« Tous logés à la même enseigne » ? La grande illusion de l’égalité face aux risques
Deux événements, survenus à quelques semaines d’intervalle, racontent l’état réel de la société française. D’un côté, une étude de l’Insee révèle que plus d’une personne sur cinq a connu des privations matérielles et sociales entre 2022 et 2025. De l’autre, une canicule d’une intensité exceptionnelle rappelle que les catastrophes climatiques frappent d’abord les plus vulnérables. À rebours des récentes déclarations de Yann Barthès, selon lesquelles nous serions « tous logés à la même enseigne » face à la chaleur, ces deux constats racontent une tout autre histoire : le changement climatique ne suspend pas les inégalités sociales, il les exacerbe. Plus que jamais, l’insécurité sociale travaille notre société, comme la pandémie de Covid-19 l’avait déjà révélé. Malgré l’ampleur de la redistribution, la cohésion nationale se fissure et des logiques de sécession progressent. Une société ne se défait pas toujours dans le fracas. Elle peut aussi s’éroder en silence.
publié le 04/08/2026 Par Frédéric Farah

Il y a un peu plus de six ans, la pandémie de Covid-19 bouleversait la France comme une grande partie du monde. Pendant plus d’un an, confinements et arrêts d’activité ont rythmé le quotidien. Mais derrière une épreuve apparemment commune se cachaient des réalités profondément inégales. Les habitants de logements exigus, les aides-soignantes, les travailleurs de la logistique et, plus largement, les salariés de première ligne ont payé un tribut particulièrement lourd. La crise sanitaire révélait une nouvelle fois l’ampleur de la crise du logement, tandis que les réponses politiques continuaient d’être renvoyées à plus tard derrière un activisme législatif souvent plus spectaculaire qu’efficace.
Six ans plus tard, en juin 2026, une vague de chaleur d’une violence exceptionnelle balayait le pays, reléguant presque celle de 2003 au second plan. Pour ceux qui en doutaient encore, le changement climatique n’est plus une menace lointaine : il s’installe durablement et promet des étés toujours plus éprouvants. Là encore, derrière les chiffres de la mortalité, les inégalités sociales surgissent avec une force saisissante.
Les ménages confrontés à la précarité ou à des logements dégradés ont été les premiers exposés. Les plus aisés ont pu compter sur la climatisation, le télétravail ou, pour certains, une résidence secondaire. Les classes populaires, elles, ont dû affronter la chaleur sans ces protections. Les travailleurs de première ligne ne pouvaient interrompre leur activité, tandis que de nombreux enfants des quartiers populaires cherchaient un peu de fraîcheur dans l’espace public, parfois au péril de leur sécurité, entre baignades interdites et ouvertures sauvages de bouches d’incendie.
Au-delà de ces différences de conditions de vie, c’est une inégalité plus profonde qui apparaît : l’inégalité face au risque. Les ménages les plus favorisés disposent des ressources nécessaires pour acheter des protections – climatisation, logements mieux isolés, environnements plus favorables –, tandis que les autres doivent composer avec des logements inadaptés et des services publics parfois affaiblis. Les canicules deviennent ainsi un révélateur social autant qu’un phénomène climatique. Les décès qu’elles provoquent rappellent la vulnérabilité accrue des catégories populaires, plus souvent touchées par des maladies chroniques comme le diabète ou certains cancers, et confrontées à des conditions de vie plus éprouvantes.
Cet épisode climatique, dont il faut malheureusement redouter la répétition, vient s’ajouter à une lente dégradation de la cohésion sociale qui, à bas bruit, fragilise l’avenir du pays.
C’est dans une relative indifférence que l’Insee a publié, en mai 2026, un panorama particulièrement préoccupant de la société française. Son enquête éclaire avec précision les difficultés auxquelles une part croissante de la population est confrontée : entre 2022 et 2025, plus d’un Français sur cinq a connu au moins une période de privation matérielle et sociale.
Ce constat doit toutefois être observé dans la durée. Une privation passagère n’a pas les mêmes conséquences qu’une privation durable. Or, l’Insee montre que 17 % de la population a connu des privations de manière intermittente, tandis que 5 % en ont souffert de façon continue. Comme souvent, les vulnérabilités se cumulent et s’autoalimentent : dans sept cas sur dix, ces privations s’accompagnent également d’un épisode de pauvreté monétaire.
Cette dernière est mesurée à partir d’un seuil fixé à 50 % ou 60 % du revenu médian, selon les conventions statistiques, et varie en fonction de la composition du ménage. En France, en 2026, le seuil à 60 % du revenu médian s’établit autour de 1 288 euros mensuels pour une personne seule. Près de 9,8 millions de personnes vivent ainsi sous ce seuil. Plus le niveau de vie s’en éloigne, plus l’intensité de la pauvreté est forte. Celle-ci atteint aujourd’hui 19,2 %, ce qui signifie que le niveau de vie médian des personnes pauvres est inférieur de 19,2 % au seuil de pauvreté.
L’Insee appréhende ces privations à travers treize indicateurs couvrant les besoins les plus élémentaires de la vie quotidienne : chauffer correctement son logement, acheter des vêtements neufs ou encore partager un repas avec des proches. En 2025, 43,9 % des personnes vivant en France métropolitaine dans un logement ordinaire déclarent subir au moins l’une de ces privations. À ce constat s’ajoute un autre chiffre tout aussi préoccupant : malgré la redistribution, 16 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. L’insécurité sociale atteint ainsi une ampleur rarement observée.
