I/Plongée dans la matrice anticolonialiste du PSU
Le Parti socialiste unifié se forge dans l’opposition à la guerre coloniale en Algérie. Sa création, en 1960, est précédée de dissidences socialistes, dans une moindre mesure communistes, et, surtout, de l’affirmation politique d’un courant chrétien de gauche.
Théo Roumier
6 août 2026 à 07h14 https://www.mediapart.fr/journal/politique/060826/plongee-dans-la-matrice-anticolonialiste-du-psu
Le dimanche 3 avril 1960, un mathématicien réputé, Laurent Schwartz, monte à la tribune de la salle des fêtes d’Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine) et ouvre les travaux du congrès de fondation du Parti socialiste unifié, le PSU. Son choix n’a rien d’anodin. Ce qui l’a dicté n’est pas tant son statut d’intellectuel reconnu – l’homme enseigne à Polytechnique. Pour les 1 200 délégué·es présent·es, portant les mandats de 17 000 adhérent·es, il est d’abord le président du comité Audin – du nom de Maurice Audin, assistant de mathématiques à la faculté des sciences d’Alger, membre du Parti communiste algérien, arrêté, séquestré et assassiné par l’armée française en juin 1957.
Le refus radical de la guerre d’Algérie sera le premier ciment du jeune parti. Un combat déjà porté par les formations qui l’ont précédé et qui ont, cette année-là, décidé de fusionner : le Parti socialiste autonome (PSA) et l’Union de la gauche socialiste (UGS). S’y joint un petit courant d’ex-membres du PCF, qui édite la revue Tribune du communisme.
De février 1956 à juin 1957, le gouvernement formé par Guy Mollet, secrétaire général de la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière), s’est compromis dans la guerre coloniale. Pour beaucoup, la « vieille maison » de Jaurès et de Blum n’est plus habitable. À l’automne 1958, ces dissidents socialistes fondent le PSU. « En gros, sur cent mille membres de la SFIO, trente mille étaient d’accord avec nous et seulement huit mille sont partis », raconte Édouard Depreux en 1981.

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Deux fois ministre dans les gouvernements d’après-guerre – de l’intérieur et de l’éducation –, Depreux sera le premier secrétaire national du PSU, de 1960 à 1967. Jeune énarque issu des rangs du PSA, Michel Rocard lui succédera, apportant avec lui une quarantaine de conseillers généraux, le PSA étant avant tout une organisation de « cadres ». De ce point de vue, il fait suffisamment bonne figure pour qu’un Pierre Mendès France, ancien président du Conseil des ministres, le rallie en 1959 à la suite de son exclusion du Parti radical.
À l’inverse, cet aspect du PSA, trop bourgeois, trop notable, n’est pas pour rassurer les membres de l’UGS. Mais ceux-ci seront convaincus par « le parfait engagement des ex-SFIO [PSA] dans la lutte contre [la] guerre [d’Algérie], et le courage que cela pouvait parfois représenter pour des personnes établies », selon les termes de Jean Arthuys, responsable du service d’ordre du parti : « Leur contribution physique à la lutte manifestait leur authenticité. »
Alliage réussi
Fondée à la fin de l’année 1957, l’UGS résulte elle-même de la fusion du Mouvement de libération du peuple, le MLP (4 000 membres), et de la Nouvelle Gauche (2 000 membres), agglomérant en sus un millier d’autres militant·es. Si les effectifs de l’UGS sont équivalents à ceux du PSA, ce qui l’en distingue, c’est sa sociologie.
Le MLP, né en 1950, incarne les décantations d’une gauche chrétienne aspirant au « renouveau du socialisme ». Ancré dans les classes populaires, il a une assise ouvrière dans l’Est, en Rhône-Alpes et dans l’Ouest. Présent dans la CFTC et la CGT, dans les associations familiales, engagé sur le front du logement, le parti a le sens et le goût de l’intervention quotidienne.
Dans son manifeste de 1956, le MLP dit ne plus vouloir d’une lutte politique « abstraite, [donnant] trop d’importance aux théories, c’est-à-dire aux déductions, aux hypothèses et aux polémiques, et qui n’en accorde pas assez aux réalités concrètes ». Cela ne l’empêchera pas de prendre l’attache avec la Nouvelle Gauche, certes composée pour l’essentiel de « professionnels de la pensée »de région parisienne, mais fermement engagés dans leur temps.

