Sécheresse : « Notre principal défi est d’abord de renoncer à l’illusion de l’abondance de l’eau »
Face au changement de régime hydroclimatique, nos systèmes de répartition de l’eau ne sont plus adaptés, affirme, dans un entretien au « Monde », la géographe Sara Fernandez. Selon elle, il est urgent d’interroger collectivement l’utilité des usages et leur capacité à aggraver ou à atténuer les effets des phénomènes extrêmes.
Propos recueillis par Claire Legros
Publié hier à 07h00, modifié hier à 18h40 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/08/26/secheresse-notre-principal-defi-est-d-abord-de-renoncer-a-l-illusion-de-l-abondance-de-l-eau_6756977_3232.html

Sara Fernandez est géographe à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) et membre du laboratoire AGIR consacré aux transitions agroécologiques à Toulouse. Ses travaux portent sur la gouvernance de l’eau, le financement des équipements nécessaires et la gestion des pollutions et des milieux aquatiques. Elle a codirigé Idées reçues sur l’eau et sa gestion (Le Cavalier Bleu, 2024) et L’Environnement en mal de gestion. Les apports d’une perspective situationnelle (Presses universitaires du Septentrion, 2020)
Avec plus des trois-quarts des départements comptant au moins une zone en situation de crise – le seuil maximal de restriction –, la sécheresse intense qui frappe le pays pose avec une nouvelle acuité la question de la répartition de l’eau. Nos structures de gouvernance sont-elles conçues pour répondre à ce défi ?
Cette sécheresse est en effet inédite par la conjugaison de sa précocité, de sa durée et de son ampleur spatiale. Elle s’inscrit en outre dans une tendance à l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des sécheresses et des canicules. Ce qui apparaissait hier comme un événement exceptionnel, par exemple la sécheresse de 1976, se reproduit de plus en plus fréquemment. La dernière grande sécheresse qu’a connue la France hexagonale ne remonte qu’à 2022.
Nous sommes confrontés à un changement de régime hydroclimatique, face auquel nos systèmes de régulation des usages et de répartition de l’eau ne sont plus adaptés. Nos instruments de planification et de financement, comme nos infrastructures, sont fondés sur une stabilité hydrologique historique qui ne se vérifie plus. Les normes de qualité des cours d’eau et d’encadrement des rejets s’appuient sur des débits passés que l’on observe plus difficilement aujourd’hui.
Face à cette diminution, les différents usages de l’eau sont aujourd’hui non seulement concurrents, mais aussi de plus en plus incompatibles entre eux, alors même que le cycle de l’eau s’accélère et que les températures augmentent. Certains acteurs choisissent de jouer le rapport de force, contournent les instances de concertation ou ne respectent pas les restrictions, ce qui empêche d’autres usages et pénalise les milieux. Dans un contexte où les tensions se multiplient, le principal enjeu est, aujourd’hui, de trouver comment débattre collectivement de la légitimité des usages de l’eau, afin d’éviter le risque de maladaptation au changement climatique.
Comment la répartition de la ressource s’organise-t-elle ?
Nos institutions de l’eau ont été créées dans les années 1960, alors que la France ne manquait pas vraiment d’eau. Pendant plusieurs décennies, une politique d’augmentation de l’offre a donc prévalu pour accompagner la construction des centrales nucléaires et le développement de l’irrigation afin d’augmenter les rendements agricoles, tandis que les agences de l’eau et leurs comités de bassin organisaient le financement de la dépollution nécessaire au développement urbain et industriel. Il y avait bien des pénuries certains étés, mais elles étaient gérées en allant chercher de l’eau ailleurs, ou en la stockant en hiver. Autrement dit, l’administration accordait peu d’attention à la régulation des usages.
Les sécheresses des années 1980 ont mis en évidence les limites du développement de l’irrigation. Il ne s’agissait plus seulement de répondre aux seules pénuries conjoncturelles, relevant de la gestion de crise, mais aussi d’anticiper les risques de pénurie structurelle. Dans un contexte politique plutôt favorable aux enjeux écologiques, la loi sur l’eau de 1992 a conduit à mettre en place des dispositifs visant à davantage réguler et contrôler le développement des usages de l’eau. Une nouvelle étape a été franchie en 2006 en donnant aux commissions locales sur l’eau − instances de planification concertée associant des représentants de l’administration, des collectivités, des usagers et des associations de protection de l’environnement − le pouvoir de définir des règles sur leur périmètre d’intervention et d’interdire certains pompages ou rejets.
Cette organisation a-t-elle permis de réguler les usages ?
Ce cadre a le mérite d’exister, et son effectivité dépend de l’engagement des acteurs sur le terrain. Mais il a aussi de sérieuses limites. Ces instances sont traversées par des rapports de pouvoir, et certains usagers agricoles ou industriels − prélevant beaucoup d’eau ou rejetant de l’eau dont la qualité est dégradée – ont la capacité d’intervenir dans d’autres arènes politiques – ministères, préfecture, conseils régionaux… – pour y négocier le contenu ou la portée des règles, en contournant ainsi les décisions communes.
