Mohammed ben Salmane en France : « Lui dérouler le tapis rouge, c’est donner une prime à l’impunité »

Alors qu’Emmanuel Macron reçoit pendant deux jours le prince héritier saoudien, Reporters sans frontières se dit choqué par cet accueil dans un entretien à « Mediapart ». L’association demande au président d’agir pour que le dossier judiciaire sur l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi aille à son terme.

Joseph Confavreux

24 août 2026 à 17h31 https://www.mediapart.fr/journal/france/240826/mohammed-ben-salmane-en-france-lui-derouler-le-tapis-rouge-c-est-donner-une-prime-l-impunite?utm_source=quotidienne-20260824-183506&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20260824-183506&M_BT=115359655566

Emmanuel Macron a reçu pendant deux jours, dimanche 23 et lundi 24 août, Mohammed ben Salmane, le prince héritier saoudien. Cette visite illustre le rapprochement pleinement assumé entre Paris et Riyad et achève de rompre le relatif isolement vécu par l’Arabie saoudite, après l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi par un commando saoudien en 2018.

Cette rencontre a surtout été marquée lundi par l’annonce d’un projet « colossal » financé par Ryad pour créer trois parcs d’attractions près de Paris, dont un sur l’univers des mangas, potentiellement dédié à Dragon Ball. Ce parc se situerait dans le Val-d’Oise, sur le site de l’ancien parc Mirapolis, fermé il y a trente-cinq ans. En tout, 6 milliards d’euros d’investissements saoudiens sont annoncés et « 22 000 emplois directs » attendus. 

Pas de quoi faire oublier cependant que l’Arabie saoudite reste un des pires pays au monde en termes de liberté de la presse, avec des journalistes emprisonné·es sans jugement, et parfois exécuté·es pour des raisons fallacieuses. Le cas de Jamal Khashoggi demeure pendant. La justice française a enfin ouvert une instruction en juin 2026, à l’initiative d’une plainte déposée en 2021 par Reporters sans frontières (RSF) contre Mohammed ben Salmane, dit « MBS », pour « tortures et disparitions forcées ».

Antoine Bernard, directeur du plaidoyer et de l’assistance à RSF, dénonce dans un entretien à Mediapart l’accueil qui est fait à l’héritier saoudien et demande au président de la République d’agir pour que le dossier judiciaire de Jamal Khashoggi aille à son terme et que les journalistes emprisonné·es arbitrairement soient libéré·es.

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Emmanuel Macron et le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, lors de la cérémonie de clôture de la Coupe du monde d’Esport au Grand Palais, à Paris, le 23 août 2026.  © Photo Raphaël Lafargue / Pool / Sipa

« Mediapart » : Comment regardez-vous, à RSF, l’accueil fait aujourd’hui par Emmanuel Macron au dirigeant saoudien Mohammed ben Salmane, qui a fait assassiner le journaliste Jamal Khashoggi et emprisonne de nombreux journalistes ? 

Antoine Bernard : Nous sommes évidemment choqués de la façon dont est ainsi reçu un leader brutal et sanguinaire. Lui dérouler le tapis rouge comme cela, c’est donner une prime à l’impunité. Mais nous ne voulons pas seulement exprimer notre indignation, nous devons faire de ce moment un appel à l’action, et c’est dans ce cadre que nous avons saisi l’Élysée. 

L’Arabie saoudite se trouve au 176e rang, sur 180 pays, pour ce qui concerne la liberté de la presse et a perdu 14 places dans ce classement depuis l’an dernier.

Antoine Bernard, RSF

Comment ?

Nous avons transmis une liste de journalistes détenus en Arabie saoudite en expliquant que c’était la moindre chose que d’œuvrer à leur libération. Ils sont détenus dans des conditions épouvantables, parfois soumis à la torture. Certains sont en détention provisoire depuis neuf ans, sans jugement. D’autres ont été condamnés à des peines de plus de quinze ans de prison sur des motifs fallacieux, en instrumentalisant des lois sur le terrorisme ou la cybersécurité.