L’UGS va représenter une base populaire pour le PSU, comme une visibilité. C’est Jérôme Lindon, des Éditions de Minuit – qui publie La Question, d’Henri Alleg, en 1958. C’est l’historien Pierre Vidal-Naquet – qui publie L’Affaire Audin la même année, toujours chez Minuit. C’est Claude Bourdet, ancien directeur de Combat après Camus et fondateur de l’hebdomadaire France-Observateur, où il a fait paraître en janvier 1955 un article cinglant : « Votre gestapo d’Algérie ».
C’est encore Pierre Naville, ancien surréaliste et vétéran du trotskisme. La liste pourrait s’allonger et elle serait composée de bien plus d’hommes que de femmes. Disons quand même que le PSU accueille à sa création l’adhésion de Colette Audry, militante de la gauche de la SFIO des années 1930, de l’historienne Michelle Perrot ou d’Huguette Bouchardeau – appelée à devenir une figure de premier plan du parti.
Ainsi charpenté par l’expérience, le PSU est aussi taraudé par l’audace. La période le réclame.
Pour l’Algérie indépendante
Meetings anticolonialistes, manifestations, affrontements même, vont rythmer les débuts du Parti socialiste unifié. Toute une génération militante s’y forge. L’hebdomadaire du parti, Tribune socialiste, titre sur l’Algérie dès sa troisième livraison et le PSU est la première organisation d’envergure à prendre clairement position pour l’indépendance.
Le mardi 6 septembre 1960, le magazine Vérité-Liberté publie une « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », plus connue sous le nom de « Manifeste des 121 ». Plus d’une vingtaine de signataires sont membres du PSU. Et ce, malgré une direction du parti frileuse sur l’insoumission individuelle, au nom de la priorité donnée à l’action de masse et collective.
Le débat est mené en interne, vivement mais démocratiquement. Deux mois plus tard, le conseil national du PSU lance un « Appel aux soldats » diffusé aux abords des casernes et dans le contingent. Le texte, clairvoyant, invite à « refuser d’obéir » en cas de coup d’État militaire. Et quand, le 21 avril 1961, il faut faire face au putsch des généraux à Alger, à Paris comme ailleurs, le PSU réagit sans tiédeur.
À Besançon, par exemple, un syndicaliste CFTC trentenaire et militant PSU, Charles Piaget (dont nous reparlerons), se rend avec ses camarades à la préfecture pour réclamer des armes, sans succès. Une planche à clous en main, il sera de l’équipée qui rejoint l’aérodrome le plus proche, pour empêcher l’éventuelle arrivée de putschistes par les airs. Implanté aussi dans le syndicalisme étudiant, dans l’Unef par l’intermédiaire des Étudiants socialistes unifiés (ESU), le parti est actif dans les mobilisations de la jeunesse. Et en matière d’action de rue, le PSU a acquis une expertise certaine : il sait sécuriser et monter des initiatives courageuses qui défient la répression.

Le 17 octobre 1961, la police parisienne réprime dans le sang sous les ordres du préfet Papon la manifestation des Algériens, appelée par la Fédération de France du FLN pour protester contre le couvre-feu qui leur est imposé. Le massacre fait plus de deux cents morts. Élu PSU au conseil de Paris, Claude Bourdet met publiquement en accusation Maurice Papon dans les jours qui suivent. Surtout, le PSU propose publiquementd’organiser une manifestation et en fixe la date le 1er novembre 1961, jour anniversaire de l’insurrection algérienne. Faute de ralliement, il l’assumera seul. Convergeant de multiples « rendez-vous secondaires », 1 500 manifestant·es vont s’élancer de la place Clichy pour se disperser place Blanche.
N’accepter l’oppression nulle part, vouloir l’égalité partout : sur le front anticolonial, le PSU assume de ne rien faire d’autre qu’être authentiquement socialiste.
« Front socialiste »
En avril 1962, l’indépendance algérienne enfin conquise, le PSU doit désormais plancher sur la manière dont il entend être socialiste en toute mesure. « Contre le molletisme et contre le stalinisme », le congrès de fondation avait lancé un appel se terminant, non sans lyrisme, sur cette perspective : « Le Parti socialiste unifié est la force qui monte à l’assaut de toutes les citadelles de l’égoïsme et de la réaction. Nous les abattrons et nous construirons la VIe république, la République socialiste française. » Tout cela ne fait pas encore une boussole. Savoir contre quoi l’on se bat est une chose, mais dire pour quoi est parfois plus ardu.
