Résumé et podcast du livre
Pourquoi les pauvres votent à droite (initialement publié en 2004) est une étude de la translation effectuée par une large partie de l’électorat américain pauvre, peu éduqué et provenant des classes rurales et ouvrières depuis le Parti démocrate vers le Parti républicain dans de nombreux États du Heartland américain : le bassin du Mississippi et les Grandes Plaines.
publié le 31/07/2026 https://elucid.media/podcast-resume-livre/pourquoi-les-pauvres-votent-a-droite-thomas-frank
Par Élucid
L’auteur prend pour principal exemple l’État du Kansas, dont il est lui-même originaire, qui constitue sous bien des aspects un exemple typique de ce phénomène.
Ce qu’il faut retenir
Le Kansas a toujours été un État célèbre pour sa radicalité, sa ferveur religieuse et l’intransigeance des mouvements de sa population. Historiquement, cette tendance au populisme avait combattu les puissances de l’argent, les identifiant à juste titre comme ses ennemis. Mais au fil du temps, un grand basculement a eu lieu. Les classes ouvrières et rurales du Kansas se sont peu à peu tournées vers le Parti républicain, qui a constamment défendu les intérêts économiques des riches et des entreprises. La population du Kansas s’est mise à voter contre ses propres intérêts.
Cette situation s’explique en grande partie par l’instrumentalisation de la ferveur et de la méfiance de la population envers les libéraux et citadins de la côte, méprisants envers les habitants du Heartland et défendant des valeurs incompatibles avec les convictions religieuses, graduellement radicalisées par des prêcheurs mis en valeur par le Parti républicain, de la majeure partie du Kansas. Une machine à radicaliser indéfiniment la population du Kansas s’est mise en place, conduisant la réaction vers des extrêmes toujours plus outranciers sur les questions culturelles, tandis que le consensus sur la dérégulation économique, la baisse des impôts et la destruction des syndicats demeurait intact, et continuait à faire des ravages sur le tissu économique de l’État. Le déclin du Kansas se poursuit sans fin, et la masse conservatrice, loin d’en tirer des leçons, continue de tirer à boulets rouges sur des libéraux perçus comme la source de tous les maux de l’État.
Ce phénomène n’est pas exclusif au Kansas. Partout dans les États-Unis, notamment dans les États contrôlés par le Parti républicain, des phénomènes semblables se sont installés ; le Kansas est simplement remarquable par le degré de radicalisation dans la réaction de ses habitants. Ce nouveau conservatisme repose sur une base populaire chauffée à blanc par les débats sur les questions culturelles et morales et incapable d’identifier et de défendre ses propres intérêts économiques. L’auteur y perçoit un grand danger pour la démocratie américaine.
Biographie de l’auteur
Thomas Frank (1965-) est un journaliste et essayiste américain, originaire du Kansas. Il rencontre précocement la réussite en tant qu’auteur, d’abord avec sa fondation, en 1988, du journal The Baffler, puis avec la publication de sa thèse d’histoire The Conquest of Coolen 1994, qui rencontre un franc succès. Son travail se focalise sur la culture et la politique américaine.
Il est l’un des premiers à analyser la perte de l’électorat ouvrier par le parti démocrate, effectuant le diagnostic des phénomènes qui allaient plus tard mener au succès de Donald Trump et d’un parti républicain reforgé autour d’un électorat pauvre, blanc et peu éduqué, abandonné par les démocrates.
Avertissement : Ce document est une synthèse de l’ouvrage de référence susvisé, réalisé par les équipes d’Élucid ; il a vocation à retranscrire les grandes idées de cet ouvrage et n’a pas pour finalité de reproduire son contenu. Pour approfondir vos connaissances sur ce sujet, nous vous invitons à acheter l’ouvrage de référence chez votre libraire. La couverture, les images, le titre et autres informations relatives à l’ouvrage de référence susvisé restent la propriété de son éditeur.
Plan de l’ouvrage
Introduction. Qu’est-ce qui cloche avec l’Amérique ?
I. Les deux nations
II. Au cœur du cœur du pays rouge
III. Dieu rencontre Mammon
IV. Vernon(s) d’hier et d’aujourd’hui
V. Conservateurs et modérés
VI. Persécutés, impuissants et aveugles
VII. Le disco russo-iranien, ça craint
VIII. Les heureux captifs
IX. Le Kansas saigne pour vos péchés
X. Tu récolteras la tempête
XI. Les antipapes sont parmi nous
XII. Le jeu de l’indignation
Épilogue. Dans le jardin du monde
Synthèse de l’ouvrage
Introduction. Qu’est-ce qui cloche avec l’Amérique ?
