Budget : la gauche repart à la charge pour taxer davantage l’héritage
De la CFDT à Raphaël Glucksmann et à Marine Tondelier, l’idée de mieux imposer les successions revient sur la table. Le RN y est hostile. Le premier ministre, Sébastien Lecornu, a évoqué une autre piste, un mécénat forcé lors des grandes successions.
Par Denis Cosnard
Publié hier à 19h15, modifié à 08h25 https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/08/26/budget-la-gauche-repart-a-la-charge-pour-taxer-davantage-l-heritage_6757421_823448.html
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Elle n’était pas attendue sur ce terrain. Surprise : interrogée mardi 25 août sur ses souhaits pour le prochain budget, la secrétaire générale de la CFDT, Marylise Léon, a avancé comme toute première proposition une révision de l’impôt sur les successions. « Tout héritage serait taxé dès le premier euro », alors qu’aujourd’hui les petits héritages sont exonérés, a-t-elle expliqué sur RTL. Une mesure de « justice sociale », a plaidé la responsable du premier syndicat français. Tout en laissant filtrer un sérieux doute : « Est-ce que des responsables politiques auront le courage d’assumer » une telle réforme, susceptible de « bouleverser une partie de leur électorat » ?
Attention, sujet sensible ! Il entremêle la grande politique et le plus intime, renvoie chacun à sa conception de l’égalité et de la famille. Une affaire si délicate que, ces dernières années, la plupart des propositions débattues à l’automne ont été enterrées avant l’hiver et l’adoption du budget. En sera-t-il différemment cette fois-ci ? La nécessité de trouver des dizaines de milliards d’euros pour limiter le déficit public amènera-t-elle les parlementaires à taxer davantage l’héritage, quitte, effectivement, à bousculer leurs électeurs ?
A l’approche du débat budgétaire et de la campagne présidentielle, la gauche repart à la charge. En quelques jours, Marylise Léon, le coprésident de Place publique, Raphaël Glucksmann, et la secrétaire nationale du parti Les Ecologistes, Marine Tondelier, ont dévoilé leurs idées. Avec des projets assez variés. La CFDT souhaite depuis plusieurs années taxer tous les héritages, même les petits. Les partis de gauche, eux, veulent plutôt alourdir la facture pour les seules grandes fortunes.
En témoigne le plan dévoilé mercredi 26 août par Mme Tondelier : « 99 % de la population doit pouvoir transmettre ce qu’elle a gagné au cours de sa vie, estime-t-elle, justifiant ainsi le principe de l’héritage, contesté par certains. Nous proposons des augmentations seulement pour le 1 % qui a hérité de grandes fortunes. » Les successions dépassant 4 millions d’euros devraient acquitter, en plus des droits actuels, une contribution de 10 % ; celle-ci monterait à 20 % pour les héritages au-delà de 13 millions d’euros. En outre, les niches fiscales qui permettent d’alléger l’impôt sur les successions, comme le pacte Dutreil ou l’effacement des plus-values latentes, seraient « remises à plat ».
Corriger les inégalités
Au total, le rendement de cette réforme « pourrait atteindre 15 milliards d’euros par an en régime de croisière », a précisé la députée (écologiste) de l’Essonne Eva Sas, spécialiste de la loi de finances. C’est un montant massif au regard des recettes actuelles de l’Etat en la matière : 16,1 milliards d’euros pour les droits de succession en 2025, et 5,1 milliards d’euros pour les donations.

Environ 15 milliards d’euros, c’est aussi ce que pourrait rapporter le projet, assez similaire, esquissé par Raphaël Glucksmann. Le candidat de Place publique à l’élection présidentielle vise également « les 1 % des héritages les plus gros », « avec un barème progressif à partir de 2 millions d’euros ».
Dans son programme, Jean-Luc Mélenchon prévoit, de son côté, d’alourdir les droits de succession sur les plus hauts patrimoines « en comptabilisant l’ensemble des dons et héritages reçus tout au long de la vie ». De plus, le leader de La France insoumise veut « créer un héritage maximal de 12 millions d’euros, soit cent fois le patrimoine net médian ». Au-delà, tout serait capté par la puissance publique.
Lire aussi le décryptage (2025) | Comment la France est redevenue une société d’héritiers
A chaque fois, l’objectif est double. Il s’agit bien sûr de remplir les caisses de l’Etat. Mais aussi de corriger les inégalités, ou du moins de contenir l’explosion des inégalités de patrimoine constatée en France comme à peu près partout dans le monde.
