La région Paca s’attaque frontalement à l’agriculture paysanne, au profit de la FNSEA
Plusieurs subventions accordées à des structures défendant une agriculture paysanne ont été diminuées ou supprimées, tandis que celles allouées au syndicat majoritaire ont été renforcées. La vice-présidente de la collectivité chargée de l’agriculture défend une « utilisation optimisée, rationalisée » des moyens.
Toulon (Var), Pernes-les-Fontaines (Vaucluse).– Une petite ferme d’un hectare et demi, nichée dans le Vaucluse, à quelques encablures du parc du Luberon. Pour Brice Meunier, qui a commencé dans le secteur sanitaire et social à Marseille, c’était un rêve. Lorsqu’il pense à cette reconversion, il y a une petite quinzaine d’années, il ne connaît rien, ou presque, à l’agriculture. « Le projet initial est fragile car on a tout à apprendre », retrace-t-il aujourd’hui.
Le père de trois enfants frappe alors à la porte de l’Ardear Paca (Association régionale pour le développement de l’emploi agricole et rural en Provence-Alpes-Côte d’Azur). Cette association, composée de six déclinaisons dans chaque département de la région, « accompagne les porteurs de projet, dès l’émergence du projet à la création d’une exploitation ». Le tout dans une perspective de promouvoir l’installation d’un modèle paysan, de petites et moyennes exploitations, très majoritairement en bio.
« Ils font preuve d’une forte innovation pour créer des outils, pour accompagner et répondre aux besoins, aux préoccupations, aux questionnements de nouveaux installés, comme moi », raconte Brice Meunier. Aujourd’hui, il vit du maraîchage à Pernes-les-Fontaines, cultivant une quarantaine de variétés en bio qu’il vend uniquement en circuit court, dans des paniers Amap (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) et sur des marchés.

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Chaque année, l’Ardear Paca accompagne entre 400 et 500 personnes souhaitant se lancer ou récemment installées, soit plus d’un quart des nouveaux porteurs et porteuses de projet sur le territoire régional. Une mission que la structure pourrait ne plus pouvoir assurer dans les prochaines années. La région a, en effet, décidé de ne pas renouveler la subvention de plus de 100 000 euros qu’elle accordait à l’Ardear, en refusant de présenter aux votes des élu·es régionaux leur dossier.
« On dispose de cette subvention depuis 2008. Elle nous permet de fonctionner. On ne peut pas retrouver autant d’argent ailleurs », confie Amélie Pelletier, animatrice-coordinatrice de l’Ardear Paca. Dans un courrier adressé à la région, Charles-Henri Tavernier, vigneron dans les Hautes-Alpes et président de l’Ardear Paca, s’alarme : « Une perte sèche de 102 572 euros […] remettrait notamment en question la continuité du service d’accompagnement des porteurs de projet et des agriculteurs en démarche d’installation ou de transmission. »
Contactée à plusieurs reprises, la région n’a pas souhaité répondre aux questions de Mediapart.
Privilégier les chambres d’agriculture
Socialement aussi, les premières conséquences commencent à se dessiner. Dans les Alpes-Maritimes, la seule salariée va être licenciée, dans le Var, l’animatrice de l’Ardear départemental est passée en activité partielle. Dans les Bouches-du-Rhône, un poste est supprimé, un autre risque de passer aussi à temps partiel. Selon Charles-Henri Tavernier, l’« arrêt brutal de la subvention » entraîne la « perte d’au moins 26 % des effectifs salariés du réseau ».
Pourtant, malgré ses courriers, la région reste inflexible. Dans une réponse datée de fin avril, Bénédicte Martin, vice-présidente chargée de l’agriculture, de la viticulture, de la ruralité et du terroir, justifie sa décision. Au préalable, elle met en avant « un cadre budgétaire extrêmement contraint » avant d’assurer, deux paragraphes plus tard, qu’en Paca, « le budget de l’agriculture a toutefois pu être maintenu ».
Notre agriculture régionale a plus que jamais besoin d’une diversité d’acteurs pour accompagner un maximum de personnes.
L’Ardear Paca
Cette décision n’est donc pas issue d’une baisse budgétaire qui toucherait indistinctement toutes les structures, assume-t-elle, mais bien d’une « optimisation[des] moyens d’action ». Et de poursuivre : « S’agissant de l’accompagnement à l’installation, nous avons fait le choix de financer le réseau consulaire. »
Un réseau structuré autour des chambres d’agriculture départementales, interlocutrices de référence dans le monde agricole, qui accompagnent déjà de nombreuses personnes dans l’installation et la transmission et qui disposent d’importants moyens financiers. Notamment 1,5 million d’euros en 2025 provenant de la région. Cette année-là, uniquement sur les sujets de l’installation et de la transmission, la chambre d’agriculture régionale a touché 320 000 euros de la collectivité.
