La multiplication des incendies et des canicules ne suffira pas à réorienter les politiques publiques

 Les catastrophes climatiques ne produisent pas mécaniquement plus de prévenance à l’égard du monde »

Tribune

Benoit Giry Sociologue

Le sociologue Benoit Giry estime, dans une tribune au « Monde », que la multiplication des incendies et des canicules ne suffira pas à réorienter les politiques publiques. Seul un travail politique de longue haleine le pourrait.

Publié hier à 06h00  https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/07/29/les-catastrophes-climatiques-ne-produisent-pas-mecaniquement-plus-de-prevenance-a-l-egard-du-monde_6736008_3232.html?srsltid=AfmBOoqhxJe9b3tVWq9yo2Qa-amIXfAIR-46vI1xC2vXztnzeTb6uagc

 Temps de Lecture 6 min

Au cours de la seconde moitié du XXᵉ siècle, le nombre de catastrophes survenant chaque année dans le monde a été multiplié par 20. Depuis 2000, elles ont atteint un plateau élevé, oscillant autour de 600 catastrophes par an. Depuis 2000, elles tuent, blessent ou rendent sans domicile en moyenne 200 millions de personnes chaque année, soit 2,5 % de la population mondiale. En faisant l’hypothèse passablement irréaliste que la distribution de cette expérience est équiprobable – c’est-à-dire que chaque individu dans le monde a la même chance de vivre un désastre –, et que les individus compris dans ces 2,5 % changent tous les ans, cela signifie qu’entre 2000 et 2040 l’équivalent de l’intégralité de la population mondiale actuelle, soit 8 milliards d’individus, aura été affecté par une catastrophe. Si vous et vos proches ne l’avez pas encore été, c’est qu’en réalité la distribution de l’exposition aux aléas et des vulnérabilités étant inégalitaire, d’autres dans le monde l’ont été pour vous. A plusieurs reprises.

Mais en France hexagonale aussi, l’étau se resserre. Pour cette raison peut-être, la vénérable tradition intellectuelle se représentant les catastrophes comme des forces positives de transformation du monde semble connaître une nouvelle jeunesse dans notre pays. Celle qu’on trouvait déjà, à deux mille ans d’écart, chez Polybe (Histoire, livre VI) ou chez Rebecca Solnit, dans Un paradis en enfer (2009 ; Editions de l’Olivier, 2023), on la trouve encore, en ces jours d’incendies et de canicule, sous la plume d’éditorialistes qui glosent sur la « prise de conscience », l’« impossible retour en arrière ». A la faveur des manifestations les plus spectaculaires de la dégradation écologique de notre milieu (phénomènes météorologiques extrêmes, incendies, épidémies, guerres pour les ressources, etc.), des voix teintées d’un optimisme politique ingénu annoncent une réorientation générale de nos modes d’existence sous les coups de boutoir des désastres. Comme si, après l’épreuve du désastre, les sociétés édifiées devenaient mécaniquement plus solidaires et plus responsables.

Cette proposition est d’une grande naïveté sociologique. Certes, de nombreux travaux de recherche ont mis en évidence les comportements « prosociaux » qui apparaissent lors des désastres, l’émergence de normes de collaboration et d’entraide qui s’agrègent en ce que le sociologue Allen Barton nommait une « communauté thérapeutique » (Communities in Disaster, « les communautés face aux catastrophes », 1969), destinée à produire les ferments d’un autre monde. Dans les années 1940, le grand sociologue américain Pitirim Sorokin voyait lui-même les calamités comme des opportunités éducatives pour l’humanité (Man and Society in Calamity, « l’homme et la société dans la calamité », 1942).L’évolutionnisme progressiste aidant, elles ne pouvaient conduire qu’à des formes de vie plus collaboratives, plus inclusives, plus respectueuses des êtres et des choses. Les catastrophes auraient des vertus bienfaitrices car elles auraient des vertus pédagogiques : les sociétés apprendraient et retiendraient la leçon des désastres.