Thomas Frank, qui est né et a vécu sa jeunesse au Kansas, est bien placé pour observer une tendance étrange de la politique américaine : en dépit du fait que le Parti républicain représente principalement les intérêts économiques des entreprises et des Américains les plus riches, la plupart des électeurs pauvres dans les régions les plus défavorisées des États-Unis, comme le Kansas, ont tendance à lui confier leurs votes, plutôt qu’au Parti démocrate.
Ce paradoxe est lourd de conséquences, en ce qu’il est la source de la majeure partie de la puissance du Parti républicain, qui, à l’heure actuelle, contrôle les trois branches du gouvernement américain grâce à ce soutien, qui demeure indéfectible et s’est même accru au fil des décennies. Naturellement, ces électeurs pauvres n’y ont pas gagné grand-chose : le Parti républicain a mis en œuvre un programme de suppression des impôts sur les plus riches, de dérégulation financière et de destruction systématique des mécanismes de défense des droits des travailleurs, mesures qui ne sont pas à leur avantage. Pourtant, ce soutien des électeurs précaires ruraux et de la classe ouvrière envers le Parti républicain est désormais une norme si profondément ancrée qu’il est perçu comme absurde d’envisager les choses autrement.
Les racines de ce phénomène sont anciennes. Déjà dans les années 1960, si le mouvement des droits civiques est parvenu à imposer pour un temps un certain progressisme, une large majorité silencieuse y était hostile. Elle a peu à peu constitué la base de ce nouveau socle électoral du Parti républicain, au fur et à mesure que la perception des élites progressistes, perçues comme arrogantes, voire anti-américaines, s’est détériorée. Les enjeux culturels ont peu à peu pris le pas sur les enjeux économiques, au point qu’il est apparu préférable, pour certains, de sacrifier les seconds pour mieux tenter de verrouiller les premiers – le plus souvent sans grand succès, d’ailleurs. C’est là ce que Thomas Frank désigne par le terme de « Grande Réaction » : une politique économiquement ultralibérale, mais culturellement ultraconservatrice, qui est parvenue à instrumentaliser les peurs et la colère des classes populaires au profit des intérêts économiques des riches, et qui a profondément fait reculer les acquis sociaux.
Thomas Frank, au travers du présent ouvrage, tente d’effectuer une étude aussi complète que possible de cette « Grande Réaction » en l’observant à travers le prisme d’un territoire bien particulier et qu’il connaît bien : son État natal, le Kansas, jadis un bastion de la gauche radicale, devenu l’un des États les plus conservateurs des États-Unis. Il agrémente son analyse de nombreuses observations personnelles issues de sa propre expérience et de son vécu.
Première partie. Les mystères des Grandes Plaines
Chapitre 1. Les deux nations
Depuis au moins les années 1990, le Parti républicain a développé une rhétorique redoutablement efficace qui a petit à petit imprégné toute la société américaine : il existerait selon lui une division fondamentale de l’Amérique en deux « nations » nettement séparées. D’un côté, il y aurait l’Amérique moyenne, profonde, authentique, composée des « vrais » Américains, humbles et travaillant dur, patriotiques et croyants ; de l’autre, il y aurait le peuple des grandes villes et des franges côtières de l’est et de l’ouest, libéral et éduqué, totalement déconnecté du « pouls » réel du pays, et détenant tout le pouvoir en exprimant un mépris constant du « véritable » peuple américain.
L’efficacité de cette rhétorique tient à plusieurs facteurs. D’une part, historiquement, l’Amérique du « Heartland », ce cœur géographique du pays autour du fleuve Mississippi, ses affluents et les Grandes Plaines, a toujours été perçue comme le lieu où les valeurs américaines des origines sont les plus vivaces – le Kansas en particulier, justement. D’autre part, la polarisation croissante de la vie politique américaine a encore renforcé cette division mise en évidence par les républicains : ces images de cartes électorales, lors des élections présidentielles, où s’opposent d’immenses champs rouges contrebalancés par de petites franges côtières ou États isolés bleus, ont servi à inculquer à la population l’idée d’une forme de « légitimité géographique » des républicains, là où les démocrates ne trouvent leur soutien quasiment que dans les grandes villes. Si ce clivage culturel n’était à l’origine qu’apparent et relevait surtout de la propagande, avec de nombreuses exceptions comme les États de la Rust Belt, solidement démocrates malgré leur ruralité, il colle désormais de mieux en mieux à la réalité, notamment depuis les deux élections de Donald Trump. D’autant plus que les mécanismes du discours républicain ne sont pas basés sur rien : il existe bel et bien un certain mépris de la ruralité chez les Américains citadins, qui ne se préoccupent absolument pas des préoccupations quotidiennes des habitants des « flyover states ».
