« La finance avant l’être humain » : 40 emplois menacés, après l’annonce de la fermeture de ce site de fret ferroviaire à la frontière avec l’Espagne

À Cerbère, le site historique de fret ferroviaire DB Cargo Iberia, unique à la frontière franco-espagnole, va fermer, menaçant une quarantaine d’emplois. Face à ce que le maire qualifie de « gâchis total », les salariés et les élus se battent pour sauver un outil jugé stratégique pour le transport de marchandises.
À Cerbère, l’ancien site Transfesa fait partie du paysage depuis plus de sept décennies. Sa fonction : changer les essieux des wagons de fret au moment du passage de la frontière. Dans les années 1950, l’entreprise s’est substituée au transbordement manuel des marchandises et aujourd’hui, son avenir est plus qu’incertain.
La maison mère, basée à Madrid, a décidé de ne pas prolonger le contrat du site. Malgré des volumes qui subsistent, l’activité a diminué de façon drastique. Deux repreneurs se seraient positionnés et sont déjà venus visiter les installations à plusieurs reprises. Mais aucune décision n’a pour l’heure été annoncée.
Dans le village, les inquiétudes vont bon train. « Il n’y a que ça comme entreprise. Il y a que ça qui travaille un peu », témoigne un habitant à la retraite dépité par la situation.
40 emplois menacés dans un village de 1200 habitants
Une quarantaine de salariés travaillent encore sur le site, après plusieurs dizaines départs ces dernières années dans le cadre de différents plans sociaux.
Pour David Cerdan, secrétaire CGT Cheminots de Cerbère, cette situation est l’aboutissement de choix politiques qui, a contrario du discours, favorisent le transport routier au détriment du ferroviaire.
Le syndicaliste dénonce notamment l’abandon du wagon isolé et le recul du fret ferroviaire, qui ont selon lui contribué à reporter davantage de marchandises sur les routes.
« Ces dernières années, malheureusement, ça a été un massacre, des décisions politiques qui ont ouvert pour le routier et non pour le ferroviaire », estime-t-il.
Ce dernier déplore également le contraste avec l’Espagne, qui selon lui investit davantage dans le ferroviaire, alors que les routes sont saturées et toujours fortement sollicitées des deux côtés des Pyrénées.
« Malgré les annonces qui ont été faites et le passage par le Boulou et autre, c’est toujours des camions supplémentaires sur les routes, explique le cheminot. Je crois qu’on est à 27 000 par jour à Perpignan. Côté espagnol, ils ont fait un autre choix. Ils investissent ces dernières années beaucoup dans le ferroviaire. Ça fait râler que ce ne soit pas le cas ici. »
« Un gâchis total »
Christian Grau suit le dossier depuis son premier mandat en 2020. Le maire de Cerbère explique avoir travaillé régulièrement avec le directeur France de Transfesa, pour tenter de trouver de nouvelles activités susceptibles de s’installer sur le site.
Mais, selon l’élu, les propositions formulées jusqu’ici n’ont reçu que des fins de non-recevoir. Il regrette notamment l’absence de véritable volonté de l’État ou de la Région pour développer une activité de substitution.
Et ce qui l’inquiète dépasse largement les 40 emplois menacés. Le site représente, selon lui, entre 10 et 15 hectares de voies ferrées et d’infrastructures.
« C’est un gâchis total, déplore Christian Grau. Alors bien sûr, le propos n’est pas de retrouver l’activité du passé, puisqu’il faut vivre au présent et pour l’avenir. Mais bon, on est tous conscients que les routes sont saturées par le transport routier, que nous avons des infrastructures et qu’il faut vraiment une volonté politique pour créer des plateformes multimodales et pouvoir faire transiter et les voyageurs et le fret au maximum par les voies ferrées, puisque c’est le moyen de déplacement le plus décarboné à ce jour. »
Un site stratégique
L’édile défend notamment la création de plateformes multimodales permettant de faire davantage transiter les marchandises par le rail.