Le mythe de l’épreuve commune

Mais un résumé plus actuel des travaux scientifiques étudiant l’effet de socialisation des catastrophes et leur rôle dans le changement social donne une tout autre perspective. La communauté thérapeutique n’a généralement pas de débouché politique. Les enseignements que nous tirons des catastrophes ne sont pas univoques, et ces dernières ne produisent pas mécaniquement plus de prévenance à l’égard du monde. La possibilité pour une catastrophe de contribuer à une évolution historique significative dépend de conditions sociales encore mal connues et, pour tout dire, rien n’indique que les désastres participent à un quelconque progrès, de ceux qui nous permettraient d’affronter le nouveau régime écologique dans lequel nous vivons. Et ce, pour trois raisons.

La première est que, contrairement à ce que suggère le mythe de l’épreuve commune, l’expérience des désastres est hétérogène. Lorsqu’elle survient, nous ne vivons pas toutes et tous la même catastrophe. Cette expérience dépend fortement de la position sociale des individus et des conditions matérielles et sociales d’existence dans lesquelles ils se trouvent. Lors de la vague de chaleur qui frappa Chicago en 1995, les inégalités de dotation en capital social – une façon de mesurer notre « richesse relationnelle » – faisaient varier d’un rapport de 1 à 10 le taux de mortalité dans les différents quartiers étudiés par le sociologue Eric Klinenberg (Heat Wave, 2002).

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Le recours au confinement, devenu un réflexe face aux accidents industriels, aux épidémies ou aux épisodes météorologiques extrêmes, illustre aussi cette diversité : sous certaines conditions, comme un logement suffisamment confortable, il offre un répit bienvenu dans une existence aliénée. Mais il est aussi susceptible d’aggraver l’isolement des personnes seules et l’exposition des femmes et des enfants aux violences domestiques. Ainsi, lorsque les politiques publiques et les mécanismes de socialisation sont faibles, en l’absence de formes de redistribution ou d’infrastructures ad hoc comme des refuges collectifs, la catastrophe laisse certains individus ressourcés, reposés et enrichis ; elle en laisse d’autres abîmés, épuisés et appauvris.

La deuxième raison est que les récits médiatiques et scientifiques organisant la compréhension des événements catastrophiques sont l’objet de luttes narratives dont l’issue n’est pas encore fixée. Historiquement, le cadre privilégié était celui de l’act of god du décret divin ou de l’événement fortuit – d’un aléa indépendant de décisions individuelles. Depuis quelques années, un autre cadre vient le concurrencer, cherchant systématiquement la main d’Homo sapiens derrière chaque catastrophe. En témoignent le développement des études d’attribution – ces analyses scientifiques évaluant la part de responsabilité humaine dans les phénomènes climatiques – et le succès de la notion d’anthropocène, qui impute la responsabilité du désastre écologique à l’humanité. Paradoxalement, ce cadre ne semble pas changer fondamentalement l’inertie du monde social ; il donne simplement lieu à une production plus systématique de boucs émissaires (les pauvres, les riches, les étrangers, les boomeurs, les écologistes, etc.) au détriment d’une réflexion sur les structures sociales.

Aucun intérêt électoral

Enfin, la troisième raison est que les systèmes politiques, chargés de l’orientation collective des sociétés, parviennent mal à convertir les catastrophes en politiques publiques d’adaptation. Comme l’ont montré les travaux de Thomas Birkland, notamment dans l’ouvrage After Disaster (« après la catastrophe », 1997), pour qu’une catastrophe entraîne la prise en charge d’un problème public, il ne suffit pas qu’elle survienne : il faut que des personnalités autorisées (militants, scientifiques, journalistes, etc.) lui donnent un sens, qu’un public se constitue et qu’il s’approprie ce problème. Le plus souvent, il ne se passe rien. A partir d’une étude portant sur 85 pays entre 2007 et 2015, le politiste Daniel Nohrstedt et ses collègues ont montré qu’à l’échelle mondiale il n’existe pas de lien statistique entre l’occurrence d’un désastre et le développement de politiques de réduction des risques.

Lire aussi |    L’Europe, épicentre du réchauffement climatique, à l’épreuve de ses contradictions * Il faut dire que les responsables élus n’ont aucun intérêt électoral à développer des politiques adéquates de gestion des catastrophes : les enquêtes montrent que l’acceptabilité sociale de ces dispositions dépend de facteurs complexes et que l’impréparation n’est pas sanctionnée dans les urnes. Les politiques se contentent souvent de modalités réactives, comme la mise en scène de l’urgence ou le déblocage des fonds spéciaux, plus rentables électoralement.