On parle d’un « socialisme dans la liberté », « anti-autoritaire » parfois. L’historien Daniel Guérin, alors militant du PSU, ne vient-il pas de publier un essai au titre-programme, Jeunesse du socialisme libertaire ? Le maître-mot sera plutôt « démocratique ». Rejeter le pouvoir personnel de de Gaulle, c’est avant tout vouloir le pouvoir « aux travailleurs » : à la « réelle démocratie économique » doit répondre « la plus complète démocratie politique ». À la lettre, le mot d’autogestion n’est pas encore là, mais dans l’esprit, si – le PSU est attentif à l’expérience yougoslave et engagé dans la jeune autogestion algérienne.

Il faut encore une traduction stratégique : ce sera celle de « Front socialiste ». En 1963, dans Tribune socialiste, Jean-Marie Vincent, jeune philosophe marxiste et dirigeant du parti, en résume la démarche : « La politique de front socialiste préconise l’union de la base au sommet des différentes organisations se réclamant des travailleurs, dans la plus totale liberté de discussion et de confrontation, sans hégémonie prédéterminée d’un parti ou d’un syndicat. »
Le PSU n’hésite pas à défendre la « généralisation et la coordination des luttes ».
L’union, voilà une autre grande question. Le PSU va se déchirer entre les partisan·es d’une unité « à tout prix » avec le PCF et la SFIO (emmenés par l’ex-communiste Jean Poperen), et celles et ceux qui, sans rejeter l’unité, veulent une expression autonome forte de leur parti tenant davantage compte des mouvements sociaux (avec Gilles Martinet, ex-UGS, comme figure de proue). Les second·es l’emportent, mais le débat unité/autonomie animera cycliquement et sous différentes variantes la vie interne du parti.
Il est heureusement des sursauts qui soudent le corps militant et qui remettent à leur juste place ce qui apparaît parfois pour la base populaire du parti – qui ne s’en laisse pas conter – comme des querelles de direction parisienne. La grande grève des mineurs en 1963 en est un. Le parti se jette alors tout entier dans la bataille. Il publicise la grève, lance des comités de soutien, organise des collectes.
Les mineurs PSU, il y en a, viennent parler de leur grève dans des villes. Un fonds national de solidarité est créé, et assure l’accueil de 140 enfants de mineurs durant les congés de Pâques. Le PSU n’hésite pas à défendre la « généralisation et la coordination des luttes » : une application pratique bien plus stimulante, en définitive, de ce que « faire socialisme » ensemble peut vouloir dire.
Théo Roumier
II/Au feu des années 1968, un nouveau PSU
Les grèves de mai et juin 1968 vont autant radicaliser que transformer le Parti socialiste unifié. D’organisation insérée dans la gauche institutionnelle française, il va progressivement se muer en « premier parti révolutionnaire d’Europe ».
Théo Roumier
8 août 2026 à 10h37 https://www.mediapart.fr/journal/politique/080826/au-feu-des-annees-1968-un-nouveau-psu
Àla veille des événements de 1968, le PSU ne s’est pas trop mal tiré des échéances électorales qui ont suivi sa création en 1960. Les municipales de 1965 ont apporté plusieurs mairies au parti. Les législatives de 1967 le voient obtenir 500 000 voix et quatre députés, dont Pierre Mendès France en Isère et deux en Bretagne.
L’élection présidentielle de 1965 est plus amère. François Mitterrand finit par s’imposer – non sans rouerie – comme candidat unique de la gauche, ce que le PSU a d’abord combattu, avant de s’y rallier à contrecœur. Le même Mitterrand lance en septembre 1965 la Fédération de la gauche démocratique et socialiste (FGDS), afin de satelliser la SFIO déclinante au sortir de la guerre d’Algérie.

À nouveau, le PSU se divise sur la marche à suivre. Si certains sont pour intégrer cette « fédération », la majorité en repousse fermement l’idée. Beaucoup d’anciens du Parti socialiste autonome (PSA) vont alors quitter le parti. Mais le PSU marque les esprits en mai et novembre 1966, en organisant des colloques réussis à Grenoble – sur les voies de passage au socialisme – et à Saint-Brieuc – sur la « décolonisation de la province ».
