Mortalité infantile : un rapport d’abord dissimulé dévoile la gravité de la situation en France
Un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) publié mardi 4 août révèle que la France connaît l’un des taux les plus élevés de mortalité infantile. Les professionnels de santé interrogés par « Mediapart » considèrent que cette étude vise à côté et ne propose rien de révolutionnaire.
Daté de janvier 2026, le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), intitulé « Organisation de la périnatalité dans les territoires : affirmer une logique de santé publique », n’a été rendu public que le mardi 4 août. Cette étude de l’instance placée sous la tutelle des ministères sociaux, consacrée à la mortalité infantile, a été retenue sept mois par la ministre de la santé, Stéphanie Rist, comme l’a révélé Le Canard enchaîné. Un article de presse qui a contraint à sa publication en catimini.
Ce long délai est difficile à décorréler de son contenu embarrassant : le rapport dresse un constat sévère. Il met en évidence une dégradation continue de la mortalité infantile. Une dégringolade d’autant plus marquante que la France, longtemps considérée comme une référence en matière de santé périnatale, décroche désormais parmi les pays développés.

Le personnel soignant s’occupe d’un bébé prématuré au service des urgences néonatales de la maternité de l’hôpital universitaire de Nancy, en octobre 2025. © Photo Jean-Christophe Verhaegen / AFP
Après avoir atteint en 2011 son point historiquement le plus bas (3,5 ‰), le taux de mortalité infantile a entamé depuis cette date une remontée continue jusqu’à atteindre 4,1‰ pour 1 000 naissances en 2024, soit 2 709 enfants morts avant leur premier anniversaire. L’Igas qualifie de « considérable » cet excès de mortalité, le tout dans un contexte d’effondrement des naissances, alors qu’Emmanuel Macron exhorte la population française à s’adonner au « réarmement démographique ».
Un résultat qui « singularise » désormais la France, qui est passée de la troisième place au sein de l’Union européenne entre 1996 et 2000 à la vingtième en 2014, puis à la vingt-troisième à partir de 2022.
Depuis vingt-cinq ans, ce taux augmente alors même que les voisins de l’UE enregistrent des taux de mortalité en baisse. Les trois auteurs du rapport, dont Aquilino Morelle, ancien conseiller de François Hollande, soulignent que, si la France était alignée sur le taux de mortalité infantile moyen de l’UE, soit 3,3‰, « ce sont les morts de 529 enfants dans leur première année qui auraient pu être évitées en 2024 ».
Rien de « très opérationnel »
Dans ce rapport, l’augmentation de la mortalité infantile est considérée comme « un phénomène multifactoriel » et les auteurs et l’autrice estiment que des « facteurs d’ordre populationnels » – c’est-à-dire des caractéristiques démographiques et sociales d’une population – s’avèrent prédominants dans « la prévalence accrue de la prématurité (grande et extrême), elle-même responsable de l’essentiel de la mortalité néonatale ».
Les membres de l’instance évoquent l’âge de plus en plus tardif des grossesses (de 29,9 en 2010 à 30,7 ans en 2019), ainsi que la part des mères de 35 ans et plus (de 19,1 à 25,8 % sur la même période). Ce qui augmente le risque de complications.
La hausse des grossesses multiples, souvent plus complexes, contribue à ces chiffres. La proportion de femmes en surpoids ou en obésité avant grossesse a elle aussi augmenté, passant de 22,8 % en 2003 à 31,8 % en 2016, soit une forte hausse de neuf points.
Le facteur de risque principal, c’est la fragilité sociale.
Olivier Morel, secrétaire général au sein du Collège national des gynécologues et obstétriciens français
Olivier Morel, secrétaire général au sein du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (Cngof), juge ce rapport avec sévérité. Le document n’est « pas du tout révolutionnaire » et ne propose rien de « très opérationnel » qui permettrait concrètement d’améliorer la situation. Et surtout, les raisons avancées par les auteurs et l’autrice pour justifier ces taux élevés de mortalité infantile lui semblent peu convaincantes.