L’Arabie saoudite est un régime sanguinaire qui embastille les journalistes et n’hésite pas à les exécuter, comme dans le cas de Turki al-Jasser, en juin 2025, condamné par plusieurs accusations fallacieuses de terrorisme et de haute trahison. C’est le règne de l’arbitraire total.

Le journaliste Turki al-Jasser traitait les droits des femmes et la cause palestinienne

Turki al-Jasser est à l’origine du blog d’actualité « Al-Mashhad Al-Saudi » (« La scène saoudienne »), sur lequel il traitait régulièrement de sujets sensibles, comme les droits des femmes et la cause palestinienne. Les autorités saoudiennes l’accusaient d’être l’auteur anonyme derrière le profil « Kashkool » sur le réseau social X. Ce compte mettait notamment en cause des membres de la famille royale saoudienne pour des faits présumés de corruption ou d’atteintes aux droits humains.

Combien de cas de journalistes saoudien·nes emprisonné·es suivez-vous ?

Au moins quinze, même s’il est très difficile et dangereux d’obtenir des informations sur leur sort. Tous le sont dans le cadre d’une instrumentalisation classique, mais ici poussée à son niveau le plus caricatural, consistant à opprimer la liberté de la presse au motif de défendre la sécurité nationale. Il faut mesurer que l’Arabie saoudite se trouve au 176e rang, sur 180 pays, pour ce qui concerne la liberté de la presse et le traitement des journalistes. Et qu’elle a perdu 14 places dans ce classement depuis l’an dernier.

Où en est-on du cas emblématique du journaliste Jamal Khashoggi, assassiné par un commando saoudien alors qu’il se trouvait en Turquie en 2018 ? 

C’est un point essentiel. Nous avons obtenu, de très haute lutte, qu’une information judiciaire soit enfin ouverte. Celle-ci l’a été par un juge du tribunal judiciaire de Paris du pôle génocide, crimes contre l’humanité, crimes et délits de guerre, qui instruit aussi les autres infractions internationales comme la torture et les disparitions forcées. Notre plainte porte sur la torture et la disparition forcée, mais libre au juge de l’étendre à l’inculpation pour crime contre l’humanité.

Quelles que puissent être les relations bilatérales entre pays et les compromissions diplomatiques, cette instruction avance. Elle a mis du temps à être ouverte et n’a débuté qu’en juin 2026, mais il faut souligner que c’est la seule procédure au monde qui subsiste après qu’un procès en Turquie a avorté et que nos recours devant la justice allemande, au nom de la compétence universelle, puis ceux de la veuve de Khashoggi devant la justice états-unienne n’ont pu aboutir.

Pourquoi dites-vous « de haute lutte » ? 

Il nous a fallu quatre ans de bataille judiciaire pour obtenir qu’une juge puisse travailler. Nous avons déposé une première plainte en 2022, déjà à l’occasion d’une visite officielle du dirigeant saoudien en France.

Mais le parquet s’est opposé à cette instruction en mettant en cause notre recevabilité en tant que partie civile. On a dû aller devant la cour d’appel. Et nous avons enfin reçu confirmation de notre recevabilité en mai dernier.

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Le parquet a, dans un premier temps, annoncé un pourvoi en cassation, ce qui nous a fait craindre de perdre à nouveau un an, avant de renoncer à ce pourvoi en juin et de permettre enfin le démarrage de l’instruction. 
Nous avons désespérément cherché la justice dans le dossier Khashoggi, en Turquie, en Allemagne… Il reste désormais une seule justice au monde saisie de ce dossier, c’est la justice française. C’est pour cela que nous demandons aujourd’hui au président de la République d’agir et de travailler pour que le dossier Khashoggi puisse aller à son terme et, surtout, d’agir pour que les journalistes emprisonnés de façon arbitraire et brutale soient libérés.

Joseph Confavreux

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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