Son « contre-plan » veut alors dessiner des « réformes révolutionnaires » imaginables et défendables pour et devant le plus grand nombre. Enfin, il prend une part active à la mobilisation contre la guerre du Vietnam, prélude à la « révolution de mai ».
« Chef d’orchestre »
Même avec des effectifs modestes (10 500 membres fin 1967), le PSU est un parti reconnu nationalement. Avec un millier d’étudiant·es dans ses rangs, il est présent dans les universités et, à partir d’avril 1968, c’est un de ses membres, Jacques Sauvageot, qui prend la direction du syndicat étudiant Unef. Surtout, alors que la grève générale va déferler sur les usines et les entreprises du pays, il peut compter sur de nombreux et nombreuses syndicalistes : 4 000 à la CFDT ; 2 500 à la Fédération de l’éducation nationale, la FEN ; 1 000 à la CGT.

Très vite, le PSU saisit le sens profond du mouvement de mai et ne tergiverse pas : il est temps de renverser le régime gaulliste honni. Il appelle à prendre la rue le 10 mai, aux côtés de l’Unef. À Paris, c’est la nuit des barricades. Marc Heurgon, 41 ans, dirigeant du PSU chargé de suivre le « travail étudiant », est en première ligne. Avec Jacques Sauvageot, Alain Geismar, du Syndicat national de l’enseignement supérieur (Snesup), qui sera une figure du mouvement, cotise également au parti, avant de fonder bientôt la Gauche prolétarienne.
C’est ce qui vaudra au PSU d’être dépeint par la direction centrale des renseignements généraux comme le « chef d’orchestre » du mouvement de mai-juin. S’il est loin d’avoir ce rôle, le parti radicalise ses mots d’ordre. « Pouvoir ouvrier, pouvoir paysan, pouvoir étudiant : pouvoir au peuple », telle est la ligne.
Le 18 mai, le PSU appelle par la diffusion d’un tract – tiré à 1,2 million d’exemplaires – à la création de comités d’action populaire. Même s’il n’apparaît pas en tant que tel, il est le principal organisateur du meeting de Charléty le 27 mai, où se pressent 50 000 participant·es.
Frédo Krumnow y fait une vibrante prise de parole au nom de plusieurs fédérations de la CFDT. Lui est membre du PSU. Un autre syndicaliste présent, André Barjonet, haut responsable CGT en rupture de ban, le sera bientôt. Pour le puissant PCF, c’en est trop : « En faisant défiler ses militants derrière le drapeau noir de l’anarchie au cours de manifestations de caractère provocateur, le PSU tourne le dos à la démocratie et au socialisme. »
Alors que le mouvement reflue, de Gaulle dissout l’Assemblée nationale le 30 mai et le cul-de-sac institutionnel se profile. Le PSU accuse le coup. Dix ans plus tard, dans un numéro spécial de Tribune socialiste, Marc Heurgon relativise les espoirs de mai-juin : « Une République des conseils avec Geismar et Sauvageot en commissaires du peuple, c’était risible. » Dans son livre somme sur l’histoire du PSU, Quand la gauche se réinventait (La Découverte, 2016), Bernard Ravenel dit sensiblement autre chose : « Trop jeune sans doute, le PSU n’a pu saisir l’occasion socialiste du siècle en France. »
Prendre le capitalisme en tenailles
Aux législatives de juin 1968, le PSU frôle les 900 000 voix mais n’en perd pas moins tous ses députés. Pierre Mendès France quitte officiellement un parti où il n’est manifestement plus à sa place. Il faut dire que la métamorphose est saisissante : un peu plus de 40 % des membres du PSU ont adhéré en 1968, portant les effectifs à 15 500 adhérent·es.
Un tiers a moins de 30 ans. Un visage l’incarne désormais pour le grand public, celui de Michel Rocard, son secrétaire national, à peine quadragénaire. Il sera le candidat du parti à la présidentielle de 1969 : avec un peu plus de 800 000 voix et 3,5 % des suffrages exprimés, il talonne le candidat SFIO et maire de Marseille Gaston Defferre et ses 5 %. Tous les espoirs sont permis.