D’autant plus que ces facteurs sont tout à fait comparables dans les pays voisins, notamment les pays nordiques, qui obtiennent pourtant de meilleurs résultats. Selon lui, on ne peut pas « se cacher derrière son petit doigt » en affirmant que les femmes françaises sont plus complexes qu’ailleurs.
Par ailleurs, le professeur estime que centrer le discours uniquement sur le tri des femmes en fonction de leurs facteurs de risque est une approche incomplète. La majorité des complications majeures (comme les hémorragies) surviennent au moment de l’accouchement et ce, très souvent chez des femmes jeunes ne présentant aucun facteur de risque préalable.
De plus, ajoute-t-il, « le facteur de risque principal, c’est la fragilité sociale ». Le médecin poursuit : « Le problème, c’est comment on identifie les fragilités sociales pour mieux suivre ces femmes et s’assurer que, tant par leur suivi qu’au moment de l’accouchement, elles vont être prises en charge correctement. »
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Le rapport se focalise sur les inégalités sociales et territoriales. Ces dernières amplifient le risque de décès du nouveau-né ou de sa mère. Les chiffres dans les territoires d’outre-mer (8‰) sont édifiants. « La santé des femmes ultramarines, précisément, est moins bonne que dans l’Hexagone. Les facteurs de risque tels que le diabète gestationnel, les troubles hypertensifs pendant la grossesse sont retrouvés plus fréquemment dans les [outre-mer] que dans l’Hexagone », dit le rapport.
Même constat en Seine-Saint-Denis (6‰). « Si toute la population avait le même risque de mortalité néonatale que les 20 % les plus favorisés, on estime qu’un quart des décès, soit 2 494 décès de nouveau-nés, auraient pu être évités rien qu’entre 2015 et 2020 », soulignent les auteurs et autrice.
L’augmentation de la mortalité infantile s’inscrit aussi dans un contexte de fortes inégalités sociales et d’accès aux soins. Les écarts observés reflètent avant tout des inégalités de conditions de vie et de prise en charge. Entre 2010-2014 et 2015-2022, la mortalité infantile est passée de 4,5‰ à 5,3 ‰chez les mères nées à l’étranger, alors qu’elle est restée stable à 3,3‰ chez les mères nées en France.
Les disparités sont particulièrement marquées pour les femmes nées au Maghreb (4,6‰) et dans un autre pays d’Afrique (7,5 ‰), où le taux est 2,2 fois supérieur à celui des femmes nées en France. Ces écarts sont largement associés à des facteurs de précarité, à un moins bon état de santé, à un suivi de grossesse plus irrégulier et à des obstacles persistants dans l’accès à la prévention et aux soins. Plus qu’un effet de l’origine en elle-même, ces chiffres mettent en lumière le poids des inégalités sociales et des difficultés d’accès au système de santé.
« C’est comme un lundi matin pour nous »
Maria Iasagkasvili, sage-femme coordinatrice au réseau Solipam et doctorante en géographie de la santé à l’université Rennes-II n’est pas tombée de sa chaise à la découverte des conclusions de ce rapport : « C’est comme un lundi matin pour nous. »
En effet, le réseau Solipam et le Samusocial ont déjà documenté la situation sociale ainsi que l’état de santé physique et psychique des femmes sans domicile en période périnatale dans une étude sortie au mois de mars 2026.
Mais elle trouve utile que la question des conséquences de la précarité et du mal-logement sur la santé des mères et des enfants soit abordée, ce que la médecine ne prend pas assez en compte, selon elle. Maria Iasagkasvili voit au quotidien l’impact du mal-logement ou du sans-abrisme.
Les structures d’hébergement d’urgence provisoires manquent cruellement d’installations sanitaires, ce qui peut provoquer des infections à répétition chez les enfants. De plus, les hôtels sociaux du 115, où les familles restent parfois des années, sont souvent insalubres, ce qui nuit gravement au développement de l’enfant.