Les travaux du politiste américain Andrew Reeves ont montré que les présidents des Etats-Unis ayant déclaré unilatéralement l’état de catastrophe ont gagné en moyenne 1 point de pourcentage de vote supplémentaire par catastrophe déclarée dans les Etats les plus disputés. Cette donne semble avoir été intégrée par les élus puisque le travail de la chercheuse américaine Alicia Cooperman montre qu’au Brésil la déclaration de l’état de sécheresse est davantage corrélée au calendrier électoral qu’à la pluviométrie. Les électeurs ne sont pas en reste : si quelques travaux suggèrent que l’expérience d’une catastrophe liée au réchauffement climatique pourrait être corrélée à une augmentation du vote écologiste en Europe, d’autres considèrent que ce lien n’existe pas. D’autres encore font ressortir une augmentation du soutien à des partis d’extrême droite notoirement climatosceptiques ou climatodénialistes.

Le monde tel qu’il va n’est pas durable. Des transformations radicales de nos modes de vie sont en cours et finiront par advenir. Mais dans quel sens iront-elles ? Vers plus de solidarité ou vers plus de concurrence entre les individus et les groupes sociaux ? Vers plus d’exploitation ou vers une gestion raisonnée des ressources écologiques ? Ce ne sont pas les désastres eux-mêmes qui trancheront car il n’y a pas d’effet mécanique univoque des catastrophes sur le monde social. Les conséquences sociales des catastrophes dépendent des modes de production et d’échange, des inégalités et de la stratification sociale, des processus électoraux, des mouvements sociaux et des mobilisations, des organisations, des instruments d’action publique, des pratiques individuelles et collectives, des catégories de l’entendement des acteurs et des cadres qui les organisent, bref des institutions sociales qui structurent nos vies. Ces institutions ne se modifient qu’au prix d’un travail politique long et difficile. Ne comptons pas sur les seules vertus providentielles des catastrophes. Elles ne nous sauveront pas.

Benoit Giry est sociologue, maître de conférences à Sciences Po Rennes. Il est l’auteur de Sociologie des catastrophes, paru en 2023 aux éditions La Découverte.

Benoit Giry  (Sociologue)

* L’Europe, épicentre du réchauffement climatique, à l’épreuve de ses contradictions

Analyse

auteurAudrey Garric

Que ce soit au fond des mers ou au-delà du cercle polaire, le continent se réchauffe deux fois plus vite que la moyenne mondiale. Mais les politiques d’adaptation européennes au changement climatique sont insuffisantes.

Publié le 11 mai 2026 à 06h00, modifié le 26 juin 2026 à 15h17  Temps de Lecture 3 min. Read in EnglishOffrir l’article 

Parler de la crise climatique en Europe n’est plus une affaire de projections. C’est un constat. Brutal, massif, et désormais impossible à reléguer dans le futur. Le dernier rapport de l’Organisation météorologique mondiale et du service Copernicus sur le changement climatique, élaboré par une centaine de scientifiques et publié le 29 avril, le confirme sans détour : l’Europe est l’épicentre du réchauffement mondial.

Ce continent est celui qui se réchauffe le plus vite sur la planète, deux fois plus que la moyenne mondiale. Plusieurs facteurs expliquent cette sombre performance : sa situation géographique, des cercles vicieux climatiques, des modifications de circulation atmosphérique, mais aussi une amélioration de la qualité de l’air qui, en réduisant les particules réfléchissantes, accentue le réchauffement. Un paradoxe qui implique de réduire encore davantage les émissions de gaz à effet de serre pour poursuivre la lutte contre la pollution, enjeu majeur de santé publique.

L’année 2025 a multiplié les records. Elle figure parmi les trois plus chaudes jamais enregistrées en Europe. Un chiffre est particulièrement éloquent : au moins 95 % du continent a connu des températures supérieures à la normale. La chaleur a atteint jusqu’à l’Arctique, avec des pointes dépassant 30 °C au-delà du cercle polaire, des seuils auparavant impensables. A l’inverse, le froid recule. Les glaciers fondent partout, et le Groenland a perdu 139 milliards de tonnes de glace – l’équivalent de 100 piscines olympiques chaque heure. Or la disparition des surfaces blanches accroît l’absorption de chaleur : le système s’autoalimente.