Mais devenir un « nouveau » PSU a des conséquences. Au lieu de « front », Michel Rocard parle maintenant de « courant socialiste », plus large, plus mouvant, plus basiste. De ce point de vue, le projet de « démocratie avancée » du PCF, à la fois trop timoré et trop centraliste, est hors sujet pour le PSU. Quant à la SFIO, bientôt rebaptisée « Nouveau Parti socialiste », elle n’est même plus digne d’intérêt. Des dix-sept thèses qui sortent du congrès tenu à Dijon en mars 1969, il ressort que « les luttes pour le pouvoir doivent préfigurer la société à construire ».
Perméable à l’esprit de mai, le PSU trempe dans un bain gauchiste. Véritable auberge espagnole, il est traversé de tendances reflétant tout le nuancier d’extrême gauche.
Et puisque le socialisme est affaire de travailleurs et de travailleuses, priorité est donnée à la création de groupes d’entreprises. D’une dizaine en avril 1968, ils passent à cent cinquante en 1969. Un axe commence à se développer, celui du contrôle ouvrier. Adossé à l’action sur le cadre de vie, il donne la stratégie « en tenailles » : s’attaquer au capitalisme tant à l’usine et au bureau qu’à la ville et au village.
Sur ce dernier plan, la campagne conjointe PSU-LO (Lutte ouvrière) menée en 1970 à Paris sur les transports en commun est une réussite. Son slogan : « L’État ne nous transporte pas, il nous roule. » Le message interroge classiquement le coût des transports pour les classes populaires, mais aussi, plus singulièrement, le temps qu’ils représentent dans une journée de travail. Aux meetings, tracts et affiches s’ajoutent des prises de parole dans le métro. Des comités d’usagers et d’usagères vont même se créer, jusqu’à une centaine en région parisienne.
Perméable à l’esprit de mai, le PSU trempe dans un bain gauchiste. Véritable auberge espagnole, il est traversé de tendances reflétant tout le nuancier d’extrême gauche. Les débats internes sont serrés, parfois baroques. Sur des enjeux centraux, le parti est divisé : au grand dam de militant·es plus ancien·nes, un courant mouvementiste – minoritaire – ne veut par exemple plus entendre parler de syndicalisme, fantasmant le développement de comités d’action.
Lors du congrès de Lille en 1971, la question, entre autres, du parti unique est mise sur la table : presque la moitié des mandats, sous différentes déclinaisons, portent différentes options d’un léninisme obtus. La majorité rocardienne est courte.
De toutes les luttes
Le PSU n’est pas épargné par le grand mercato de la gauche radicale : par centaines, des militant·es le quittent pour des organisations maoïstes ou trotskistes. Deux cents membres rejoignent par exemple la Ligue communiste en 1972. Il réussit même à sécréter son propre « gauchisme » : un courant « gauche ouvrière et paysanne » se constitue ainsi, en amalgamant des piliers du parti comme Marc Heurgon ou Serge Mallet, sociologue et théoricien du parti, et de jeunes recrues.
Ce courant impulse une innovation dans le fonctionnement du PSU, avec l’installation d’assemblées régionales ouvrières et paysannes, les Arop, devant élaborer son programme en lieu et place des intellectuel·les habituel·les. Après tout, la chanson ne dit-elle pas : « Ouvriers, paysans, nous sommes / le grand parti des travailleurs » ?
Le PSU est de toutes les luttes ouvrières. La grève du Joint français en 1972 en est un témoignage éclatant : non seulement la mairie PSU de Saint-Brieuc, dirigée par Yves Le Foll, soutient politiquement et logistiquement les grévistes, mais le secrétaire de l’Union départementale CFDT et figure du mouvement, Jean Le Faucheur, est également membre du parti.

Le parti est tout aussi actif dans les luttes paysannes. Le PSUs’est doté d’une commission nationale agricole dont l’un des responsables est Bernard Lambert, acteur de premier plan de la Commune de Nantes en Mai-68. En 1970, son livre Les Paysans dans la lutte des classes – préfacé par Michel Rocard – est mis en dépôt par Hachette dans les bureaux de tabac de Loire-Atlantique et se vend à 100 000 exemplaires !
Un autre front de lutte fait irruption dans la vie du PSU. Portées par le mouvement des femmes, les militantes y prennent la parole et vont la garder. Elles sont actives dans le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (Mlac), en plus d’être syndicalistes ou engagées dans les associations familiales. En novembre 1971, le numéro spécial « Vers une société socialiste : libération des femmes » de Tribune socialistesera tiré à 42 000 exemplaires.