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« On a quand même des enfants qui tombent malades constamment. Je me souviens d’un bébé de 8 mois qui est mort d’une insuffisance respiratoire en 2025. Elle était hébergée dans un de ces lieux et tombait malade constamment et allait d’infection en surinfection… », rapporte la sage-femme.
Le docteur Patrick Daoud est le président du réseau périnatal Naître dans l’Est francilien (Nef) et chef du pôle femme enfant du groupement hospitalier Grand Paris Nord-Est. Il exerce depuis trente ans en Seine-Saint-Denis, l’un des départements les plus pauvres de France et les plus touchés par la mortalité infantile.
Depuis une dizaine d’années, il constate quotidiennement un accroissement de la grande précarité. Cela se traduit par une hausse du nombre de femmes à la rue, vivant dans des bidonvilles ou dépendantes du 115. Outre les problèmes majeurs de logement, ces dernières rencontrent aussi des difficultés pour se nourrir correctement, ce qui aggrave les facteurs de risque comme l’obésité et le diabète. Certaines présentent aussi plus de risques de complications vasculo-placentaires.
Pour lui, la grossesse est « un révélateur et un amplificateur de vulnérabilité. Plus une femme est vulnérable, que ce soit sur le plan médical ou social, plus la grossesse va amplifier ses vulnérabilités et plus l’issue de la grossesse risquera d’être défavorable ».
Sans compter que les hôpitaux renvoient les familles vers leurs hébergements précaires sans suivi adapté – même si, pour éviter de remettre des femmes malades ou des nouveau-nés à la rue, certaines maternités prolongent les séjours, ce qui expose les nourrissons à des risques d’infections nosocomiales. « À l’inverse, l’instabilité et les sorties rapides empêchent un suivi médical correct avec les vaccins ou les examens », poursuit Maria Iasagkasvili.
Inadaptation du système de santé français
Les auteurs et l’autrice du rapport balaient l’hypothèse selon laquelle la fermeture des petites maternités contribuerait à l’augmentation des morts néonatales – les décrets de 1998 ont imposé la fermeture des maternités réalisant moins de 300 accouchements par an car jugées insuffisamment sûres.
Pour elle et eux, « proposer […] comme solution à un grave problème de santé publique, multiforme et multifactoriel, la seule hausse du seuil minimal d’activité des maternités […] constituerait une réponse mécanique, datée ».
Patrick Daoud estime également que ce n’est pas le facteur déterminant : « Tout se passe avant. Ce n’est pas le fait de mettre plus de personnel dans les salles de naissance, ce n’est pas le fait de fermer les petites maternités qui va changer quoi que ce soit. »
La question de la réorganisation et de la révision de la carte des maternités est systématiquement écartée par l’État, qui agit comme s’il n’y avait pas de crise liée au manque de personnels, déplore Olivier Morel.
Olivier Morel n’est pas sur la même ligne. Le problème, à ses yeux, est que le rapport évacue totalement la question de l’inadaptation du système de santé français, « que ce soit en termes de nombre de maternités et surtout de maternité qui ne sont plus adaptées à des soins au XXIe siècle ».
Pour lui, maintenir de trop nombreuses petites maternités qui, sous le seuil de 1 500 naissances par an, n’ont pas de médecin de garde sur place et manquent de moyens de transfusion suffisants, gaspille des ressources humaines au détriment de la qualité du suivi global des grossesses.
La question de la réorganisation et de la révision de la carte des maternités est systématiquement écartée par l’État, qui agit comme s’il n’y avait pas de crise liée au manque de personnels, déplore encore le médecin.
L’Igas recommande de renforcer le suivi des femmes dès la grossesse afin de mieux repérer et prendre en charge les situations à risque, de développer des dispositifs pour les publics vulnérables et d’accroître les capacités de réanimation néonatale. L’instance préconise en ce sens un plan stratégique national pour 2027-2030.
