Pourquoi un pays accepte-t-il de consacrer à l’armée 10 fois plus (60 milliards €) qu’à la sécurité civile (6 milliards €) ?

Échange Rafale contre Canadair, histoire de la guerre contre histoire de la Terre

BILLET DE BLOG 27 JUILLET 2026 https://blogs.mediapart.fr/b-girard/blog/270726/echange-rafale-contre-canadair-histoire-de-la-guerre-contre-histoire-de-la-terre?utm_source=quotidienne-20260727-195218&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260727-195218&M_BT=115359655566

B. Girard

« Au lieu de se surveiller, l’éducateur surveille les enfants et c’est leurs fautes qu’il enregistre et non les siennes. » (J. Korczak)

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L’action des hommes et les moyens mis en œuvre paraissent disproportionnés par rapport à la puissance des incendies de forêt. Une inadaptation qui remet en question une conception principalement militaire de la sécurité, héritée d’une certaine forme de mémoire collective.

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Des dizaines de milliers d’hectares partis en fumée, des paysages durablement défigurés, une faune en souffrance, des centaines d’habitation détruites, plusieurs  centaines de milliers d’habitants évacués en urgence jusqu’aux portes d’une des plus grandes agglomérations françaises : des images d’apocalypse qu’on croyait impensables il y a encore quelques années sont en train de devenir la norme dans un pays définitivement rentré dans un autre monde, celui d’un environnement que les hommes, à force de l’avoir maltraité, ne maîtrisent plus.

Sur le terrain, l’action des hommes et les moyens mis en œuvre paraissent disproportionnés par rapport à la puissance du feu. Une inadaptation qui remet en question des choix politiques et une certaine forme de mémoire collective qui y conduit.

Autant d’avions à parader au-dessus des Champs Elysées le 14 juillet que sur front des incendies quelques jours plus tard.

Illustration 1

Quand, au matin du 25 juillet 2026, il apparaît que les autorités ne disposent que de 7 Canadair à opposer à des incendies d’apocalypse ; qu’on doit, en catastrophe bricoler l’aménagement d’un appareil non conçu pour les incendies et faire appel à l’aide des pays voisins ; mais que, dans le même temps, 600 avions de guerre, 200 hélicoptères dorment dans les hangars militaires, c’est incontestablement la rationalité des choix politiques qu’il faut interroger : pourquoi un pays accepte-t-il de consacrer à l’armée 10 fois plus (60 milliards €) qu’à la sécurité civile (6 milliards €) ?

Pourquoi l’équilibre des comptes publics se fait-il au détriment de la sécurité civile (par exemple ; l’annulation de la commande de deux Canadair par le gouvernement Attal) ? Pourquoi mettre en chantier un nouveau porte-avions dont le coût est estimé à 12 milliards € (sans doute bien davantage) alors que l’intérêt du premier n’a jamais été prouvé ? Pourquoi la guerre est-elle considérée comme une menace plus crédible que des catastrophes naturelles qui s’aggravent chaque année  ou qu’un bouleversement climatique qui laisse les hommes désarmés ?

Cette dernière question contient en germe une bonne partie des autres ; elle renvoie singulièrement à un imaginaire historique élaboré à partir de souvenirs, de représentations, issues pour une bonne part d’un enseignement scolaire de l’histoire toujours plus ou moins centré sur la guerre.

A l’école, la guerre comme « opérateur de l’histoire ».