Toute cette période est intense mais épuise aussi le corps militant : le PSU tombe sous la barre des 10 000 membres. Il n’en reste pas moins, selon son secrétaire national, « le premier parti révolutionnaire d’Europe ». Il faut tenir son rang, parler à son « courant » et l’alimenter.
En mars 1970 paraît le premier numéro de Critique socialiste, revue du PSU « pour une théorie et une pratique révolutionnaire ». En couverture, Marx. Au sommaire : classe, parti, pouvoir, démocratie, violence, contrôle ouvrier, syndicats. La Fête du PSU tient sa première édition en 1972 à Meudon.
Dans ce nouvel espace politique, il manque encore au parti une idée-force, mobilisatrice et rassembleuse : ce sera l’autogestion.
Théo Roumier
III/ Demain l’autogestion… et ses obstacles
L’histoire du PSU est étroitement liée à celle de la CFDT. Avec l’autogestion, les deux organisations ont partagé une référence commune. Le rapport de parti à syndicat a cependant été source de conflit, tandis que l’irruption du PS est venue compliquer la donne.
Théo Roumier
« Contrôler« Contrôler aujourd’hui pour décider demain » et « Vivre demain dans nos luttes d’aujourd’hui ». Les deux formules sont proches. La première est le titre du manifeste adopté par le 8e congrès du PSU à Toulouse, en décembre 1972. La seconde orne la tribune du 36e congrès de la CFDT qui se tient à Nantes, du 30 mai au 3 juin 1973. Si le terme d’autogestion n’y figure pas, c’est bien ce qui les inspire. L’historien Frank Georgi y voit « l’ombre portée » de Mai-68.
La CFDT est celle qui l’a d’abord assumé dans un communiqué confédéral, le 16 mai 1968 : « À la monarchie industrielle et administrative, il faut substituer des structures démocratiques à base d’autogestion. » En mai 1970, son congrès adopte la perspective du socialisme autogestionnaire, appuyé sur trois piliers : 1) la propriété sociale des moyens de production (ni privée, ni d’État donc) ; 2) la planification démocratique ; 3) l’autogestion, de l’entreprise comme de la société.
Le PSU met un peu plus de temps à lui emboîter le pas. À la faveur d’une alliance entre Michel Rocard et une frange de la gauche du parti, une solide majorité va faire du PSU le parti de l’autogestion socialiste.

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Le manifeste de Toulouse précise bien que « l’autogestion ne se résume pas à une forme d’organisation de la production ». Authentique « démocratie des conseils », elle vise plus large : « Rompre avec l’organisation capitaliste du travail où la machine détermine les cadences et le geste de l’homme, retrouver son identité et maîtriser sa vie, n’être pas un objet que la société façonne, conditionne, rejette. » Elle est « la grande voie [du] socialisme vrai », dit Pierre Naville.
« Les meilleurs militants du syndicalisme ouvrier »
On peut dire que CFTC/CFDT et PSU cheminent de concert depuis les années 1960. Bien des militant·es ont des parcours communs, notamment des passages par la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) ou l’Action catholique ouvrière (ACO). Il n’est pas rare qu’un cadre cédétiste soit aussi « socialiste unifié ».
C’est le cas d’Edmond Maire par exemple, qui participe à la table ronde « Ce que les syndicalistes attendent d’un parti socialiste » pour Tribune socialiste, fin avril 1960. Il est alors jeune dirigeant de la Fédération des industries chimiques CFTC, avant de devenir secrétaire général de la CFDT en 1971.
Dès leur préambule, les statuts du PSU ne font pas dans la demi-mesure : « Tout membre du parti a le devoir d’être syndiqué. Le parti demande à ses adhérents d’être les meilleurs militants du syndicalisme ouvrier. » À la CFTC (Confédération française des travailleurs chrétiens), on les retrouvera donc fermement engagé·es en faveur de la déconfessionnalisation de la centrale.
À la CFDT (Confédération française démocratique du travail) en 1964 (il y aura toutefois une « CFTC maintenue » minoritaire), ces militant·es sont décidé·es à faire basculer la centrale syndicale dans le camp du socialisme. Si le parti a aussi des militant·es à la CGT, dont des responsables, la radicalisation de la CFDT après 1968 la rend bien plus attrayante pour le « nouveau PSU ».