Pour Maria Iasagkasvili, l’offre de soins, notamment hors de la petite couronne parisienne, est tellement dégradée que les femmes enceintes doivent souvent multiplier les déplacements pour leur suivi. Elle plaide pour un accès simplifié à la couverture maladie et à l’aide médicale d’État, ainsi qu’un financement pérenne des hôpitaux publics et des centres de protection maternelle et infantile (PMI).
Patrick Daoud privilégie, lui, des initiatives locales plutôt que des plans nationaux. Il cite en exemple les unités d’accompagnement personnalisées (UAP) déployées dans plusieurs villes de Seine-Saint-Denis, qui réunissent sage-femmes, obstétricien·nes, psychologues et assistant·es sociales pour accompagner les femmes les plus vulnérables.
Selon lui, ces dispositifs ont permis de diviser par deux le taux de prématurité des grossesses suivies. Il déplore par ailleurs l’affaiblissement des PMI, conséquence des restrictions budgétaires et du manque de professionnel·les, ce qui fragilise un maillage territorial essentiel à la prévention.
Malgré les conditions rocambolesques de publication de ce rapport, la ministre de la santé s’est félicitée sur LinkedIn, jeudi 6 août, de ses conclusions. Elle a rappelé que les travaux de la mission mise en place cet été sur ce sujet se clôtureront fin octobre 2026.
Hausse de la mortalité infantile : un rapport de l’IGAS « relativise » le rôle de la fermeture des petites maternités
Elévation de l’âge des femmes enceintes, précarité sociale, augmentation des grossesses multiples… L’inspection générale des affaires sociales, dans un rapport rendu public mercredi 5 août, livre sa propre analyse sur le recul de la France vers le bas du classement européen.
Par Mattea Battaglia
Publié aujourd’hui à 05h00, modifié à 10h24 https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/08/07/hausse-de-la-mortalite-infantile-un-rapport-de-l-igas-relativise-le-role-de-la-fermeture-des-petites-maternites_6740413_3224.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20260807&lmd_link&&M_BT=53496897516380#x3D;tempsforts-title-_titre_6
Temps de Lecture 4 min.

Les alertes sur l’augmentation de la mortalité périnatale – autour de la naissance – se succèdent, et le débat sur les causes de cette tendance, propre à la France, ne se tarit pas. Après l’Académie de médecine, la Cour des comptes, les interpellations d’organisations professionnelles ou de parlementaires, c’est au tour de l’inspection générale des affaires sociales (IGAS) de se pencher sur le phénomène.
Dans un rapport de 300 pages remis au ministère de la santé mi-février, mais qui n’a été diffusé que mercredi 5 août après qu’un article du Canard enchaîné en a dévoilé les grandes lignes, l’IGAS livre sa propre analyse quant au rôle de l’offre de soins, et plus particulièrement sur le point inflammable des petites maternités, dont les fermetures se sont multipliées ces dernières décennies. Pour lutter contre la hausse de la mortalité infantile, les députés ont d’ailleurs voté en première lecture, en mai 2025, un moratoire sur les fermetures des petites structures.
C’est dans ce contexte politiquement sensible que l’IGAS, instance d’évaluation des ministères sociaux, partage son diagnostic. « Contrairement aux idées reçues, la mission constate que les restructurations de l’offre de maternités (…) n’expliquent pas à elles seules cette dégradation », met en avant l’IGAS dans le communiqué accompagnant la diffusion du rapport **. Avant d’apporter un éclairage : « Il ne semble pas qu’un modèle type d’organisation territoriale optimale des maternités puisse être mis en avant de façon convaincante. » Une manière de repousser les arguments de nombre de professionnels de santé, qui estiment que les petites maternités sont un risque pour la sécurité, faute d’effectifs et d’équipes stables.
Une chute en quinze ans
Le constat est connu, et les signataires du rapport, parmi lesquels figure l’ancien conseiller de François Hollande, Aquilino Morelle, en livrent une synthèse : autrefois citée en exemple, la France a reculé en quinze ans vers le bas du classement européen, avec, en 2024, selon les chiffres de l’Institut national de la statistique et des études économiques, plus de 4 bébés sur 1 000 (4,1, précisément) morts avant leur premier anniversaire, contre 3,5 pour 1 000 en 2011. Un « déclassement » d’autant plus inquiétant que, sur la période, d’autres pays européens ont enregistré une trajectoire à la baisse.