On peut ici se rapporter à cette très stimulante enquête menée il y a une dizaine d’années auprès de 7000 élèves âgés de 11 à 19 ans (1) à qui l’on a demandé de « raconter l’histoire nationale ». La guerre apparaît aux yeux des jeunes comme le grand « opérateur de l’histoire (…) D’après les récits d’élèves – écrit Eglantine Wuillot, l’une des co-auteur.res –  la guerre constitue une part notable de la mémoire de peuple français. Elle fonde en quelque sorte l’identité de la France, pays guerrier et victorieux.»  De ces récits d’élèves, image de leur apprentissage, la mise à distance, l’esprit critique sont presque toujours absents. Sur les 3767 lycéens ayant participé à l’enquête, bien peu d’entre eux – 20 % – s’interrogent sur le sens des guerres. Seuls 1,9 % dénoncent leur « inutilité », leur « absurdité », alors que dans le même temps, 10 % y voient « un facteur de progrès ». Pour beaucoup, ces guerres auraient même une fonction « régénératrice » : l’histoire est perçue comme une succession de périodes de conflits et de paix à l’issue desquelles, « on s’en sort » toujours et, bien sûr, en vainqueurs. Peu critiques, lorsqu’ils cherchent à donner du sens à l’événement, notamment aux guerres du 20e siècle, davantage étudiées que les autres, les élèves mettent en avant la justification du « droit » : les guerres françaises sont toujours menées au nom de nobles principes qui les justifient. Lorsqu’elle est en guerre, la France se bat toujours pour la liberté, la justice, l’égalité. « D’après les récits d’élèves– poursuit Eglantine Wuillot – la guerre constitue une part notable de la mémoire du peuple français. Elle fonde en quelque sorte l’identité de la France, pays guerrier et victorieux. » Bien davantage – précise-t-elle –  que les luttes sociales « qui restent très absentes des récits. »

Une enquête plus récente (ma note de blog du 05/08/2025), confirme cette prégnance d’un imaginaire guerrier chez les jeunes, en partie façonné par l’enseignement de l’histoire. Quand 53 % des jeunes interrogés demandent une augmentation des dépenses militaires, faut-il alors s’étonner si les élus font le choix du Rafale plutôt que du Canadair ?

La focalisation des programmes scolaires sur la guerre vue comme une banalité ou une fatalité n’en fait d’ailleurs que mieux ressortir les lacunes d’un enseignement qui laisse de côté des pans entiers de l’histoire humaine, je pense tout spécialement à  l’histoire environnementale, pourtant bien défrichée par les historiens mais peu présente dans les programmes officiels.  Des périodes de refroidissement du climat comme le « Petit âge glaciaire » des 14e-19e siècles (2), les famines et épidémies récurrentes jusqu’à un passé récent sont tout autant, voire davantage signifiantes que les guerres pour le destin des hommes.

Les instructions officielles récentes et à venir, qui font de « l’acculturation à la guerre » un principe d’enseignement et de la commémoration/sacralisation des guerres une obligation règlementaire laissent mal augurer de la suite.

Sans accorder à l’enseignement de l’histoire une influence inévitablement atténuée par d’autres, son impact sur les mentalités collectives mérite de retenir l’attention. La responsabilité des politiques renvoie nécessairement à celle de leurs électeurs : lorsque le Parlement fait passer à 436 milliards d’euros une loi de programmation militaire (2024-2030) déjà conséquente, c’est parce qu’il sait pouvoir compter sur l’assentiment d’une opinion qui fait sienne une conception essentiellement militaire de la défense, en partie héritée de son enseignement scolaire.

Les incendies de forêt ont certes des causes profondes qui ne font pas l’objet de cette note de blog : réchauffement climatique, urbanisation incontrôlée, tourisme de masse, gestion des forêts etc mais elles ne  dispensent pas d’interroger les politiques publiques de sécurité censées y faire face.

(1) Le récit du commun, sous la dir. de F. Lantheaume et J. Létourneau, Presses universitaires de Lyon, 2016. De façon significative, les personnages historiques le plus souvent cités par les élèves (Louis XIV, Napoléon, Charlemagne, Louis XVI, Clovis, De Gaulle, Hitler, César, Vercingétorix) ont tous construit leur notoriété autour de la guerre.

(2) Brian Fagan, Le Petit Age glaciaire, Comment le climat a changé le cours de l’Histoire (1300 – 1850) Editions Les Perséides, 2026.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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