Les réformes de l’héritage envisagées par ces partis se rapprochent ainsi de la taxe Zucman qu’ils défendent aussi. Cible numéro un : les « ultrariches », dont le patrimoine s’est beaucoup accru ces dernières années, et qui réussissent souvent à être relativement moins taxés que les autres en utilisant tous les abattements et les niches fiscales possibles. Mais là où Gabriel Zucman veut taxer le patrimoine des millionnaires chaque année, les projets sur les successions l’appréhendent au moment de sa transmission. L’un n’empêchant pas l’autre.
« Richesse non méritée »
Les réformateurs peuvent s’appuyer sur de nombreuses études, qui montrent combien le poids de l’héritage s’est accru au fil des décennies. De 35 % au début des années 1970, la part du patrimoine des Français provenant d’une succession est désormais montée à 60 %, selon un rapport publié en 2021 par le Conseil d’analyse économique (CAE), un collège d’experts chargés d’éclairer le premier ministre.
Lire aussi | Succession et fiscalité : comment taxer les petits-enfants qui héritent à la place de leur parent
Pour être riche, il suffit de plus en plus d’être « bien né ». « L’héritage est sans doute un des exemples les plus flagrants de richesse non méritée », déclare, cinglante, la philosophe et économiste belgo-néerlandaise Ingrid Robeyns, dans un essai roboratif à paraître le 2 septembre, Limitarisme. Plaidoyer contre l’extrême richesse (Actes Sud, 352 pages, 23 euros).
Comme d’autres pays, la France, qui célèbre tant l’égalité et le mérite, devient ainsi une société d’héritiers. Le phénomène a toutes les chances de s’accentuer avec l’arrivée en fin de vie des riches enfants du baby-boom (nés entre 1945 et 1960). Ils devraient transmettre à leurs enfants et petits-enfants plus de 9 000 milliards d’euros d’ici à 2040. Le plus grand transfert de richesses de l’histoire contemporaine en France. Faut-il laisser cette « grande transmission » s’opérer sans revoir les règles du jeu ?
Le doute s’est propagé au-delà de la gauche. Pour preuve, le manuel Les Politiques économiques à l’épreuve des faits(Odile Jacob, 560 pages, 39,90 euros), signé par Xavier Jaravel, Emmanuel Monnet, Mathieu Peruyero et Vincent Pons, diffusé à partir du 2 septembre. Des économistes et hauts fonctionnaires loin de tenir un couteau entre les dents. Xavier Jaravel est président délégué du Conseil d’analyse économique, tandis qu’Emmanuel Monnet dirige le cabinet du ministre de l’économie, Roland Lescure.
Résistances
« Pour répondre à la hausse tendancielle du capital hérité et à sa concentration croissante », ils n’en préconisent pas moins « une hausse des droits de succession et de donation, en particulier sur les grandes fortunes ». Ils jugent aussi « opportun » de « supprimer certaines niches fiscales qui bénéficient principalement aux plus fortunés, comme l’effacement des plus-values latentes en cas de donation ou de décès ».
Ces arguments se heurtent néanmoins à bien des résistances. Mardi, la secrétaire générale de la CFDT avait à peine évoqué son projet que Marine Le Pen l’accablait sur X : « Mme Léon veut taxer toutes les familles, au premier euro de chaque héritage. Il faut au contraire protéger et favoriser la transmission d’une vie de travail à ses enfants et petits-enfants. » Pour « enraciner les familles françaises », le Rassemblement national propose, à l’inverse, de supprimer les impôts sur l’héritage direct « pour les familles modestes et les classes moyennes ».
Mercredi 26 août, dans un entretien à L’Opinion, le candidat du parti Les Républicains, Bruno Retailleau, promet pour sa part de baisser les droits de succession « au maximum du possible », parce que « la transmission est une aspiration profondément humaine ».
Les représentants des patrons se montrent eux aussi très réticents à toute augmentation de la fiscalité sur les riches, même au moment où ils meurent. Mercredi, le président du Medef, Patrick Martin, a catégoriquement rejeté les propositions de Raphaël Glucksmann. « Au bout du compte, ça ne créera pas 1 euro de richesse supplémentaire », a-t-il certifié sur France Inter.
Pris entre ces feux contradictoires, que fera Sébastien Lecornu ? En juillet, le « prix Nobel d’économie » Philippe Aghion lui a soufflé une idée : obliger les familles très riches à financer des fondations d’intérêt public au moment des successions, sous peine d’être fortement taxées. Une forme de « mécénat un peu forcé ». « Chiche ! », a répondu le premier ministre lors des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), en précisant son horizon : « Chiche, potentiellement pour la fin de l’année, pour le débat budgétaire. » Cette mesure figurera-t-elle dans le projet de loi de finances attendu le 30 septembre ? Encore un peu de suspense.