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Ainsi en France, en 2024, 2 709 enfants sont décédés avant leur 1 an. Une tendance qui s’explique « exclusivement » par l’essor de la mortalité néonatale (entre le jour 0 et le jour 27), la mortalité du jour 28 au jour 364 étant stable. « Si la France connaissait le taux de mortalité infantile moyen de l’Union européenne, soit 3,3 pour 1 000, ce sont les morts de 529 enfants dans leur première année qui auraient pu être évitées en 2024, écrivent les auteurs. Et si la France avait obtenu les résultats de l’Italie ou du Portugal, soit une mortalité infantile de 2,5 pour 1 000, elle aurait cette fois évité le décès de 1 057 enfants. »
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Voilà pour le tableau général. C’est sur le volet analytique que l’IGAS se démarque, en poussant à « relativiser »l’influence de l’organisation de l’offre de maternités sur l’évolution constatée. Autrement dit, l’impact du mouvement de fermeture des petites maternités, amorcé dans les années 1970 et qui s’est accéléré avec la publication des décrets périnatalité de 1998 et l’introduction d’un seuil d’activité minimal de 300 accouchements par an.
La question s’invite régulièrement dans l’actualité, au gré des tensions dans l’offre de soins, opposant de manière parfois manichéenne les tenants de la sécurité obstétricale, d’une part, à ceux de la proximité géographique de l’autre. « L’on ne saurait soutenir l’existence d’un lien direct, et encore moins univoque, entre l’organisation de l’offre de maternités et les résultats constatés en termes de reprise de la mortalité infantile depuis 2011 », leur opposent les inspecteurs, en adossant une partie de leur démonstration sur la situation de pays voisins.
« Si la Suède a, depuis longtemps, regroupé ses naissances dans des établissements de très grande taille (de 8 000 à 9 000 accouchements par an pour certains), avec un très bon résultat de mortalité infantile (2,1 pour 1 000), l’Italie, elle, avec un nombre important de maternités (395 en 2023), de petites tailles pour beaucoup d’entre elles, obtient un résultat presque aussi satisfaisant (2,5 pour 1 000). »
La cause de cette hausse de la mortalité infantile n’est donc pas unique, font valoir les rapporteurs, en soulignant « le rôle des facteurs d’ordre populationnels » qui s’avèrent « déterminants » : élévation de l’âge des femmes enceintes, précarité sociale, augmentation des grossesses multiples, etc. S’y ajoute le rôle prépondérant des inégalités sociales et territoriales qui amplifient les risques pour le nouveau-né.
Vives réactions
Chez les acteurs de terrain, les premières réactions sont vives. « En santé publique, l’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence », tacle le professeur de gynécologie-obstétrique Yves Ville. Il a coordonné pour le compte de l’Académie de médecine, en 2023, un rapport qui a fait date sur le sujet * (la mission constate que les restructurations de l’offre de maternités engagées depuis plusieurs décennies n’expliquent pas à elles seules cette dégradation) , dans lequel il préconisait de porter le seuil minimal d’activité des maternités à 1 000 accouchements par an.
« Personne n’a jamais soutenu que la taille d’une maternité détermine mécaniquement la mortalité. Mais les difficultés de ressources humaines, unanimement décrites comme le problème central par tous les acteurs de la périnatalité, ne peuvent être résolues que par une masse critique suffisante, défend-il. Or, plus de 80 % des maternités réalisant moins de 1 000 accouchements fonctionnent en tension démographique sévère. Plus des deux tiers recourent à de l’intérim… L’IGAS documente tout cela, mais n’en tire aucune conséquence. »
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« On a là un bon pavé dans la mare, dans cette eau stagnante où rien ne bouge depuis des années, réagit pour sa part Bertrand de Rochambeau, président du Syndicat national des gynécologues-obstétriciens de France. La fermeture des petites maternités est nécessaire chaque fois qu’elles sont dangereuses, mais ce n’est pas parce qu’elles sont petites qu’elles doivent être fermées… La réponse ne peut être que territoriale, au sens d’adaptée aux besoins de chaque territoire », épingle-t-il.