Conscient du poids de la charte d’Amiens et persuadé du naufrage du syndicalisme dès lors qu’il est réduit à la simple courroie de transmission d’un parti, le PSU réprouve néanmoins tout fractionnisme. Cela n’empêche pas la CFDT de s’inquiéter publiquement, et à plusieurs reprises, du rôle que jouent – ou qu’elle pense que jouent – les militant·es PSU en son sein. Notamment au travers de ses groupes d’entreprises.
1973, année charnière
La direction du syndicat sait compter. Elle estime à 400 le nombre de ses syndiqué·es candidatant aux législatives de mars 1973, la moitié pour le PSU, soit la quasi-totalité des candidat·es du parti. Sur les 1 700 délégué·es du congrès confédéral de Nantes, près d’un·e sur dix est au PSU. C’est la formation politique la plus présente dans ses rangs et elle s’est mis en tête de rassembler les autogestionnaires.
Dans la foulée de l’adoption de son Manifeste, le PSU lance le Comité de liaison pour l’autogestion socialiste, le Clas en janvier 1973. S’y joignent les trotskistes « pablistes » de l’Alliance marxiste révolutionnaire (AMR) et des exclus du PCF : les centres d’initiative communiste (CIC). Évidemment, le PSU aimerait y rallier la CFDT. D’autant qu’il s’agit de faire pièce au programme commun de gouvernement, trop étatiste et réformiste à leurs yeux, ratifié à l’été 1972 par le PCF, le PS et les radicaux de gauche.
La CGT soutient le Programme commun. Pour des raisons proches du PSU, ce n’est pas le cas de la CFDT. Mais lors de la table ronde de 1960, Edmond Maire avait prévenu : « Il est normal qu’une organisation syndicale ait une pensée politique autonome et qu’elle juge les partis selon leurs possibilités de réalisation de cette pensée. »
Comment juge-t-il alors celui qui était encore le sien en 1968 ? Durement. Aux législatives, le PSU n’a rassemblé qu’à peine 2 % des voix, quand le PS a presque atteint les 20 %, talonnant le PCF et ses 21,5 %. Même cornaqué désormais par Mitterrand, le PS apparaît à la CFDT comme bien plus à même de faire contrepoids au duo « autoritaire » CGT/PCF.
Le « débat sur l’autogestion » bute sur une question. Comment faire advenir le socialisme : d’en haut ou d’en bas ?
En creux, cela révèle que la direction du syndicat compte au final plus sur un débouché politique arrimé aux institutions qu’à l’auto-organisation des luttes, pourtant caractéristique de la période. Michel Rocard commence sérieusement à douter de son avenir au PSU.
Le « débat sur l’autogestion », ainsi que l’identifie Le Mondeen ce mois de juin, bute sur une question. Comment faire advenir le socialisme : d’en haut ou d’en bas ? Cet été-là, la lutte des ouvrier·es de Lip, fleuron de l’horlogerie bisontine, va donner du poids à la seconde option.

Pour Bernard Ravenel, « s’il y eut un bonheur PSU, ce fut Lip ». « On fabrique, on vend, on se paye » : la confiscation du stock de montres, la relance de la production par les grévistes, les payes sauvages qu’ils et elles s’attribuent, jusqu’à la démocratie des assemblées générales… Autant d’applications pratiques de sa stratégie autogestionnaire.
Quant aux animateurs les plus connus de la lutte, comme Charles Piaget, en plus d’être des syndicalistes CFDT chevronnés, ils sont militants du PSU. Au-delà des rangs du parti, Lip bénéficie d’un fort soutien populaire et, six ans après, ravive les espoirs du « peuple de mai ».
À la recherche d’une gauche autogestionnaire
De quoi pousser une partie du PSU à parier sur une candidature Piaget pour la présidentielle anticipée de 1974. Sans succès. Mitterrand est à nouveau le candidat unique de la gauche, activement soutenu par Rocard, qui prépare son transfert.
L’opération des « Assises du socialisme » est montée dans la foulée. La majorité rocardienne du PSU est cette fois au diapason de la direction CFDT : l’idée est de faire du PS le « grand parti de l’autogestion ». Mitterrand feint d’y donner crédit. La crise interne qui s’ensuit se solde par un coup de théâtre, avec la mise en minorité de Rocard en octobre. Près de 2 000 membres vont le suivre au PS, dont l’unique député PSU et de nombreux élus. Michel Mousel, issu du courant marxiste révolutionnaire, reprend le secrétariat national.