Le résultat du triomphe de cette rhétorique promue par les républicains est l’explosion d’un anti-intellectualisme clair et même revendiqué parmi les électeurs du parti, par opposition à leur perception des électeurs démocrates : c’est le fameux dédain envers l’establishment. Il entraîne aussi un délaissement des questions socio-économiques qui devraient pourtant logiquement conserver leur importance pour un électorat relativement pauvre, au profit de questions culturelles en opposition aux revendications démocrates. En tout cas, le résultat est clair : de vastes régions jadis démocrates sont aujourd’hui acquises aux républicains, ce qui constitue par endroits un renversement aussi radical que rapide. Il en est ainsi du Kansas.
Chapitre 2. Au cœur du cœur du pays rouge
Le Kansas a aujourd’hui acquis une solide réputation d’État le plus ordinaire, pour ne pas dire le plus ennuyeux, de tous les États-Unis. À la fois géographiquement et culturellement, il apparaît strictement « au milieu » : au milieu du territoire américain, et moyen à tous les niveaux. Cette vision est déjà ancienne : de nombreuses œuvres, du Magicien d’Oz à Superman, de nombreux incidents historiques ancrés dans la mémoire populaire, prennent place au Kansas ou y font référence comme un lieu emblématique des États-Unis au sens large. Et cette tendance s’observe aussi, dans une certaine mesure, dans la réalité : le Kansas est banal, dans un sens accueillant et bienveillant, où personne ne peut être dépaysé.
Pourtant, jadis, le Kansas avait une réputation diamétralement opposée à sa réputation moderne. Il s’agissait d’un territoire célèbre pour ses révoltes et ses leaderscharismatiques, véhéments et jusqu’au-boutistes. L’origine même de l’État, issue d’une lutte entre pro- et anti-esclavagistes a déchiré le territoire, qui trahit déjà cette tendance. Au Kansas des origines, la radicalité partait dans toutes les directions, et de nombreux mouvements extrêmes, quels qu’ils soient, y ont trouvé leurs premiers adeptes.
Et dans le lot, les mouvements radicaux de gauche étaient en bonne place, comme le populisme agraire, et divers autres mouvements ruraux d’inspiration communiste et utopiste. Une importante crise subie par la population de l’État dans les années 1890 avait contribué à considérablement politiser et radicaliser sa population ruinée, notamment les fermiers. D’immenses rassemblements contre les puissances de l’argent étaient courants, et les populistes ont rapidement acquis un ancrage politique local significatif, remplaçant les édiles locaux corrompus. Certains historiens ont vu dans cette période l’émergence d’une vraie conscience de classe parmi les ruraux du Kansas ; qui étaient d’ailleurs régulièrement attaqués avec violence par des politiciens plus conservateurs pour leurs « folies ».
Aujourd’hui, le Kansas semble avoir réalisé la synthèse de ces deux perceptions pourtant radicalement opposées. Il demeure un territoire moyen, banal, la terre du « juste milieu » américain ; mais sa radicalité et sa ferveur sont toujours là, et ont simplement été mises au service de la révolution conservatrice. De ce fait, la méfiance imprègne désormais tout l’État, notamment à l’encontre de tout ce qui peut sembler être imposé de l’extérieur, de la théorie de l’évolution au contrôle des armes à feu, en passant même par le droit de vote des femmes… Sans surprise, le complotisme trouve au Kansas un terreau fertile, et les idées les plus délirantes s’y répandent avec une facilité alarmante.
Chapitre 3. Dieu rencontre Mammon
L’habitant du Kansas est toujours en colère, une colère éternellement renouvelée, dirigée vers des enjeux culturels ou religieux plutôt qu’économiques. L’ennemi est toujours le même : le citadin, cosmopolite – c’est-à-dire antipatriotique – et décadent –c’est-à-dire impie et dégénéré. Le Kansas semble en tension permanente ; mais cette tension vise toujours les mêmes cibles, culturelles, symboliques, voire purement imaginaires, et n’est jamais dirigée contre le véritable ennemi, celui que le Kansas avait pourtant identifié dès ses origines : les véritables problèmes qui frappent l’État.
