Interdiction du voile : le RN remet en scène son obsession
Le parti d’extrême droite démarre sa campagne présidentielle en relançant sa proposition d’interdiction du voile dans l’espace public. Une idée défendue par Marine Le Pen depuis 2012, malgré des doutes en interne et un fort risque juridique. Certains de ses adversaires à droite commencent à s’aventurer sur le même terrain.
1 septembre 2026 à 07h55
CommeComme un air de déjà-vu. Après 2017 et 2022, Marine Le Pen défendra une nouvelle fois lors d’une présidentielle en 2027 l’interdiction pour les femmes musulmanes de porter le voile dans la rue. Un temps remise en cause en interne, cette mesure totem de la candidate du Rassemblement national (RN) figurera bien dans son projet. L’un de ses proches, le député Jean-Philippe Tanguy, l’a confirmé dimanche 30 août sur BFM TV, estimant que « le voile est devenu hors de contrôle » en France.
Il y a quatorze ans déjà, en septembre 2012, Marine Le Pen faisait la même proposition, déjà bancale et peu claire juridiquement. Au nom d’une supposée « application stricte de la loi de 1905 » sur la laïcité, celle qui était encore présidente du Front national (FN, ex-RN) assurait dans les colonnes du Monde vouloir « supprimer »le voile et la kippa « dans l’espace public », tout en se prétendant « capable de faire la différence entre un voile religieux et un voile qui ne l’est pas ».
Dix ans plus tard, lors de la présidentielle de 2022, la candidate RN avait fait évoluer ses justifications au moment de défendre à nouveau cette proposition. Plus question alors de demander à la communauté juive ce supposé « petit effort, ce petit sacrifice »comme elle le décrivait en 2012. Plus question non plus d’invoquer la laïcité : la proposition de l’interdiction du voile dans l’espace public était désormais motivée par « la lutte contre l’islamisme », au motif qu’il serait « un uniforme islamiste ».

Marine Le Pen à Toulon, le 28 février 2026. © Photo Thibaud Moritz / AFP
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Selon la candidate, le port du voile dans l’espace public mérite donc une sanction, comme le prévoyait d’ailleurs sa proposition de loi déposée en 2021 faisant office de programme. Le texte, destiné à « combattre les idéologies islamistes », énonçait à son article 10 que « sont interdits, dans l’espace public, les signes ou tenues constituant par eux-mêmes une affirmation sans équivoque et ostentatoire des idéologies » islamistes – lesquelles étaient alors définies de manière plus que vague dans la proposition de loi.
Revirements et contradictions
Pendant la campagne présidentielle de 2022, la proposition totem de Marine Le Pen s’est toutefois fracassée sur la réalité, provoquant son lot de revirements et de contradictions. Au cours d’un déplacement dans le Vaucluse, la candidate RN avait été interpellée par une femme de 70 ans portant le voile, indignée de sa mesure. De quoi embarrasser un peu plus celle qui affirmait, à longueur d’interventions, ne pas vouloir retirer de droits aux Français·es. Quelques jours plus tard, elle finissait par concéder qu’il s’agissait d’un « problème complexe ».
Les cadres du parti d’extrême droite avaient alors sorti les rames, à l’image de son lieutenant Sébastien Chenu, déclarant sur BFM TV que « le Parlement […] apportera les réponses pratiques pour que la grand-mère qui a 70 ans, et qui porte son petit voile depuis des années, ne soit pas évidemment concernée ». Mais cinq ans plus tard, la situation n’est toujours pas éclaircie au sein du parti. D’après L’Express, Jordan Bardella a lui-même questionné l’opportunité de s’accrocher à cette mesure, aussi inapplicable que politiquement sensible.
« Nous avons des débats et à la fin il y a une seule décision », a balayé Jean-Philippe Tanguy à ce sujet, dimanche. Exit donc les tergiversations de Jordan Bardella, qui avait retiré cette mesure de son projet pour les législatives de 2024. Marine Le Pen et ses lieutenants entendent mettre en place une amende pour les femmes portant le voile dans l’espace public. Questionné sur LCI sur l’impossible application d’une telle mesure, Sébastien Chenu a botté en touche, comparant ces interrogations à celles entourant l’obligation du port du masque pendant le Covid.
La cheffe de file du RN prévoit désormais de soumettre cette question aux Français·es par référendum. Et ce afin d’échapper au contrôle de constitutionnalité a priori.
Jean-Philippe Tanguy, lui, a privilégié une autre comparaison : « Quand les gens ne mettent pas leur ceinture de sécurité, ils ont une amende. Si des femmes portent le voile, elles auront une amende », a affirmé sans sourciller le député sur BFM TV. En 2017 déjà, Marine Le Pen prétendait sur M6 que cette question n’était pas difficile à régler, en usant du même élément de langage et en réclamant une amende « comme quand vous ne mettez pas votre ceinture en voiture ou que vous ne mettez pas votre clignotant ».