Début juillet, la ministre de la santé, Stéphanie Rist, avait communiqué sur le sujet, en annonçant la mise en place d’actions de prévention, en s’engageant à réviser les décrets de 1998, ou encore en développant un « registre de périnatalité » permettant d’en savoir plus sur les parcours de la mère et de l’enfant. Les arbitrages les plus délicats concernant la carte des maternités ont, eux, été repoussés à octobre.
La hausse de la mortalité infantile n’est pas due à la fermeture de maternités selon l’IGAS
Quentin Haroche
05 août 2026 https://www.jim.fr/viewarticle/hausse-mortalité-infantile-n-pas-due-fermeture-2026a1000qmo
Dans son dernier rapport, l’administration estime qu’il n’existe pas de lien entre la hausse de la mortalité infantile et l’évolution de l’offre de maternités sur le territoire.
Les rapports constatant la dégradation de la santé périnatale en France se multiplient tristement ces derniers temps. Le 8 juillet dernier, Santé Publique France (SPF) publiait ainsi un rapport alarmant sur la situation de la santé périnatale dans notre pays. On y apprenait ainsi que le taux de mortalité infantile, soit la part d’enfants mourant avant l’âge de 1 an, était passé de 3,5 pour 1 000 en 2011 à 4,1 pour 1 000 en 2024, soit 2 700 enfants mourant avant leur premier anniversaire chaque année. Cette hausse de 0,6 point du taux de mortalité infantile a fait passer la France de la 3èmeplace des pays européens avec le plus faible taux de mortalité infantile en 2000 à la 23ème place en 2022. Cette hausse s’explique uniquement par celle de la mortalité néonatale (durant les quatre premières semaines de vie), alors que la mortalité post-néonatale (entre le 28ème et le 364ème jour) est stable.
Ces dernières années, beaucoup d’observateurs, tels les journalistes Anthony Cortes et Sébastien Leurquin dans un ouvrage consacré au sujet en 2025, ont attribué cette hausse de la mortalité infantile à la forte baisse du nombre de maternités ouvertes dans notre pays. A la fois pour des raisons budgétaires et pour éviter le maintien de petites maternités réputées dangereuses, le nombre de structures sur le territoire français a en effet été divisé par trois ces cinquante dernières années. Bien que ce lien entre hausse de la mortalité infantile et réduction du nombre de maternités soit réfuté par la plupart des gynécologues, les députés ont tout de même voté l’an dernier en première lecture une proposition de loi prévoyant un moratoire sur les fermetures de maternités.
Il n’existe pas de « modèle type » de l’organisation territoriale des maternités
Mais dans un rapport publié ce mardi consacré à la périnatalité, l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) estime à son tour que « l’on ne saurait soutenir l’existence d’un lien direct, et encore moins univoque, entre l’organisation de l’offre de maternités et les résultats constatés en termes de reprise de la mortalité infantile depuis 2011 ». Les auteurs du rapport assurent encore que la baisse du nombre de maternités n’a eu « aucune conséquence notable en termes de mortalité néonatale ou d’événements indésirables graves». Ils notent d’ailleurs que certains départements particulièrement dotés en maternités de niveau 2 et 3, supposément les plus sûres, observent également une hausse de la mortalité infantile.
Selon l’IGAS, les comparaisons internationales ne permettent pas d’aboutir à un « modèle type d’organisation territoriale des maternités ». Ainsi, ces dernières années, la Suède et l’Italie ont fait, dans ce domaine, des choix radicalement différents : des énormes maternités pour la première (avec certains établissements réalisant plus de 8 000 accouchements par an), des petites maternités pour la seconde. Le tout en obtenant des résultats similaires en termes de mortalité infantile (2,1 pour 1 000 en Suède et 2,5 pour 1 000 en Italie).
