Sécheresse : « Notre société s’est construite sur le mythe d’une eau abondante »
Dans un entretien au « Monde », Simon Porcher, chercheur en sciences de gestion, explique que la gestion de l’eau devrait devenir une question centrale dans le débat public, alors que le mois de juillet a battu tous les records de sécheresse et de chaleur.
Propos recueillis par Diane Merveilleux
Publié aujourd’hui à 12h00 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/08/08/secheresse-notre-societe-s-est-construite-sur-le-mythe-d-une-eau-abondante_6741260_3244.html
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La France a connu, depuis avril, un déficit de pluies et plusieurs vagues de chaleur d’ampleur inédite, qui ont créé les conditions d’une sécheresse exceptionnelle et alarmante. Vendredi 7 août, 99 départements étaient concernés par une mise sous surveillance pouvant faire l’objet de restrictions à l’usage de l’eau, dont 67 considérés comme en « crise ». Cet assèchement généralisé des sols et des cours d’eau a de graves conséquences sur l’agriculture, l’économie, la santé humaine, tout en étant en lien direct avec la multiplication des feux de forêts.
Il ne s’agit pas d’une crise passagère, mais du résultat d’une lente dégradation de nos ressources en eau, qui mérite d’être mieux abordée démocratiquement, juge Simon Porcher, professeur en sciences de gestion à l’université Paris-Dauphine-PSL, dans son essai Nous sommes faits d’eau. L’avenir d’une ressource vitale (Les Corps conducteurs, 352 pages, 22 euros).
En quoi notre gestion de l’eau est-elle en partie responsable de la situation de sécheresse que nous connaissons ?
On voit bien, en cette année 2026, qu’avec le réchauffement climatique, le cycle de l’eau est bouleversé. Des périodes de précipitation très intenses, comme cet hiver, précéderont des périodes de sécheresse très intenses. Il va falloir gérer cela beaucoup plus fréquemment qu’avant, alors même que l’eau est sujette à des pressions anthropiques. L’artificialisation des sols, qui empêche l’eau de s’y infiltrer quand il pleut, des pratiques agricoles intensives, qui exposent les sols et réduisent aussi leur capacité à retenir l’eau, la pollution…
Notre société s’est construite sur le mythe d’une eau abondante. On a créé des infrastructures pour assurer la continuité d’accès à l’eau – des canaux pour la transférer d’une région à l’autre, des canalisations souterraines pour permettre un accès continu aux services publics d’eau potable. Ces infrastructures sont souvent invisibilisées : tout a été fait pour que personne ne se soucie vraiment de la rareté de l’eau. Celle-ci est considérée comme une ressource à prélever.
Concentrés sur la gestion de l’offre, on cherche tout de suite des solutions techniques, comme la mise en place de barrages, de bassines pour stocker l’eau. Nous ne pensons ni aux solutions naturelles ni à la gestion de la demande en eau, sa diminution étant une des manières d’éviter la rareté. Aujourd’hui, la demande est tellement forte que 50 % de la population mondiale connaît des pénuries d’eau, au moins une partie de l’année.
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Quelles modifications de nos usages semblent nécessaires pour envisager l’avenir ?
Il y a deux mots-clés importants : la performance et la sobriété. La performance, c’est l’idée de rendre la goutte d’eau plus efficace, de mieux valoriser chaque prélèvement en eau. Cela implique de réduire les pertes d’eau sur les réseaux, de 20 % aujourd’hui. Réutiliser davantage les eaux usées, dans les milieux industriels comme domestiques. Adapter les cultures aux conditions climatiques locales, faire de l’irrigation goutte à goutte, beaucoup plus précise. Et puis améliorer la capacité des sols à stocker naturellement l’eau, restaurer des zones humides, replanter des arbres, dans les zones urbaines notamment, de manière à pouvoir stocker naturellement de l’eau.
L’autre volet, celui de la sobriété, impose en revanche de repenser nos usages pour distinguer l’essentiel du superflu. C’est plus difficile, car il faut se dire que tous les usages n’ont pas la même légitimité, et réaliser des arbitrages. Par exemple, l’usage de l’eau pour l’hygiène domestique, pour boire, pour cuisiner, n’a pas du tout la même valeur que pour remplir une piscine. Les tensions vont naître du fait que chaque activité va se déclarer prioritaire. Cela impose une réflexion démocratique, et pose la question d’un prix de l’eau, qui soit différencié selon l’importance des usages.
Il faut rappeler que la France est vue comme ayant une des gouvernances les plus sophistiquées au monde en matière d’eau. On ne gouverne pas par département ou par région, mais par bassin versant – une zone sur laquelle les eaux s’écoulent vers une rivière ou un fleuve majeurs. Pour chaque grand bassin, des « parlements de l’eau », appelés les comités de bassin, réunissent les différents usagers de l’eau et les représentants politiques des régions, des départements, des collectivités et de l’Etat. Mais il faudrait, à mon avis, mieux impliquer les citoyens, qui ne sont quasiment jamais consultés directement sur la politique de l’eau, et recréer des institutions qui ne soient pas axées sur la gestion de l’abondance, mais plutôt sur celle de la rareté.
Le sujet est-il, selon vous, suffisamment pris en compte dans le débat public, notamment à l’approche de l’élection présidentielle de 2027 ?
Je trouve que le sujet est beaucoup mieux couvert dans les médias et le débat public depuis la grande sécheresse de 2022 [dont le coût avait été évalué à 5,6 milliards d’euros en France]. Les enjeux autour de l’eau sont mieux connus, on l’a vu dans les débats autour de la loi d’urgence agricole. Mais il est encore trop traité lors des crises – sécheresses, inondations –, alors même que nous vivons plutôt une lente érosion. Les modifications des écosystèmes appellent à des changements de comportement, des changements institutionnels. Cela mériterait un débat beaucoup plus permanent.
Il s’agit d’un sujet de société fondamental, qui pose la question du réchauffement climatique, de l’agriculture, de l’énergie, de l’aménagement du territoire, de la santé publique et même de la souveraineté économique, puisque 80 % des prélèvements en France se font pour des activités économiques. Une grande transformation de la gestion de l’eau passera forcément par un changement de récits. Aujourd’hui, on a tous les faits scientifiques, mais ils ne suffisent pas. Le défi est de faire en sorte que l’eau ne soit pas un sujet technique, mais démocratique, qui soit capté par les citoyens, notamment pendant la présidentielle.