Un quart des bassins versants connaissent une situation de tension de plus en plus forte du fait des prélèvements d’eau dans nos rivières, ruisseaux et nappes souterraine.

L’eau, un bien commun que la loi d’urgence agricole met en danger

OPINION

Article écrit par

Marc Dufumier

Professeur honoraire d’AgroParisTech, président d’AgriParis Seine

5 août 202 https://www.alternatives-economiques.fr/l-eau-un-bien-commun-que-la-loi-d-urgence-agricole-met-en-danger_05-08-2026?utm_campaign=hebdo_tous&utm_medium=email&utm_source=emailing&utm_content=260809

Votée le 21 juillet au terme d’un parcours houleux, la loi d’urgence agricole prévoit notamment de faciliter l’établissement de nouveaux ouvrages de stockage d’eau destinée à l’irrigation − autrement dit des mégabassines − en allégeant les procédures préalables de concertation.

Ceci alors que, en raison du dérèglement climatique en cours et à l’intensité accrue des accidents climatiques extrêmes (sécheresses, canicules, orages, inondations, etc.), un quart des bassins versants de l’Hexagone connaissent une situation de tension de plus en plus forte du fait des prélèvements d’eau dans nos rivières, ruisseaux et nappes souterraines…

Les pouvoirs publics sont donc souvent contraints d’imposer des mesures de restriction en ce qui concerne certains usages des eaux du robinet : lavage des voitures, remplissage des piscines, arrosage des terrains de golf, etc. Il est en effet préférable de se prémunir contre d’éventuelles pénuries d’eau pour la satisfaction de besoins bien plus essentiels : boisson pour les humains, douches, lutte contre les incendies, etc. Et ne pas abaisser exagérément le débit de nos cours d’eau et le niveau de nos nappes phréatiques.

Il nous faut aussi éviter de polluer ces eaux avec des contaminants. La consommation d’une eau trop chargée en nitrates peut entraîner divers troubles de la santé : hypertension, cancer gastrique, malformations congénitales, etc. Leur présence dans les eaux de surface et souterraines peut être à l’origine de la prolifération d’algues vertes dans les étangs et sur les plages bretonnes. L’ingestion régulière de perturbateurs endocriniens par les femmes enceintes et les jeunes en période de croissance peut être à l’origine de maladies neurodégénératives et cancers prématurés.

Nous devons donc lutter contre de tels dommages en réduisant l’emploi de lisiers et engrais azotés de synthèse, à l’origine des pollutions en nitrates, et en n’ayant moins ou plus du tout recours aux herbicides, fongicides et insecticides dont les résidus présents dans la nourriture et l’eau du robinet peuvent occasionner des maladies du vieillissement prématurées. Or la loi d’urgence agricole prévoit notamment de réautoriser les néonicotinoïdes.

Suppression de la concertation

58 % des eaux prélevées sont de nos jours destinées à l’agriculture, et tout particulièrement à l’irrigation. La question se pose donc de savoir s’il serait ou non possible d’y avoir beaucoup moins recours, malgré les risques accrus de canicules et de sécheresses.

Une loi sur l’eau de 1992 avait institué un processus de concertation entre usagers, agriculteurs, collectivités territoriales et services de l’Etat, pour la mise au point de schémas d’aménagement et de gestion des eaux (Sage) à l’échelle de territoires hydrographiques cohérents (bassins versants ou aquifères). Ces derniers sont devenus des outils de planification locale de grande portée juridique devant s’imposer aux décisions administratives dans le domaine de l’eau.

La loi d’urgence agricole remet en question la gouvernance locale et démocratique de l’eau en modifiant la tutelle des agences de l’eau

Mais la loi d’urgence agricole récemment votée au parlement remet fortement en question cette gouvernance locale et démocratique en modifiant de fait la tutelle des agences de l’eau, et en envisageant de doubler d’ici 2035 la capacité de stockage des eaux à des fins agricoles.

Ces dispositions présentent le risque de voir autoriser la construction des fameuses et coûteuses mégabassines visant à stocker de l’eau pompée dans les nappes phréatiques au profit d’une petite minorité d’agriculteurs : un début de privatisation d’un bien commun qui risque de contribuer à l’affaissement progressif de nos nappes souterraines.