L’IGAS en tire la conclusion que continuer à diminuer le nombre de maternités, comme le préconisent certains gynécologues, n’est pas non plus la solution pour réduire la mortalité infantile. « Proposer comme solution à un grave problème de santé publique, multiforme et multifactoriel, la seule hausse du seuil minimal d’activité des maternités, par exemple passer de 300 à 1 000 comme le suggèrent certaines voix, constituerait une réponse mécanique, datée, comme plaquée sur la situation actuelle, en décalage par rapport à l’ampleur du problème populationnel à l’origine de la dégradation sanitaire constatée » écrivent les inspecteurs.
Le rôle de l’immigration dans la hausse de la mortalité infantile
Pour les agents de l’IGAS, la hausse de la mortalité infantile en France s’explique en réalité par des causes multifactorielles. Le rapport cite notamment l’augmentation de l’âge des mères (passé 44 ans, le taux de mortalité infantile est supérieur à 5 pour 1 000), celle du nombre de grossesses multiples (le taux de mortalité des enfants issus d’une grossesse multiple est de 18,7 pour 1 000), la hausse de la prévalence du surpoids et de l’obésité chez les femmes enceintes (de 23 % en 2003 à 32 % en 2016) et la précarité (le taux de mortalité infantile des enfants de femmes inactives est de 5,1 pour 1 000). Cependant, plusieurs de ces facteurs (notamment le recul de l’âge maternel) peuvent également concerner nos voisins.
Sujet quelque peu tabou, l’IGAS évoque également le poids de l’immigration. Le taux de mortalité des enfants nés de mères nées en Afrique est ainsi 2,2 fois supérieur à celui d’enfants nés de mères nées en France et continue d’augmenter. Or, la part des enfants nés de mères non-européennes est passé de 16 % en 2010 à 23,5 % en 2024. L’IGAS estime ainsi que la hausse du taux de mortalité chez les enfants de mères nées à l’étranger est responsable de la totalité de la hausse de la mortalité infantile en France entre 2010 et 2022.
Au final, l’IGAS avance 24 recommandations pour tenter de juguler la hausse de la mortalité infantile. S’agissant du parcours périnatal, elle préconise de désigner systématiquement un professionnel de santé référent pour chaque grossesse, de réactualiser les règles encadrant les conditions de fonctionnement des maternités et de respecter un ratio de un lit de réanimation néonatale pour 1 000 naissances. L’administration demande également la mise en place d’un « plan stratégique de périnatalité 2027-2030 » pour redonner à la politique de périnatalité « la priorité qu’elle a perdue au cours des deux dernières décennies ».
Hausse de la mortalité infantile en France : « On est face à une crise sociale, sociétale et territoriale »
Publié le mardi 11 août 2026 à 08:20 https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-du-mardi-11-aout-2026-2078185
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L’invité de 8h20 : le grand entretien
Par Alexis MorelSuivre
Isabelle Derrendinger, présidente du Conseil national de l’ordre des sages-femmes, Anthony Cortes, journaliste à L’Humanité, auteur de l’enquête « 4,1. Le scandale des accouchements en France » et Yves Ville, chef du service de médecine fœtale et de la maternité à l’hôpital Necker-Enfants malades.
Avec
- Yves Villegynécologue obstétricien et chef de service Maternité, Imagerie et Médecine fœtale, Hôpital Necker-Enfants Malades
- Anthony CortesJournaliste
Un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) publié début août analyse les causes de l’augmentation de la mortalité infantile en France. En 2024, 4 bébés sur 1000 sont morts avant leur premier anniversaire, la plupart dans les premiers jours suivant la naissance, soit 2 700 enfants décédés au total. Pour Anthony Cortes, journaliste à L’Humanité, auteur de l’enquête 4,1. Le scandale des accouchements en France (Buchet-Castel), « on est face à une crise à tous les étages, à tous les niveaux, il y a une crise d’abord sociale, sociétale et territoriale ».
