Le rejet de l’écologie est désormais promu par des gouvernements élus démocratiquement, autoritaires voire fascisants, et soutenus par les milieux d’affaires des énergies fossiles.

« Une minorité privilégiée sacrifie la planète afin de préserver ses richesses et son pouvoir »

Tribune

Steve HagimontHistorienJean-Michel HupéChercheur en écologie politiqueLaure TeulièresHistorienne

Le rejet de l’écologie est désormais promu par des gouvernements élus démocratiquement, autoritaires voire fascisants, et soutenus par les milieux d’affaires des énergies fossiles, déplorent trois spécialistes d’écologie politique, dans une tribune au « Monde ».

Publié le 22 août 2026 à 06h00, modifié le 24 août 2026 à 14h46  Temps de Lecture 3 min https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/08/22/une-minorite-privilegiee-sacrifie-la-planete-afin-de-preserver-ses-richesses-et-son-pouvoir_6752623_3232.html

L’été 2026, en Europe, n’est pas seulement celui des canicules à répétition, des mégafeux et des sécheresses désastreuses pour l’agriculture et la biodiversité, qui confirment avec une particulière violence les alertes de longue date des scientifiques et des écologistes. Il consacre également le déchaînement des attaques contre une écologie le plus souvent fantasmée, dont les défenseurs ‒ associatifs, politiques, scientifiques, fonctionnaires, tous mélangés ‒ sont accusés d’être à l’origine des maux qu’ils annonçaient, voire de participer d’un complot des « élites » utilisant le climat pour asservir le « peuple ». Comment peut-on comprendre une telle dynamique ?

Ce rejet de l’écologie reflète des tendances déjà à l’œuvre depuis les années 1980, mais il prend de l’ampleur au moins depuis la pandémie de Covid-19 et il est à présent devenu mondial. Paradoxalement, on peut y voir la conséquence de l’échec, désormais ressenti dans nos chairs, des gouvernements à enrayer le réchauffement climatique, en dépit de l’ambition affichée lors de l’accord de Paris sur le climat, signé en 2015.

D’un côté, les promesses technosolutionnistes d’écologisation de l’économie n’ont jamais pu substantiellement résorber les dégâts environnementaux causés par la consommation d’énergies fossiles. Exemple emblématique, l’intelligence artificielle (IA) générative, brandie comme apportant des solutions inédites en dépit de son impact extrêmement polluant, promet en fait, et d’abord, de doper l’extraction du pétrole, du gaz et du charbon.

De l’autre, les attaques contre l’écologie sont la réaction d’acteurs et de groupes d’intérêts financiers et technologiques qui baignent encore dans des rêves de puissance virile et suprémaciste. Les changements « rapides et profonds dans tous les secteurs et tous les systèmes », nécessaires pour « garantir un avenir viable et durable pour toutes et tous », selon leGroupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat [GIEC], sont matériellement possibles, mais un Peter Thiel ou un Elon Musk n’en veulent pas.

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Depuis les années 1980, si ce n’est depuis les colonisations, une minorité privilégiée a choisi de faire sécession de l’avenir commun, de sacrifier une partie de la planète et la majorité de l’humanité afin de préserver ses richesses et son pouvoir. Ce qui est nouveau, dans la séquence actuelle, c’est que ce « programme » cynique soit devenu celui de gouvernements élus démocratiquement, autoritaires voire fascisants, tel celui de Donald Trump aux Etats-Unis, et soutenus par les milieux d’affaires des énergies fossiles, de l’extraction d’hydrocarbures à l’agro-industrie.

En France comme en Europe, l’extrême droite et une grande partie de la droite œuvrent désormais ensemble pour détricoter de façon massive des orientations environnementales pourtant insuffisantes, le dénigrement des « écologistes »étant devenu leur point de ralliement.

Contre-récit hélas efficace

Comment expliquer une possible adhésion à de tels discours, tellement contraires à l’universalisme humaniste et à l’intérêt de la majorité ? Au-delà de la confusion argumentaire des réseaux sociaux, entretenue par une presse et une édition aux mains de quelques milliardaires, on peut observer une confiscation des débats sous les invectives et, sous le couvert d’écologie « réaliste » ou « pragmatique », un contre-récit hélas efficace.

L’empathie pour les victimes des ravages environnementaux est empreinte de fatalisme : la reconnaissance de l’échec de politiques publiques insuffisantes justifie l’abandon de toute nouvelle tentative. Cet échec est attribué aux politiques écologiques, alors qu’aucun programme à la hauteur des enjeux n’a jamais été appliqué – ne serait-ce que les propositions de la convention citoyenne sur le climat mise en place en 2019. Certains poussent même la mauvaise foi jusqu’à prétendre que la France a pratiqué la décroissance.

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L’adaptation, faute d’avoir été vraiment préparée ‒ c’est pour beaucoup une des révélations douloureuses du moment ‒, devient un mot d’ordre néolibéral : à l’individu de s’adapter, par exemple pour « gérer son écoanxiété », comme le recommandait le gouvernement le 23 juillet, sans jamais toucher aux causes systémiques et politiques. Or l’adaptation sans atténuation efficace aura toujours un train de retard et ne sera même plus possible, car la situation « exceptionnelle »de cet été n’est pas seulement la norme d’un nouveau régime climatique, mais une étape vers le pire tant qu’on n’arrête pas la fuite en avant. Les mégabassines, dont la loi d’urgence agricole prévoit de faciliter le développement plutôt que de repenser le modèle agricole, le montrent bien.

L’anti-écologisme n’est pas le simple résultat de lobbys qui réussiraient à manipuler l’opinion. Car le désaveu de l’écologie est aussi le fait d’une partie de la population à qui l’on fait croire qu’elle a davantage à y perdre qu’à y gagner. Les complicités sont étendues par les chaînes d’interdépendances qui nous attachent au monde de l’énergie fossile, et les transformations des façons de vivre sont à juste titre redoutées tant qu’elles sont prétextes à accroître les inégalités.

A contrario, un changement de système pour respecter les limites planétaires, décidé par des processus de démocratie délibérative et placé sous le signe de l’égalité et de la justice, permettrait à plus de 90 % de la population de vivre mieux, selon le Global Justice Report du [laboratoire de recherche international] World Inequality Lab. Mais ce récit peine à concurrencer celui, simpliste et irresponsable, qui s’est imposé pour discréditer les alertes du Club de Rome [groupe de réflexion] qui, en 1972 [avec le rapport Meadows sur les limites de la croissance], prévoyait l’effondrement de nos sociétés si elles poursuivaient la croissance économique : enrichissons-nous quitte à ravager la planète, les générations futures trouveront bien des solutions si elles sont plus riches. Depuis plus de cinquante ans qu’elles se font attendre, les technopromesses de la croissance infinie nous mènent tout simplement au chaos.

Steve Hagimont est maître de conférences en histoire à Sciences Po Toulouse ; Jean-Michel Hupé est chercheur en écologie politique au CNRS ; Laure Teulières est maîtresse de conférences en histoire à l’université de Toulouse – Jean-Jaurès. Tous trois ont cofondé l’Atelier d’écologie politique, à Toulouse, et ont codirigé l’ouvrage « Greenbacklash. Qui veut la peau de l’écologie ? » (Seuil, 2025).

Steve Hagimont (Historien),  Jean-Michel Hupé (Chercheur en écologie politique) et  Laure Teulières (Historienne)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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