Une baisse de neuf points pour la liste FNSEA-JA
Mais ce réseau, surtout, est éminemment politique puisque les chambres d’agriculture sont détenues par les syndicats d’exploitant·es arrivés en tête aux élections professionnelles. Qui prônent et défendent, donc, une certaine vision de l’agriculture.
« Les chambres, en Paca, poussent pour s’équiper fortement dès l’installation, ce qui implique un endettement important qui peut être rédhibitoire. Mais il existe des modèles différents, notamment d’installation progressive, plus valorisante pour le travail », raconte Gwennaëlle Le Bars, vigneronne en bio depuis cinq ans dans le Var. Désormais engagée à la Confédération paysanne, elle pense qu’au vu de son profil, elle aurait eu bien plus de mal à s’installer sans l’aide et l’accompagnement de l’Ardear.
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Dans tous les départements de Paca, les chambres d’agriculture sont détenues par la liste d’alliance entre la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) et les Jeunes Agriculteurs (JA). Lors du dernier scrutin, en janvier 2025, elle l’a emporté, comme lors des dernières élections en 2019, mais en perdant partout, ou presque, des suffrages. Au niveau régional, les listes FNSEA-JA ont subi une baisse de neuf points, les faisant passer sous les 50 % des suffrages exprimés. Au détriment, essentiellement, de la Coordination rurale et de la Confédération paysanne, en légère progression.
Une variété de points de vue sur laquelle tente de s’appuyer l’Ardear pour plaider sa cause, alors que la région connaît une activité agricole particulièrement diversifiée. « Notre agriculture régionale a plus que jamais besoin d’une diversité d’acteurs pour accompagner un maximum de personnes et réussir le défi du renouvellement des générations agricoles », soutient l’association.
Réponse de Bénédicte Martin : « Il n’est pas entendable en ce qui me concerne qu’il faudrait différents réseaux d’accompagnement en raison de philosophies différentes des porteurs de projets. » Elle poursuit : « Cette position est un choix assumé d’une utilisation optimisée, rationalisée et transparente de l’argent public qui doit avant tout bénéficier aux agriculteurs. »
Tout le secteur de l’agriculture paysanne touché
Comme si, finalement, une seule vision de l’agriculture devait perdurer en Paca. Et que celle portée par l’Ardear, paysanne et écologique, ne bénéficiait pas aux agriculteurs et agricultrices. Une drôle de justification, alors que la loi d’orientation agricole votée en 2025 a créé France services agriculture (FSA), un guichet unique pour les personnes « souhaitant s’engager dans une activité agricole ». Une mission attribuée aux chambres d’agriculture mais qui doit être, selon la loi, « pluraliste », notamment dans les acteurs retenus pour la mener.
Depuis janvier 2026, des expérimentations de FSA ont été lancées partout dans l’Hexagone… sauf dans la région Sud, où aucune chambre départementale n’a souhaité mettre en place une expérimentation avec des acteurs pluriels. « Cela illustre la vision qu’ils ont du pluralisme et de l’agriculture ici », souffle Yannick Becker, porte-parole de la Confédération paysanne régionale, maraîcher et éleveur bio dans les Alpes-de-Haute-Provence.
La région continue comme si de rien n’était et organise de basses manœuvres pour couper les vivres aux voix discordantes.
Yannick Becker, porte-parole de la Confédération paysanne Paca
Surtout, ce conflit entre l’Ardear et la collectivité n’est pas isolé. Depuis quelques mois, l’ensemble des acteurs, ou presque, de l’agriculture paysanne sont la cible de politiques régionales particulièrement offensives. Le réseau Bio de Paca, qui regroupe les agriculteurs et agricultrices en bio sur le territoire, s’est vu supprimer 70 000 euros de subventions régionales.
Mais c’est la décision actée fin juin par la région qui ulcère particulièrement. Chaque année, depuis 2008, celle-ci verse aux syndicats d’exploitant·es représentatifs une subvention de 200 000 euros visant à « soutenir leur fonctionnement ». Ce fonds annuel est réparti entre les différentes organisations selon une « clé de répartition ». Depuis des années, et comme le fait l’État, celle-ci est calculée à 75 % en fonction des résultats obtenus aux élections professionnelles et à 25 % selon le nombre de sièges dont dispose chaque syndicat au sein des chambres d’agriculture.
Un recours gracieux auprès de la collectivité
Sauf que cette année, la région Sud a décidé de changer ce mode de calcul. Désormais, la répartition est fixée uniquement en fonction du nombre de sièges. Anecdotique ? Pas vraiment. En effet, les élections agricoles fonctionnent avec la prime majoritaire.