Le journaliste explique, sur France Inter, mardi 11 août, que la mortalité infantile touche « en premier lieu, les enfants d’ouvrières, d’employés, d’inactifs, bien plus que les cadres », mais aussi « les enfants des mères d’origine étrangère ». Il y a aussi une disparité territoriale dans les chances de survie des bébés. « Si vous êtes dans les ruralités ou dans les quartiers populaires, vous avez malheureusement davantage de chances de perdre la vie avant même de la commencer », affirme Anthony Cortes, qui précise que 13 départements ne comptent qu’une seule maternité. « Il y a une crise des établissements, des maternités évidemment, des petites comme des grandes, avec des difficultés à recruter, des difficultés à assurer la triple permanence des soins. Et puis surtout, c’est un point qu’on oublie trop souvent, une crise absolue de la prévention, avec des centres de protection maternelle et infantile (PMI) qui ont été largement oubliés », ajoute-t-il.
« On n’accouche pas de façon égalitaire »
Isabelle Derrendinger, présidente du Conseil national de l’ordre des sages-femmes, plussoie : « On ne naît pas tous égaux, mais on n’accouche pas de façon égalitaire aussi, quel que soit l’endroit où on l’en accouche. » Elle affirme, aussi sur France Inter, que « nous manquons cruellement de politique nationale pour prendre en compte la périnatalité, notamment sur les actions de prévention ».
Pour Yves Ville, chef du service de médecine fœtale et de la maternité à l’hôpital Necker-Enfants malades de Paris, également sur France Inter, « la partie la plus importante est celle qui est due à la prématurité », qui « a augmenté sensiblement » ces dernières années. « Un tiers de ces enfants prématurés ne naissent toujours pas au bon endroit et bien entendu au bon moment. Ils naissent dans des structures qui ne sont pas à même de les prendre en charge correctement et surtout la moitié de ceux-là n’ont pas reçu le seul médicament depuis plus de 40 ans dont on sait qu’il diminue la mortalité après la naissance, qui est l’administration de corticoïdes à la mère lorsque cette menace d’accoucher prématurément se déclare », détaille-t-il.
Regrouper les maternités
Le médecin estime que la « deuxième faille » réside dans « notre système de transport de ces enfants nés ailleurs vers les structures qui peuvent les prendre en charge », car « 25% de ces demandes de transfert ne peuvent pas être acceptées par les centres qui les prennent en charge au mieux, faute de place ». Et le « troisième manque de notre système » est « la capacité d’accueil », marquée par « un manque de lits de néonatologie qui est criant, quatre fois moins qu’en Suède et même en Italie », souligne Yves Ville.
Pour les auteurs du rapport de l’Igas, la question des fermetures des petites maternités ne saurait expliquer cette situation désastreuse. « Le regroupement des structures, et non pas la fermeture, est absolument essentiel aussi pour l’accueil des patients », affirme Yves Ville. « Il est indéniable que des maternités doivent fermer et vont fermer quand elles ne sont plus en mesure d’assurer la sécurité physique et psychique des patientes et des nouveaux-nés », reconnait Isabelle Derrendinger. « Pour autant, ce qui ne doit plus se produire, c’est ce qui se passe actuellement, des fermetures aléatoires, sporadiques de maternités, où des femmes se retrouvent devant une porte fermée alors qu’elles ne l’avaient pas envisagée. »
Voir aussi:
Transformation de l’offre de soins périnatals dans les territoires : le travail doit commencer – Rapport https://www.senat.fr/rap/r23-753-1/r23-753-10.html
https://environnementsantepolitique.fr/2025/05/26/fermetures-des-petites-maternites-suite/
Commentaire Dr Jean SCHEFFER
Voilà un rapport qui ne va pas plaire à l’Académie de médecine*, ni aux sociétés savantes de Gynéco-obstétrique, ni à la cour des comptes*** qui souhaitent des maternités d’au moins 1000 accouchements par an !