Mieux gérer l’eau

Or il existe des techniques alternatives, inspirées de l’agroécologie, qui permettraient de faire un usage plus judicieux des eaux de pluie. Leur ruissellement à la surface des parcelles peut être réduit en y entretenant des haies vives et en y maintenant une couverture végétale la plus dense possible. On peut favoriser leur infiltration et leur stockage dans les sols, en y favorisant la multiplication de vers de terre et autres bestioles susceptibles d’y creuser de petites galeries souterraines. 

Les eaux ainsi infiltrées dans les sols peuvent être ensuite retenues à hauteur des racines, en accroissant le taux d’humus dans les strates superficielles. Il suffit alors d’apporter aux sols diverses matières organiques : fumiers, composts, bois raméal fragmenté, etc.

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Mais le plus urgent serait de réduire la part consacrée aux cultures d’été (maïs, betteraves, tournesol, etc.) dans nos assolements et rotations de cultures. Et d’implanter davantage de cultures d’hiver (blé, orge, colza, etc.) plus à même de mettre à profit les eaux de pluie qui, sous nos latitudes, tombent surtout de l’automne au printemps.

Il faut aussi faire en sorte que l’eau du robinet soit vraiment potable. Mais le coût de sa potabilisation peut devenir très élevé lorsque les eaux prélevées sont déjà très polluées. D’où l’intérêt d’éviter tout d’abord leur contamination : se prémunir contre les pollutions coûte en effet souvent moins cher qu’assainir. La régie Eau de Paris peut en témoigner.

Une agriculture qui limite ses pollutions

Mais, pour cela aussi, il existe des pratiques agricoles relevant de l’agroécologie capables de limiter considérablement ces pollutions. La diversification des plantes cultivées au sein des rotations et assolements peut contribuer à réduire la prolifération des herbes adventices, des insectes ravageurs et des champignons pathogènes, sans qu’on ait besoin de les éradiquer. Cette diversification permet alors de ne plus employer les pesticides dont on connaît les effets néfastes pour notre santé et celle des pollinisateurs.

Intégrer des légumineuses (féverole, pois, haricot, etc.) dans les rotations de cultures permet de nous fournir des protéines végétales sans recourir aux engrais azotés de synthèse, et contribue aussi à fertiliser les sols par la voie biologique pour les cultures qui vont leur succéder. Une façon d’éviter des excès de nitrates dans les eaux de ruissellement et les nappes souterraines.

Si, en Bretagne, les animaux confinés à l’étable ou en porcherie pouvaient être de nouveau élevés sur des litières de paille, avec pour effet de produire du fumier, les nitrates de leurs urines n’iraient pas fertiliser des algues vertes sur le littoral du fait des écoulements de lisiers.

Associer de nouveau de l’élevage avec les grandes cultures dans les régions comme la Beauce, la Brie ou la Picardie permettrait éviter les recours inconsidérés aux engrais azotés de synthèse

Et si l’on parvenait à associer de nouveau de l’élevage avec les grandes cultures dans les régions comme la Beauce, la Brie, la Picardie, etc., nous pourrions éviter les recours inconsidérés aux engrais azotés de synthèse, car les sols seraient de nouveau fertilisés en azote par la voie biologique, grâce aux légumineuses fourragères (trèfle, luzerne, etc.) et à la production de fumier.

On ne manque donc pas de techniques alternatives qui permettraient de satisfaire nos besoins en eau potable et en bonne nourriture tout en sauvegardant la qualité de nos eaux de surface et souterraines. Mais seules des formes d’agriculture paysanne, bien plus diversifiées que les formes d’agriculture industrielle qui prévalent aujourd’hui, seraient capables de réduire les prélèvements d’eau destinés à l’irrigation et de ne plus épandre de produits contaminants.

Elles sont, il est vrai, plus exigeantes en travail. Il nous faudrait donc rémunérer nos agriculteurs en fonction de la qualité de leurs produits et de leurs services environnementaux d’intérêt général, en proportion de la quantité de travail requise pour ce faire. Une politique totalement contraire à la loi d’urgence agricole, qui va favoriser la multiplication et l’agrandissement des élevages hors sol les plus polluants en levant les règles destinées à limiter leur taille.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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