Le PSU passe « à l’heure Lip ». Instruit des leçons des révolutions chiliennes et portugaises, le parti veut continuer de travailler aux questions de fond – rapport à l’État, processus de transition, formes du pouvoir. Propulsé à la direction, Charles Piaget le résume à sa façon : « Notre objectif n’est pas de remplacer des patrons et des préfets de droite par des directeurs et des préfets de gauche. »
Il s’agit de voir plus vaste. Comme beaucoup, les adhérent·es du PSU vivent dans la certitude d’une victoire de la gauche aux législatives de mars 1978. Leur idée est de bâtir l’unité populaire pour pousser le futur gouvernement le plus loin possible, et aussi de dégager une composante autogestionnaire « critique » qu’ils pourraient vertébrer sans toutefois la diriger. Dans les deux cas, son projet socialiste doit battre au pouls du terrain.
Cette séparation du politique et “du reste” a fait du Programme commun un cadavre et de l’Union de la gauche un fantôme.
Michel Mousel
Avec un peu plus de 60 % de ses membres syndiqué·es – d’abord à la CFDT –, l’intervention dans le monde du travail n’est pas délaissée. Le parti est par ailleurs actif dans les mobilisations de soldats, soutient les revendications basques, bretonnes, corses, occitanes, dénonce le chômage de masse naissant, épaule des travailleurs immigrés, se mobilise pour le droit à l’avortement.
Les femmes représentent maintenant un tiers de ses effectifs et percutent l’organisation par une vive critique de la domination masculine qui s’y exerce. Enfin, il y a le tournant écologique, axé sur le refus du nucléaire civil : le PSU participe à la manifestation antinucléaire de Creys-Malville, celle où Vital Michalon est tué.

Pour les municipales de 1977, le choix du PSU a été de s’insérer dans les majorités de gauche – ce qui lui apporte un millier d’élu·es – tout en défendant la perspective de mairies sous contrôle citoyen, à l’image de l’expérience menée à Louviers.
Actualisant et précisant le manifeste de Toulouse, il présente en 1978 un nouveau programme, Pour vivre, produire, travailler autrement. Et aux législatives de mars, avec le Mouvement pour une alternative non violente (MAN), le PSU monte un Front autogestionnaire sous un triple mot d’ordre : « Droits des femmes, écologie, socialisme ».
L’alliance ne rassemble que 290 000 voix et dépasse à peine les 1 % au plan national. La rupture de l’Union de la gauche à l’automne 1977 entraîne en réalité une défaite cinglante pour toutes et tous. Michel Mousel dresse un réquisitoire sévère : « C’est n’avoir rien compris aux erreurs du passé, à cette séparation du politique et “du reste” qui a fait du Programme commun un cadavre et de l’Union de la gauche un fantôme. »
Le parti encaisse. Il refuse de se résumer à un déclin électoral : après tout, l’autogestion est faite pour déborder les isoloirs. Au parc de la Courneuve, les fêtes du PSU de cette seconde moitié des années 1970 réussissent à attirer chaque année des dizaines de milliers de participant·es. Il y a bien une place pour un « troisième courant » de la gauche, anti-autoritaire et révolutionnaire.
Théo Roumier
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Théo Roumier est l’auteur de Charles Piaget. De Lip aux « milliers de collectifs » (Libertalia, 2024).
Cette série s’appuie sur la fréquentation des archives conservées à l’Institut Tribune socialiste (ITS), 40 rue de Malte à Paris, et sur les différentes publications du PSU ou de ses membres.
Deux ouvrages ont été des références utiles et précieuses : Bernard Ravenel, Quand la gauche se réinventait. Le PSU, histoire d’un parti visionnaire. 1960-1989 (La Découverte, 2016), somme sur l’histoire du PSU par l’un de ses animateurs, membre du parti de 1960 à 1989 ; Octave Pernot, Derrière l’affiche. Militants, militantes et militantisme au Parti socialiste unifié (1960 à 1989) (Presses universitaires de Rennes, 2025), qui contient de nombreux éléments statistiques sur le corps militant du PSU.
Enfin, on peut consulter les notices biographiques de l’ensemble des membres du PSU cité·es dans cette série sur le site du Maitron.