Si l’inextinguible colère du Kansas a pu être redirigée dans des directions qui épargnent les plus riches, c’est en grande partie grâce à l’intervention de figures conservatrices profondément religieuses, dont le discours joue sur la foi des habitants du Kansas. Ces figures conservatrices sont variées, allant du pasteur charismatique et incendiaire au catholique froid et méthodique, et peuvent ainsi s’adresser à différents publics au sein de la masse croyante et conservatrice. Mais aussi variées soient-elles, toutes sont très soigneusement sélectionnées sur la base d’un seul et même critère : elles sont choisies pour leur rhétorique favorable aux milieux d’affaires. D’où le titre du présent chapitre : le terme « Mammon » est utilisé dans la Bible pour faire référence à la richesse personnelle, aux possessions terrestres.
Cet état de fait n’était pas nécessairement inévitable. La théologie chrétienne, même protestante, n’est absolument pas unanime sur la question des riches et des puissants ; une rhétorique hostile aux milieux d’affaires pourrait tout à fait émerger de la même source religieuse que le discours conservateur pro-business actuel. Le Parti républicain ne ménage pas ses efforts pour s’assurer que les figures émergentes au sein des conservateurs dont les valeurs ne collent pas complètement avec cette orientation théologique et politique finissent par y adhérer.
Chapitre 4. Vernon(s) d’hier et d’aujourd’hui
Un historien américain du début du 20e siècle ayant longtemps vécu dans le Kansas, Vernon L. Parrington, lorsqu’il observa le destin des fermiers du Kansas dans les années 1890, identifia fort justement l’inconscience politique desdits fermiers comme explication de leur soutien aux politiques capitalistes qui allaient les conduire à la perte de leurs terres, et donc à la ruine. Mais devant les conséquences de ces politiques, le Kansas se réveilla, et le populisme qui en résulta détermina la genèse d’une conscience de classe et l’identification des puissances de l’argent comme les cibles à abattre. Parrington estimait que cette marche des idées vers le progressisme ne pouvait pas revenir en arrière ; force est de constater qu’il se trompait. L’inversion, par rapport aux fermiers du Kansas d’aujourd’hui, dont la fureur et la ferveur sont pourtant toujours intactes, est totale.
L’économiste Vernon L. Smith, quant à lui, a grandi dans l’environnement socialiste du Kansas des années 1930. Pourtant, à l’image de son État, lui aussi a effectué ce grand retournement : il est devenu l’un des plus grands thuriféraires de la dérégulation des marchés et du capitalisme ultralibéral. Tout au long de sa carrière, il se vit financé par l’un des plus grands conglomérats américains, Koch Industries, basé au Kansas et très actif dans les milieux politiques conservateurs, jusqu’à l’obtention de son prix Nobel d’économie en 2002, et au-delà. En retour, Koch Industries et ses représentants ont pu se servir des travaux de Smith pour justifier leur idéologie et lui conférer un vernis supplémentaire d’autorité.
Aujourd’hui, en conséquence de la dérégulation et de la toute-puissance qu’ont acquise les grandes entreprises, le Kansas est devenu terriblement vulnérable face aux exigences émises par les employeurs majeurs de la région. Boeing, jadis le principal employeur de la ville industrielle de Wichita, a ainsi plus ou moins extorqué au Kansas des centaines de millions de dollars en échange de la promesse de l’installation des chaînes de fabrication du Boeing 787 dans l’usine de la ville ; avant de tout simplement empocher l’argent, puis vendre l’usine en 2005. Celle-ci a finalement fermé en 2014, condamnant la ville au déclin.
Chapitre 5. Conservateurs et modérés
Si le Parti républicain a historiquement toujours été très puissant au Kansas, pour des raisons historiques, la plupart des grandes figures du parti issues du Kansas étaient historiquement des modérés, voire des progressistes. Le Parti républicain n’a pas toujours été ce qu’il est devenu aujourd’hui. Jusque dans les années 1980, le Kansas était résolument centriste et disposait de services publics de qualité et d’une fiscalité suffisante pour les financer, et cela ne faisait pas débat. L’État, pourtant profondément chrétien, était même à la pointe du combat en faveur de l’avortement !