L’organisation qui arrive en tête des suffrages – peu importe son résultat – dispose, forcément, d’une majorité absolue de sièges. Par exemple, la liste arrivée en tête dans les Hautes-Alpes a obtenu 40,8 % des suffrages, mais dispose de 72 % des sièges. Calculer la répartition en fonction du nombre de sièges – et non plus des votes reçus – avantage donc mécaniquement le syndicat arrivé en tête. En l’occurrence, la FNSEA et les JA.

Cette décision régionale est lourde d’effets. Pour la Confédération paysanne régionale, cela implique une baisse de plus de 42 % du montant touché les années précédentes. Alors même qu’elle a légèrement progressé en nombre de suffrages lors des dernières élections. À l’inverse, la FNSEA et les JA voient leur subvention à ce titre largement augmenter, trustant plus des trois quarts du fonds… malgré leur baisse de représentativité.
« Canicule, feux, sécheresse, cela fait des semaines qu’on assiste, impuissants, aux dégâts causés par le dérèglement climatique. Mais la région continue comme si de rien n’était et organise de basses manœuvres pour couper les vivres aux voix discordantes », s’alarme Yannick Becker. Avec son organisation, ils ont décidé d’opérer un recours gracieux auprès de la région, lui demandant de revenir sur la décision.
Bénédicte Martin m’a dit que ça ne servait à rien de se voir car nous ne partageons pas la même vision de l’agriculture.
Yannick Becker, porte-parole de la Confédération paysanne Paca
« Pour le dire très simplement, un fonds institué pour encourager la vitalité démocratique ne peut, sans se contredire, organiser l’affaiblissement structurel des courants minoritaires qui en sont la condition », peut-on lire dans ce recours, envoyé à l’administration mercredi 22 juillet, que Mediapart s’est procuré.
Sans réponse de la région dans les deux mois à compter de sa réception, le recours sera considéré comme rejeté. « Alors, on attaquera devant le tribunal administratif », assure Thomas Andrieux, l’avocat de la Confédération paysanne Paca, qui soutient que la décision régionale « méconnaît notamment le principe d’égalité ».
Comment expliquer ces multiples décisions, allant toutes dans le même sens ? La région, notamment par la voix de sa vice-présidente, se fait très discrète. Auprès de Mediapart, nos questions étant restées lettre morte, mais aussi des structures locales. « En six ans de mandat, nous n’avons rencontré qu’une seule fois Bénédicte Martin », assure, avec regret, Yannick Becker, qui affirme avoir écrit à de nombreuses reprises à l’élue pour solliciter un rendez-vous. « Elle m’a dit que ça ne servait à rien de se voir car nous ne partageons pas la même vision de l’agriculture », souffle le porte-parole de la Confédération paysanne.
Une proximité avec la FNSEA qui interroge
Sans guère de dialogue possible, il reste des supputations. Et le CV de l’élue chargée de l’agriculture n’aide pas. Issue d’une famille d’agriculteurs, Bénédicte Martin est la fille d’un ancien membre important de la branche régionale de la FNSEA. Une proximité avec le syndicat majoritaire, bénéficiaire numéro un de ces décisions régionales, qui questionne particulièrement dans le milieu agricole en Paca.
Aussi, c’est le calendrier qui interroge, alors que ces décisions budgétaires interviennent un peu plus d’un an après les dernières élections professionnelles. En effet, la FNSEA se retrouve localement – comme nationalement par ailleurs – affaiblie ; prise sur sa droite par la Coordination rurale, sur sa gauche par la Confédération paysanne. « Ces décisions, en augmentant les fonds du syndicat majoritaire au détriment des autres, sont une manière de recentraliser le pouvoir autour de la FNSEA, après leur relative défaite aux dernières élections », analyse Yannick Becker.
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Brice Meunier, lui, vient de planter 400 arbres sur son exploitation maraîchère. La concrétisation d’une aide de l’État, et des conseils d’Agribio Vaucluse – la branche locale de Bio de Paca. Ils espèrent qu’ils serviront, notamment, de « climatiseurs naturels » pour sa ferme et ses légumes.
Avec la chaleur et la sécheresse, trois quarts de ses betteraves, prévues pour l’automne, ont brûlé. Sans que cela l’inquiète : « Cultiver une quarantaine de produits, c’est une manière d’être résilient. Si on en perd un ou deux, on ne perd pas tout, contrairement aux exploitations en monoculture. » Une réflexion qui le fait philosopher : « La diversité est une bonne chose. Que ce soit au niveau des humains, des cultures, et des structures. Cela permet une richesse et une complémentarité des approches. » Pas certain que la région soit de son avis.