« Tout le monde parle de l’arc méditerranéen, de Tarragone jusqu’en Italie, mais pour le faire fonctionner, il faut passer par Cerbère », rappelle-t-il.
Ce dernier considère également que le démantèlement des installations pourrait constituer une aberration économique.« C’est un gâchis total », déplore Christian Grau. • © Frédéric Savineau
« On a un savoir-faire, un outil de travail qui représente des millions d’euros mais qui pourrait être démantelé après le 30 septembre. Donc des millions d’euros pour le démanteler, peut-être pour, dans dix ans, en recréer un. Tout ça, c’est de l’argent public », dénonce Christian Grau, désabusé. « On a le sentiment de batailler contre des moulins à vent. »
Pour l’élu, pas question de reléguer le ferroviaire au passé. « Au lieu de parler d’une page qui se tourne, je pense qu’il faut écrire une nouvelle page », résume-t-il.
« La finance avant l’être humain »
Du côté de la CGT, le ton monte d’un cran à l’égard de la maison mère espagnole. , Sans pour autant chercher la polémique, David Cerdan estime que la décision de fermer le site est assumée par Transfesa Madrid.
« Elle avait tout prémédité et elle fait pas de détails », affirme-t-il, avant de résumer son sentiment .« C’est la finance avant l’être humain et c’est comme ça. »
Le syndicaliste déclare désormais attendre davantage des éventuels repreneurs que de la maison mère. « On a bien compris, qu’eux, non seulement ils voulaient fermer, mais aussi qu’ils accéléreraient le processus », affirme-t-il.
Deux repreneurs, mais des salariés dans le flou
Deux candidats se sont manifestés selon le cheminot de Cerbère. Ils auraient visité le site à plusieurs reprises et montrent, selon David Cerdan, un intérêt réel pour cette infrastructure particulièrement importante.
Pourtant, à ce jour, aucune réponse ferme n’a encore été donnée. Et le syndicaliste formule une autre inquiétude. Les candidats attendraient-ils volontairement pour négocier à des conditions plus favorables ?
« Est-ce que ces repreneurs potentiels, ils pourrissent la situation, ils font durer en espérant négocier les tarifs au plus bas ou des choses comme ça ? », s’interroge-t-il.
Cerdan évoque notamment le coût du site. Lorsque l’activité fonctionnait à plein régime, le loyer versé à la SNCF, indexé sur le chiffre d’affaire, aurait atteint près d’un million d’euros par an. Il serait aujourd’hui d’environ 230 000 euros, selon le syndicaliste.
David Cerdan souligne également les coûts potentiels liés à la dépollution et à la remise en état du site. Des travaux qui pourraient représenter plusieurs millions d’euros pour la SNCF.
Malgré ces incertitudes, le cheminot veut rester optimiste. « Ils sont fortement intéressés. C’est un site très particulier avec un potentiel énorme, ça, il ne faut pas en douter, on le sait pertinemment ».Deux repreneurs, mais des salariés dans le flou • © Olivier Meyer
« 40 emplois d’un coup », un choc pour Cerbère
Pour les salariés, les habitants et les élus, l’urgence est désormais de trouver une solution avant que le démantèlement ne devienne irréversible.
« 40 emplois sur un village de 1 200 habitants, c’est monstrueux », tempête David Cerdan.
À Cerbère, le combat se joue donc à plusieurs niveaux, à la fois sur le maintien des emplois mais aussi sur l’avenir d’une infrastructure ferroviaire stratégique à la frontière franco-espagnole.
De son côté, le maire, lui, veut croire que le site peut encore servir à développer le fret et les mobilités ferroviaires.
C’est aujourd’hui une véritable course contre la montre qui est désormais engagée, tout tenter pour que l’ancien site Transfesa ne devienne définitivement une friche ferroviaire.