Ce n’est qu’à partir de 1991 que le Parti républicain au Kansas a commencé à sombrer dans des querelles intestines, sous l’impulsion de nouveaux politiciens, plus droitiers, qui ont progressivement pris les rênes du Parti et donné l’impulsion qui a déclenché la course vers la réaction à laquelle les conservateurs du Kansas se livrent depuis lors, et jusqu’à aujourd’hui. La foi des habitants du Kansas fut d’abord instrumentalisée pour les forcer à « choisir leur camp » sur la question de l’avortement ; la campagne qui s’ensuivit, très bien organisée et jouant sur des ressorts populistes, fut un immense succès, resta dans les mémoires et représenta un point de bascule. Aux élections qui suivirent, les modérés locaux furent balayés.
Le mouvement conservateur du Kansas prit conscience de son influence et de sa capacité de rassemblement, et ne cessa plus d’accroître sa puissance par la suite, même si une ambiance hostile de compétition acharnée, même pour les postes les moins importants, persista longtemps, les modérés refusant de se laisser supplanter sans combattre. Ceux-ci finirent par conclure des alliances tactiques avec le Parti démocrate, ce qui acheva de les décrédibiliser complètement. Minoritaires par nature, car représentant surtout les conservateurs les plus aisés, les modérés perdirent le combat contre les conservateurs, soutenus par une masse électorale beaucoup plus nombreuse et plus fervente – dont ils ne défendent pas pour autant les intérêts, naturellement.
Deuxième partie. Cette fureur qui dépasse l’entendement
Chapitre 6. Persécutés, impuissants et aveugles
L’auteur cherche à déterminer l’état d’esprit dans lequel la masse des conservateurs du Kansas – et par extension, partout dans les États-Unis – est plongée. La première observation qu’il effectue est que les conservateurs exhibent un sentiment de victimisation. En dépit de leur suprématie politique dans les territoires qu’ils dominent, les conservateurs ont constamment le sentiment d’être méprisés par les élites, les médias, les stars, etc. Cette impression d’être constamment persécuté est soigneusement préservée par le Parti conservateur et ses séides comme la presse conservatrice locale, les blogs, etc., car elle soude le groupe contre ses adversaires. Par extension, les conservateurs se considèrent également comme impuissants à rétablir « leur » morale, et comme écrasés par une opinion majoritaire avec laquelle ils doivent composer malgré eux. Cette rhétorique d’oppression des « vrais américains » renforce la logique de persécution.
Celle-ci conduit les conservateurs à s’aveugler volontairement en ce qui concerne certains domaines. Les conservateurs du Kansas préfèrent se battre contre la théorie de l’évolution plutôt que contre la fermeture de leurs usines ; le diagnostic qu’ils effectuent de leurs propres problèmes est faussé, et a tendance à systématiquement passer à côté des difficultés économiques de leur État, pourtant bien réelles et contre lesquelles une révolte serait légitime. Les vrais enjeux sont ainsi occultés et remplacés par des débats stériles sur des points de détail : un manuel scolaire trop progressiste, une déclaration jugée controversée, etc.
La source de ce complexe de persécution et de cette situation d’auto-aveuglement est à rechercher dans le mélange de colère, sincère et justifiée, et de crédulité, savamment entretenue par le Parti, que les conservateurs ressentent. La colère est détournée vers des exutoires symboliques plutôt que concrets, vers des cibles inutiles et incapables de remettre en cause les structures de domination. Cette recherche de cibles symboliques est encore encouragée par l’omniprésence du discours religieux, transcendant, qui reporte l’origine des problèmes sur les causes morales plutôt qu’économiques.
Chapitre 7. Le disco russo-iranien, ça craint
Dans ce chapitre en particulier, l’auteur retrace son parcours politique au cours de sa jeunesse dans le Kansas, avant qu’il ne quitte l’État pendant ses années à l’université. Lui-même ayant été conservateur dans sa jeunesse, il a été aux premières loges pour observer les phénomènes à l’œuvre au sein du Parti républicain et des cercles de ses soutiens. Le plus frappant de ces phénomènes est sans doute le manichéisme qui suinte en permanence des discours conservateurs. La droite américaine se confronte à des ennemis souvent plus ou moins imaginaires qu’elle a elle-même érigés en figures antagonistes, et qui sont aisément remplacés par d’autres, nouvelles figures ; avec toujours en facteur commun l’idée que « c’était mieux avant », que le pays a perdu une forme de pureté morale, détruite par les progressistes. En un sens, la droite donne l’impression de se réfugier dans une lutte d’idéaux parce que la réalité est devenue trop horrible pour qu’elle la prenne en compte.