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Un autre basculement se joue au fond des mers européennes. La température de surface a atteint une valeur inédite et 86 % des zones maritimes ont subi des vagues de chaleur fortes ou extrêmes, nuisant à la biodiversité. Preuve d’un climat déstabilisé, l’Europe s’assèche tout en restant exposée aux inondations et aux pluies diluviennes. Avec la chaleur et la sécheresse vient le feu. Plus d’un million d’hectares de forêts ont brûlé, un record. Les incendies détruisent des puits de carbone et émettent du CO: là encore un cercle vicieux s’installe.

Ces indicateurs recouvrent un lourd bilan pour les sociétés européennes. Plus de 24 000 personnes sont mortes de la chaleur à l’été 2025, et plus de 62 000 l’année précédente. Entre 2021 et 2024, les catastrophes climatiques ont engendré entre 40 et 50 milliards d’euros de pertes économiques par an, selon l’Agence européenne pour l’environnement. Ces extrêmes pourraient faire perdre à l’Union européenne (UE) cinq points de produit intérieur brut d’ici à 2030.

Double handicap

La situation est amenée à s’aggraver. L’humanité rejette toujours davantage de gaz à effet de serre, principalement en raison de la combustion d’énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz). A cela s’ajoute une surchauffe attendue en 2026 et 2027 en raison du retour probable du phénomène naturel El Niño.

La vulnérabilité européenne est parfois perçue comme injuste. Le Vieux Continent est celui qui a le plus réduit ses émissions depuis 1990 et ne pèse désormais plus que 6 % dans les rejets mondiaux. Cette lecture occulte une responsabilité historique majeure. Les pays européens, qui ont bénéficié très tôt des énergies fossiles pour accroître leur richesse, représentent le deuxième pollueur mondial depuis 1850 – derrière les Etats-Unis, mais devant la Chine.

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Le barrage de Yovkovtsi à sec, près de la ville d’Elena, en Bulgarie centrale, le 8 novembre 2024.
Le barrage de Yovkovtsi à sec, près de la ville d’Elena, en Bulgarie centrale, le 8 novembre 2024.  NIKOLAY DOYCHINOV/AFP

L’Union européenne (UE) doit accélérer ses efforts. Elle s’est fixé un objectif parmi les plus ambitieux au monde : réduire ses émissions de 90 % d’ici à 2040 par rapport à 1990 – avec des flexibilités qui en amenuisent la portée. Reste à savoir si elle se donne tous les moyens d’y parvenir.

Car, ces derniers mois, une partie du pacte vert européen a été remise en cause. Assouplissements sur la fin des voitures thermiques neuves en 2035, exemptions sur la taxe carbone aux frontières… la Commission européenne a multiplié les concessions pour donner des gages à l’extrême droite et à une partie de la droite qui font de la transition un bouc émissaire.

La guerre au Moyen-Orient a mis en lumière le double handicap européen. L’UE est non seulement très exposée aux chocs climatiques, mais également à la flambée des prix de l’énergie. Elle importe 95 % de son pétrole et près de 90 % de son gaz. Les énergies renouvelables progressent – elles ont produit 46 % de l’électricité en 2024, contre 28 % pour les fossiles – mais le véritable défi réside désormais dans l’électrification des transports, des bâtiments et de l’industrie. Le plan d’électrification de l’économie, que la Commission doit présenter en juin, pourrait amorcer cette accélération. Décarboner n’est plus seulement une nécessité climatique : c’est plus que jamais une question d’indépendance.

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Réduire les émissions ne suffira pas. Le réchauffement produit déjà des dégâts irréversibles qui vont s’aggraver. L’UE doit donc prendre des mesures pour résister davantage aux chocs. Or actuellement, ses politiques d’adaptation au changement climatique sont insuffisantes, selon le Conseil scientifique consultatif européen sur le climat, l’équivalent du Haut Conseil pour le climat français. Elles se révèlent réactives et fragmentées, plutôt que préventives et systématiques.

Dans ce domaine, comme dans celui de la réduction des émissions, l’UE progresse mais les impacts climatiques s’accélèrent encore plus vite. Elle court après la crise climatique, alors que toutes les études le montrent : l’inaction coûte bien plus cher que l’action. Désormais, la question n’est plus de savoir s’il faut agir, mais à quelle vitesse l’Europe est capable de se transformer pour préserver sa souveraineté et la sécurité de ses habitants. Un enjeu pour aujourd’hui et non pour demain.

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Audrey Garric

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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