Par ailleurs, ces acteurs mettent souvent en avant des contraintes économiques qui les dépassent – pression des marchés, concurrence d’autres pays aux règles moins strictes… –, sur lesquelles les instances de la gouvernance de l’eau n’ont que peu de prise. Les modèles économiques sont décidés à une autre échelle et ne peuvent y être questionnés.
A cela s’ajoute le manque de moyens dont dispose la police de l’eau pour effectuer des contrôles. En moyenne, un agriculteur en zone vulnérable aux nitrates agricoles est contrôlé tous les quatre-vingts ans. Une station d’épuration l’est tous les dix ans. Il est ainsi paradoxal de constater aujourd’hui l’intensité des attaques contre des institutions qui restent largement soumises à des politiques nationales sectorielles, agricoles, énergétiques ou industrielles.
Le Conseil constitutionnel a validé le volet sur l’eau de la loi d’urgence agricole votée cet été. Que va changer la loi ?
Les députés ont choisi d’étendre la possibilité d’irrigation et de donner au préfet le pouvoir d’autoriser un projet d’ouvrage de stockage, même s’il va à l’encontre de ce qu’a décidé la commission locale de l’eau. Certes, le Conseil constitutionnel a donné le dernier mot à l’Anses [Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail], qui pourra toujours refuser pour des raisons environnementales.
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Néanmoins, une majorité d’élus a renouvelé par ce vote son soutien à une agriculture dont tout montre qu’elle n’est pas viable dans le nouveau régime hydroclimatique. Plutôt que de parler de sobriété, de régulation et de transformation des usages, ils misent sur la promesse de solutions technologiques comme si elles pouvaient permettre de continuer comme avant.
Comment analysez-vous cette nouvelle étape ?
Alors que les tensions sur l’eau se multiplient, il s’agit d’un affaiblissement de la politique de planification locale et concertée engagée avec la loi de 1992, et d’un retour plus assumé à une gestion de l’eau par filières d’usages, telle qu’elle avait été remise en question dans les années 1980 et 1990.
La même logique prévaut avec le plan nucléaire pour l’électrification de la France à l’horizon 2050 et l’implantation de nouveaux réacteurs. Les projets de data centers se multiplient alors qu’ils ont eux aussi des demandes en eau significatives, au-delà de celles induites par leur demande énergétique.
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Accélérer le développement de ces nouveaux usages et des infrastructures associées ne peut être une réponse à un cycle de l’eau qui s’accélère, avec des étés de plus en plus chauds et des niveaux qui baissent de plus en plus. De telles politiques de l’offre, fondées sur le mythe d’une eau abondante que l’on pourrait diriger et apporter où l’on veut, sont une impasse.
Faut-il repenser notre système de gouvernance de l’eau ?
Notre principal défi est d’abord de renoncer à l’illusion de l’abondance pour être plus attentifs aux limites environnementales. Non pas seulement en se focalisant sur les indicateurs de débit des rivières, mais aussi en questionnant l’utilité des usages et leur capacité à aggraver les phénomènes extrêmes – par leurs émissions de gaz à effet de serre, les pollutions ou l’artificialisation des sols – ou à les atténuer, par exemple par la façon dont ils ralentissent le cycle de l’eau ou limitent les pollutions diffuses. Contenir le réchauffement climatique et les événements extrêmes qui vont avec passe d’abord par une politique d’atténuation.
Cela suppose de décloisonner les débats entre les politiques de l’eau et les politiques agricoles, alimentaires, énergétiques et d’aménagement de l’espace, de les ouvrir à de nouveaux savoirs pour articuler de façon plus précise les usages de l’eau, les valeurs économiques, sociales ou écologiques qu’on leur accorde, et d’aborder plus résolument les enjeux de justice environnementale. Trop d’arguments sur l’économie des filières sont brandis comme incontestables sans être vraiment débattus ou objectivés. Un autre enjeu est d’associer plus étroitement les citoyens à ces discussions qui les concernent, d’autant qu’ils sont les premiers financeurs des politiques de l’eau.
Comment ces débats peuvent-ils s’organiser ?
Certaines commissions locales de l’eau mettent en place des dispositifs de démocratie participative, comme cela a été le cas par exemple dans la Drôme. Des parlements ou des assemblées de rivière se multiplient – autour du Rhône, de la Loire, du fleuve Tavignano en Corse… –, à l’initiative de collectifs citoyens qui expérimentent de nouvelles manières de donner aux cours d’eau une représentation politique, culturelle et juridique, pour mieux les protéger.
Se donner les moyens d’une discussion collective renouvelée en élargissant les collectifs impliqués permet de partager des savoirs pluriels, mais aussi des incertitudes. Le réchauffement climatique en fait naître beaucoup, notamment sur le fonctionnement et l’évolution de nos écosystèmes dans un contexte d’intensification du stress hydrique. Cela plaide pour le respect du principe de précaution, en matière de prélèvements, mais aussi de qualité de l’eau. Car à quoi sert de disposer d’une eau dont la qualité est tellement dégradée qu’elle ne peut pas être utilisée ?
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