Pendant longtemps, l’ennemi fut le « rouge », le communiste soviétique ; après 2001, il est devenu l’islamiste. Sur le plan intérieur, l’ennemi éternel est le « gauchiste », figure mouvante qui ne cesse de se transformer au fil des « mises à jour » de la pensée commune conservatrice concernant l’identification de la morale « à abattre ». D’où l’étrange titre de ce chapitre, issu d’un graffiti observé par l’auteur à Kansas City : « le disco russo-iranien, ça craint ! » Évidemment, la phrase peut sembler absurde, car rien ne reliait le disco – désigné comme progressiste par les conservateurs –, la Russie et l’Iran ; sauf qu’ils étaient tous trois des ennemis déclarés du Parti républicain.
L’innocence presque touchante d’un tel raisonnement reflète la naïveté du discours conservateur, pour qui tout est très simple, et dont les ennemis imaginaires sont forcément ligués entre eux, contre les « bons américains ». Naturellement, un tel mode de pensée est un terreau fertile pour les théories du complot les plus délirantes, souvent entrecroisées en un vaste complot contre l’Amérique. Ce délire paranoïaque alimente une perpétuelle radicalisation vers la droite et une essentialisation galopante des enjeux, au point que même simplement discuter avec « l’ennemi » est perçu comme une trahison.
Chapitre 8. Les heureux captifs
Pourtant, la situation peu enviable des habitants du Kansas est due, sans le moindre doute, à des forces économiques largement soutenues par le Parti républicain. En votant républicain, les conservateurs du Kansas verrouillent eux-mêmes la porte de leur propre prison. L’auteur s’interroge : comment ont-ils pu en arriver à soutenir ceux qui sont responsables de la dégradation de leur situation ? L’histoire du Kansas, même récente, est pourtant riche en immenses scandales impliquant des dirigeants d’entreprises ayant conduit leurs firmes à la faillite et leurs employés à la ruine tout en s’enrichissant considérablement au passage ; et qui ont pu y parvenir justement du fait de l’environnement économique très dérégulé et peu contrôlé mis en place au Kansas par le pouvoir conservateur. En effet, si un groupe a pu tirer son épingle du jeu grâce au pouvoir du Parti républicain au Kansas, c’est bien la classe dirigeante de l’État, très aisée, résidant dans des banlieues huppées de Kansas City comme Mission Hills, d’où l’auteur est justement originaire.
Mission Hills a beaucoup changé depuis la jeunesse de l’auteur. À l’heure actuelle, cette petite ville calme est si exclusivement peuplée par des ultra-riches que son revenu moyen est de loin le plus élevé du Kansas, et même l’un des plus élevés de tous les États-Unis. Toute la mixité sociale qui existait encore – relativement – dans les années 1960 et 1970 a rapidement disparu à partir de l’époque Reagan ; la ville est devenue un vaste parc constellé d’énormes et extravagantes villas tandis que la classe moyenne supérieure a été chassée du territoire au fur et à mesure que s’installaient les familles les plus riches de l’État. Ce phénomène a coïncidé avec la stagnation des salaires, la baisse des impôts, et de façon plus générale la perte de pouvoir des travailleurs : comme lors des années 1920, ce phénomène se traduit par une opulence accrue des classes les plus aisées, qui créent leurs propres enclaves ultra-gentrifiées et font un étalage de plus en plus insolent de leurs richesses.
Et face à cela, les classes populaires, en dépit de l’évidence du phénomène, semblent tout à fait satisfaites de la situation, au point de voter pour ses défenseurs. La prospérité de Mission Hills n’est pas source d’indignation, mais d’envie. Ce ne sont pas les riches, les ennemis, mais les libéraux ; or, il n’y a pas de libéraux à Mission Hills. Les pauvres du Kansas ont l’impression que les riches sont « de leur côté », dans leur combat contre les élites californiennes ou les snobs de la côte est. La fracture de classe est pourtant évidente et dramatique, et représente une injustice considérable, dont les classes populaires du Kansas ont évidemment à souffrir ; mais tous les phénomènes décrits dans les chapitres précédents font qu’elles ont intériorisé la domination des élites locales, et se trompent de cible.
Chapitre 9. Le Kansas saigne pour vos péchés
En cela, le Kansas représente d’ailleurs un cas extrême. Aucun autre État n’est allé si loin dans la réaction, et il en subit de lourdes conséquences économiques, se retrouvant pratiquement ruiné ; pourtant, la réaction de la population de l’État semble être, tel un groupe de martyrs, de subir stoïquement, voire de glorifier cette souffrance, perçue comme la contrepartie d’une supériorité morale. C’est là une perception déjà ancienne du Kansas : le « Bleeding Kansas » des années précédant la Guerre de Sécession avait été marqué par un combat quasi messianique contre l’esclavage, impliquant une ferveur religieuse indéniable et une lutte profondément morale. Mais aujourd’hui, c’est plutôt dans une croisade morale réactionnaire que le Kansas semble engagé, à n’importe quel prix : par son combat, par sa souffrance, le Kansas rachète les péchés du reste de l’Amérique.