Seule évolution : la cheffe de file du RN prévoit désormais de soumettre cette question aux Français·es par référendum. Et ce afin d’échapper au contrôle de constitutionnalité a priori, qui ne manquerait pas de remettre en cause cette atteinte à la liberté de religion garantie par la Constitution et la Convention européenne des droits de l’homme. « Il n’y aura pas d’amendes forfaitaires sur des femmes voilées au lendemain de l’élection », a déclaré le porte-parole du RN Andréa Kotarac, renvoyant la question à un nébuleux « les Français décideront ».
Lundi 31 août, Jordan Bardella a tenté de minimiser la radicalité de cette mesure – et son effet stigmatisant pour les premières concernées – en assurant vouloir simplement susciter un « débat de société » grâce à ce projet de référendum. Celui-ci a en réalité déjà bien commencé, à la faveur de la surenchère politico-médiatique autour de l’islam observée ces dernières années. Plusieurs responsables politiques ont ainsi multiplié les propositions discriminantes, dont le résultat a surtout été de normaliser encore un peu plus les idées et les mots du RN.
La droite se tient à distance
Certains des responsables politiques en question sont aujourd’hui candidats à la présidentielle de 2027. C’est notamment le cas du patron de Renaissance, Gabriel Attal, qui avait instauré en 2023, dès son arrivée à la tête du ministère de l’éducation nationale, l’interdiction de l’abaya dans les écoles, collèges et lycées, déclenchant une suspicion généralisée à l’égard des jeunes musulmanes.
Une mesure sur laquelle le RN s’appuie aujourd’hui pour justifier son projet d’interdiction du voile dans l’espace public, lequel ne serait, à l’en croire, que la suite logique de ce que le pouvoir macroniste a commencé à mettre en place. « On a vu que l’abaya, par exemple, d’abord dans les services publics, avait été interdite. Donc on a pu voir que lorsqu’il s’agit de définir un vêtement, le législateur arrive à [le faire] », a expliqué le vice-président du RN, Sébastien Chenu, sur LCI lundi.
« Il y a un certain nombre de responsables politiques qui proposent également [l’]interdiction [du voile dans l’espace public] aux mineurs », a également pointé Jordan Bardella, comme pour mieux souligner la banalisation des marottes du parti d’extrême droite dans le reste du spectre politique. Au printemps 2025, Gabriel Attal avait d’ailleurs lui-même proposé de proscrire le port du voile dans l’espace public pour les mineures de moins de 15 ans.
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4 juillet 2025
« Vive le sport, et donc à bas le voile, bien sûr », avait également lancé Bruno Retailleau, alors ministre de l’intérieur, en mars 2025. Avec son collègue garde des Sceaux Gérald Darmanin, le président du parti Les Républicains (LR), lui aussi candidat à la présidentielle, soutenaitalors une proposition de loi sénatoriale interdisant le port du voile islamique dans les clubs sportifs. Et ce contre l’avis de la ministre des sports de l’époque, Marie Barsacq.
Bien isolée, celle-ci avait alerté – en vain – contre les « confusions » et les « amalgames » entre le port du voile et la radicalisation dans le sport. Lundi, Bruno Retailleau a cependant fustigé la proposition du RN, moins sur le fond que sur sa faisabilité : « On sait que juridiquement ça n’est pas possible, et on sait que nos policiers et nos gendarmes ont autre chose à faire. »
En décembre 2025, Édouard Philippe, autre candidat en 2027, confiait pour sa part n’avoir « jamais été à l’aise vis-à-vis du port du voile », en précisant toutefois qu’il n’était pas favorable à une interdiction générale dans l’espace public. « Je n’aime pas ça », s’était-il contenté de répondre au journaliste Jean-Michel Aphatie qui lui demandait « comment [il] réagiss[ait] quand [il] voy[ait] une femme voilée dans la rue ». « L’important à ce stade c’est de respecter la loi telle qu’elle existe aujourd’hui, je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’aller plus loin », a-t-il néanmoins déclaré lundi, avant de reprocher à Marine Le Pen de confondre « une nouvelle fois fermeté et surenchère ».
Signe de cette acclimatation à la panique identitaire de l’extrême droite, l’exécutif lui-même a accueilli l’idée du RN comme une banale proposition de loi. La porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, proche de Gérald Darmanin et soutien d’Édouard Philippe pour 2027, s’est contentée de faire part de « réserves évidentes tant sur la constitutionnalité que l’applicabilité d’une telle mesure ».