La privation la plus fréquente concerne l’impossibilité de faire face à une dépense imprévue d’environ 1 000 euros : 28 % des personnes interrogées déclarent ne pas en avoir les moyens. Surtout, ces difficultés tendent à s’installer. Entre 2024 et 2025, la situation est restée inchangée pour 56,9 % des personnes concernées. Au total, 21,3 % des Français ont connu au moins une période de privation entre 2022 et 2025, tandis que 6,5 % alternent entre phases de privation et périodes plus favorables. Ces chiffres rappellent une réalité souvent oubliée : la précarité n’est pas toujours permanente, mais elle est rarement éphémère.
Portrait de la France des privations matérielles et sociales
Cette enquête constitue un précieux révélateur des transformations sociales à l’œuvre. Sans surprise, les moins diplômés et les chômeurs sont les plus exposés. Entre 2022 et 2025, 16,4 % des demandeurs d’emploi connaissent une situation durable de privation matérielle et sociale, avec un risque six fois supérieur au reste de la population. Les personnes sans diplôme sont tout aussi vulnérables : plus d’une sur deux est concernée en 2022 et leur risque est trois fois supérieur à celui des titulaires du baccalauréat.
La composition du ménage joue également un rôle déterminant. Les familles monoparentales présentent un risque trois fois plus élevé que les couples avec enfants, tandis que les personnes seules voient ce risque doubler. Cette évolution est d’autant plus préoccupante que ces situations progressent fortement : le nombre de personnes vivant seules est passé de 2,8 millions en 1968 à plus de 11 millions en 2023, tandis que les familles monoparentales ont triplé depuis les années 1960. À l’inverse, les propriétaires ayant achevé le remboursement de leur logement sont nettement moins exposés.
Ces différents facteurs dessinent ce que les sociologues appellent un « idéal-type » : la personne la plus vulnérable est souvent seule ou à la tête d’une famille monoparentale, peu diplômée, au chômage et locataire. C’est aussi celle qui cumule le plus fréquemment les difficultés : espérance de vie plus faible, logement dégradé, emploi précaire et exposition accrue aux épisodes caniculaires.
Les données convergent d’ailleurs avec celles sur les emplois précaires : temps partiel subi, intérim, contrats à durée déterminée ou encore une partie du travail indépendant aux revenus modestes. Ces formes d’emploi restent minoritaires en stock, mais représentent une part importante des embauches. Là encore, les moins diplômés, les moins qualifiés et une partie des personnes issues de l’immigration sont les premiers concernés. Les privations matérielles et sociales ne fragilisent donc pas seulement les individus : elles érodent progressivement le lien social et le sentiment d’appartenir à un monde commun.
Keynes évoquait déjà la « pauvreté dans l’abondance ». Le capitalisme est une immense machine à produire des richesses, mais aussi des inégalités et un sous-emploi persistant. En France, le niveau de vie médian a progressé de 0,9 % en euros constants, mais celui des ménages les plus modestes a reculé de 1 %, tandis que les plus aisés ont vu le leur augmenter de 2,1 %. Plus que jamais, des mécanismes correcteurs demeurent indispensables.
Or, la progression de la pauvreté met en évidence les limites croissantes de notre système redistributif. Sans prestations sociales, le taux de pauvreté aurait atteint 21,5 % en 2023, soit plus de six points supplémentaires. L’État social continue donc de réduire la pauvreté comme son intensité, mais il peine davantage à en faire sortir durablement les ménages. En 2017, les prestations sociales permettaient à 37 % des ménages de franchir le seuil de pauvreté ; ils n’étaient plus que 28 % en 2023. Cette dégradation s’explique par la baisse des dépenses de solidarité rapportées au PIB depuis 2020, par le choc inflationniste récent et par l’envolée des dépenses préengagées – logement, énergie, assurances ou télécommunications. Une fois encore, le logement apparaît comme l’épicentre de la crise sociale : plus de 12 millions de personnes s’y trouvent en situation de fragilité.
Depuis la Libération, l’État social constitue pourtant l’un des principaux artisans de la cohésion nationale. Il a réduit les risques sociaux, organisé la solidarité entre les générations et largement contribué à la stabilité économique et sociale de l’après-guerre, amortissant notamment les effets du chômage de masse. Aujourd’hui, sous l’effet des réformes néolibérales successives, de la financiarisation de l’économie et de l’affaiblissement des services publics, ce modèle peine davantage à remplir cette mission.
C’est désormais le « monde commun » qui vacille. Les inégalités, les mécanismes de reproduction sociale et l’isolement nourrissent des logiques de sécession qui fragilisent le corps social. La promesse de mobilité sociale s’efface peu à peu. Restent alors les deux questions formulées par le sociologue Serge Paugam : « Pour qui je compte ? » et « Sur qui je peux compter ? » À l’heure des canicules, des privations matérielles et sociales et de l’isolement croissant, elles résonnent avec une acuité particulière.
Les deux quinquennats macronistes qui s’achèvent ont davantage prolongé cette érosion qu’ils ne l’ont enrayée, en affaiblissant les services publics, le pouvoir d’achat et les mécanismes redistributifs. Pourtant, ces fractures ne datent pas d’hier. Dès 1996, Jean-Paul Fitoussi et Pierre Rosanvallon alertaient dans Le Nouvel Âge des inégalités : « Le sens de l’avenir s’est du même coup inversé. Il n’est plus perçu comme le temps de la carrière, de la progression professionnelle, mais comme celui de l’aléa. Tout paraît incertain à tout instant. » (1) Trente ans plus tard, on aurait aimé que cette analyse ait été démentie par les faits.
Notes
(1) Jean-Paul Fitoussi, Pierre Rosanvallon, Le Nouvel Âge des inégalités, Paris, Seuil, essai, 1996, p.28