Or, la souffrance du Kansas est en effet clairement auto-infligée : sa ruine, la chute de sa population, le gouffre des inégalités, tout cela est un résultat des politiques conservatrices qui y ont été mises en œuvre. La dérégulation économique et l’élimination de la plupart des dépenses publiques ont directement conduit à la ruine de la majeure partie de l’État. Pourtant, les conservateurs des classes populaires préfèrent tenir le cap et continuer de blâmer ses ennemis symboliques, au point même de percevoir la propre déchéance de leur État comme une vertu. Quel qu’en soit le prix, ils tiendront tête aux libéraux et à leurs sbires, car Dieu est avec eux.
Et pour le Parti conservateur, cet exemple extrême du Kansas est extrêmement utile. En fonçant toujours plus loin vers la droite, le Kansas permet de mettre au cœur du débat politique des idées de plus en plus extrêmes, que les autres États sont fatalement amenés à discuter alors même que même d’autres États conservateurs n’ont encore aucune intention d’aller aussi loin que le Kansas. Mais le fait que le Kansas ait « réussi » à aller si loin prouve que la possibilité existe ; et si elle existe, alors les politiques conservatrices « ordinaires » paraissent presque raisonnables en comparaison, et donc plus faciles à accepter.
Chapitre 10. Tu récolteras la tempête
La radicalisation politique du Kansas, outre l’aveuglement qu’elle implique face aux problèmes économiques qu’affrontait déjà l’État, est en voie de produire des effets délétères supplémentaires ; à force de faire l’autruche, les conservateurs de l’État se retrouvent piégés par les conséquences des politiques publiques pour lesquelles ils ont voté. Notamment, les baisses d’impôts décidées par le pouvoir républicain ont gravement compromis les capacités budgétaires de l’État du Kansas : l’éducation et l’infrastructure, en particulier, en ont considérablement pâti. La dérégulation économique a encore aggravé la situation des fermiers de l’ouest de l’État, dont les parcelles sont rachetées une à une par les grands groupes céréaliers.
Mais au-delà de la question économique, les considérations morales commencent à produire leurs propres effets délétères. La radicalisation sur la question des mœurs a entraîné une théâtralisation de certaines affaires de mœurs, voire une montée de la violence dans certains contextes précis, comme à l’encontre des médecins pratiquant l’avortement. Plus inquiétant pour le Parti républicain, dans certaines franges de la population, une certaine lassitude s’installe devant l’absence d’amélioration de la situation et devant la course à droite menée par les politiciens de l’État ; le mécontentement grandit peu à peu, même s’il demeure très minoritaire, car la « révolution conservatrice » dont le Kansas a été l’un des théâtres principaux s’est soldée par un échec. Ses résultats concrets ont été l’aggravation de la situation socio-économique de l’État, et une population en stagnation à cause d’un exil progressif des résidents vers de meilleurs horizons.
Chapitre 11. Les antipapes sont parmi nous
L’une des caractéristiques majeures du Parti républicain dans sa forme moderne, et notamment au Kansas, est la prévalence de la pensée religieuse, et des politiciens qui s’en revendiquent, directement ou indirectement. Sans surprise, cette situation entraîne le parti dans des querelles intestines : les différents leaders républicains sont engagés dans une foire d’empoigne entre conservateurs radicaux et conservateurs modérés suivant le degré de ferveur chrétienne qu’ils manifestent, et le degré d’approbation qu’ils parviennent à mobiliser de la part des prédicateurs les plus en vue. Une véritable traque des « faux » républicains, ou des religieux jugés trop progressistes, est ainsi en cours au Kansas.
Sans surprise, le résultat le plus flagrant de cette course à la pureté religieuse et de cette chasse aux « hérétiques » est l’accroissement de la radicalisation des édiles républicains du Kansas. Tous les modérés étant progressivement soit chassés du parti, soit au minimum chassés de leurs positions de pouvoir en perdant leur électorat, la faction la plus extrême ne cesse d’étendre son emprise sur l’appareil du parti. Les médias de droite locaux ont contribué à la normalisation de cette situation, en frappant d’anathème tout discours déviant un tant soit peu de l’orthodoxie ultraconservatrice ; ces déviances sont qualifiées de « libérales », la pire insulte possible, qui disqualifie inévitablement le discours et son auteur. Un seul courant, le plus extrême, est considéré comme acceptable.
