inter : organiser la grande conversation publique entre tous les points de vue et toutes les opinions, et où les désaccords s’expriment et se confrontent, sans tomber dans l’affrontement », avance la direction de France Inter. 

Elle en veut pour preuve le recrutement de nouvelles voix pour remplacer Dominique Seux le week-end à l’édito économique : trois journalistes d’Alternatives économiques, de L’Express et du Financial Times occuperont la case le vendredi, le samedi et le dimanche. Pas vraiment suffisant pour rassurer les salarié·es de la station. 


La directrice de France Inter, Céline Pigalle, à la Maison de la radio, à Paris, le 24 mars 2026.  © Photo Joël Saget / AFP

« La direction répète à qui veut l’entendre qu’il faut parler à tout le monde. Mais on a l’impression que plus ça va, plus le pluralisme s’applique surtout à la droite et à l’extrême droite », fulmine un producteur de la station. « On a un camaïeu des voix de droite extrêmement riche et diversifié sur l’antenne », ironise encore une journaliste de la station. 

Force est de constater, en effet, que la grille de France Inter s’ouvre chaque rentrée un peu plus aux différentes nuances de droite et se referme à celles de gauche. « Pour notre direction, la gauche s’arrête au Nouvel Obs », tance un journaliste, en référence au recrutement de la grande reporter Camille Vigogne Le Coat, d’ailleurs moins connue du public pour ses opinions que pour son ton factuel et ses enquêtes sur l’extrême droite. 

« Leur vision du champ politique est tellement à droite que la gauche en est réduite à la portion congrue. Ne restent plus que les humoristes, perçus comme de gauche surtout car ils s’attaquent aux puissants », ajoute-t-il.

« On ne choisit pas un·e éditorialiste en fonction du média pour lequel il ou elle travaille, mais pour ses qualités professionnelles propres, avance encore la direction de France Inter. Par ailleurs, il n’y a pas de porte fermée [pour d’autres éditorialistes plus à gauche]. Chacun peut s’exprimer sur l’antenne. »

Thomas Legrand définitivement écarté

Un temps envisagé en lieu et place de Camille Vigogne Le Coat le samedi matin, Thomas Legrand a finalement été définitivement écarté de la radio publique. La direction d’Inter lui a fait miroiter jusqu’au dernier moment la possibilité d’un retour à l’antenne, dans une émission ou en podcast. 

« La présidence de Radio France a mis son veto au retour de Thomas Legrand. Ils ne veulent plus entendre parler de l’affaire Legrand-Cohen », confirme une source haut placée. 

Dans une tribune publié dans Le Monde le 26 août, Thomas Legrand estime avoir fait les frais « d’une campagne extérieure, mensongère et manipulatrice », destinée à « mettre en cause l’impartialité de l’audiovisuel public ». Il accuse par ailleurs dans une lettre la présidente de Radio France, Sibyle Veil, de l’avoir « personnellement laissé tomber dans la tourmente ».

Le traitement infligé à l’ancien éditorialiste de France Inter, qui exerce aujourd’hui cette fonction à Libération, symbolise, selon plusieurs salarié·es de la station, « l’injustice crasse »dont est devenue coutumière la direction de la maison ronde. 

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« On vire Thomas Legrand sans ménagement, après l’avoir utilisé comme fusible, alors qu’on conserve Guillaume Erner, qui a sali l’antenne en diffusant un faux en direct [un montage trompeur qui prêtait à Jean-Luc Mélenchon des propos antisémites – ndlr], et Sophia Aram, qui a suscité à de nombreuses reprises l’émoi des auditeurs », fulmine une voix chevronnée de la radio publique.

Les sorts d’Eva Bester, qui animait l’entretien culturel du soir, et de Nora Hamadi, chargée de la revue de presse matinale, toutes deux débarquées par leur direction sans explication, ajoutent au sentiment d’injustice. 

Recrutée par Philippe Corbé, ancien directeur de l’information de France Inter, parti en février pour France Télévisions, Nora Hamadi était encore récemment assurée de poursuivre la revue de presse jusqu’en 2027 au moins, avant d’apprendre, dans le creux de l’été, qu’elle serait remplacé par Marc Voinchet, directeur de France Musique, âgé de 60 ans. La journaliste s’est vu proposer deux petites cases de reportage et un rôle de débatteuse dans la matinale du week-end.

Elle avait pourtant réussi à installer dans la revue de presse son regard singulier sur l’actualité, ce qui lui avait valu les foudres de l’extrême droite, jusque sur les bancs de l’Assemblée nationale, Charles Alloncle l’ayant accusée d’avoir soutenu dans des posts la cause palestinienne. 

Eva Bester, est, quant à elle, remplacée par Laurent Goumarre, directeur des programmes de France Inter, qui souhaitait reprendre l’antenne. Au rayon des départs, on compte aussi Leïla Kaddour-Boudadi, non retenue par la direction après l’arrêt de l’émission de Nagui, « La Bande originale », et remplacée par Maïtena Biraben. 

« On remplace des femmes, dont certaines racisées, par des hommes ou une femme blanche de 60 ans et plus. C’est un signal catastrophique envoyé par la direction », regrette une productrice de France Inter. 

Pour protester contre le recrutement de Charles Sapin, mais plus largement contre la réorientation de la ligne de France Inter qu’ils estiment motivée par la crainte de déplaire à l’extrême droite, les syndicats organisent une assemblée générale mercredi 2 septembre en début d’après-midi. Le dépôt d’un préavis de grève pour la semaine prochaine est sur la table. 

Yunnes Abzouz

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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