Chapitre 12. Le jeu de l’indignation
Ce qui demeure probablement le principal moteur du « tapis roulant » de la radicalité des conservateurs du Kansas, cependant, plus encore que la ferveur religieuse, est la machinerie sans cesse en mouvement de l’indignation populaire, instrumentalisée avec une expertise remarquable par le Parti républicain. Depuis des décennies, la colère des électeurs républicains est cyclique : sans cesse renouvelée, elle parvient toujours à trouver de nouvelles cibles, du grain à moudre pour fidéliser sa masse électorale et la radicaliser encore davantage. Le Parti républicain a mis sur pied une véritable industrie de l’indignation, animée par les commentateurs les plus éloquents au service des intérêts du parti.
Cette méthode est à la fois opportuniste, capable de faire feu de tout bois et de manufacturer un scandale à partir de presque rien, et prévisible, en ce que la masse conservatrice peut être mise en révolte de façon « fiable », en soulevant la dernière itération d’une problématique vue et revue, comme le mariage gay, l’avortement, etc. Le sujet d’indignation peut être aussi futile qu’une énième déclaration laissant entendre que les habitants du Kansas sont perçus comme des ploucs par les libéraux des grandes villes de la côte. Le résultat est toujours le même : une mobilisation électorale permettant au parti d’accomplir ses objectifs, locaux ou nationaux. Plus important encore, cette indignation éternellement renouvelée finit par devenir un objectif en elle-même, car elle soude et énergise la « communauté » républicaine autour de luttes communes constantes.
D’une certaine façon, il s’agit presque d’un divertissement collectif pour la masse conservatrice, jouant sur leur fibre émotionnelle, et extrêmement efficace face à un discours démocrate plus raisonnable, plus technocratique, et donc beaucoup moins audible. L’incapacité de la gauche américaine à s’opposer victorieusement à ce genre de méthode, et le fait d’avoir laissé à la droite le terrain de la rhétorique incendiaire, est l’une des raisons de son propre échec à reconquérir cet électorat.
Épilogue – Dans le jardin du monde
Si l’auteur s’est principalement concentré sur le Kansas, les phénomènes décrits dans cet ouvrage se retrouvent dans l’Amérique tout entière, peut-être de façon moins caricaturale, mais les grandes lignes restent présentes. Le « rêve américain » que les conservateurs pensent défendre n’est qu’un pâle reflet de ce quoi était réellement faite l’époque qu’ils regrettent, une époque où fanatisme religieux et dérégulation économique avaient justement plutôt mauvaise presse et semblaient devoir être relégués au passé. Mais quoi qu’il en soit, le phénomène de radicalisation des conservateurs est désormais solidement entamé partout aux États-Unis, et l’auteur le considère comme une terrible menace pour la démocratie américaine. Et il n’y a aucune raison que ce phénomène s’arrête aux frontières des États-Unis ; la montée des populismes en Europe en est la preuve.
En effet, l’efficacité avec laquelle le Parti républicain est parvenu à convaincre une population nombreuse de voter directement contre ses intérêts économiques les plus évidents, en jouant sur la corde émotionnelle, religieuse et communautaire, met en danger toute velléité de faire de la politique en se fondant sur la raison ; et si la population perd la raison comme guide lorsque le temps vient de passer aux urnes, tout devient possible, même le pire. Sans compter que la droitisation du Parti républicain a entraîné un virage à droite de la politique américaine dans son ensemble : même les démocrates ont peu à peu abandonné toute politique réellement de gauche, pour devenir un parti de centre-droit tout aussi favorable à la dérégulation économique que les républicains. Plus personne ne se souciant de leurs intérêts économiques, pourquoi les travailleurs ne se rabattraient-ils pas sur le parti qui fait au moins semblant de défendre leur culture ?
Si le Kansas, ancienne terre de gauche, a pu se fourvoyer à ce point, elle peut encore faire le chemin inverse – et par extension, les États-Unis tout entiers. Mais pour cela, il faut gripper la machine bien huilée du Parti républicain. Il faut que les démocrates cessent de mépriser les électeurs conservateurs, ajustent leurs projets politiques, et réapprennent à s’adresser à un électorat plus large, plus rural. Sans cela, la radicalisation du Heartland et des autres territoires en crise de l’Amérique se poursuivra.
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